‹ Œuvres de Guillaume de Machaut (volume 2)Chapitre 14 sur 61 · Voy. mon édition de la Prise amoureuse, p. XLIX · texte numérisé non relu

Voy. mon édition de la Prise amoureuse, p. XLIX

2. Voy. par exemple G. Raynaud, Recueil de motets franc., II,

Et Dieus ! et Dieus ! verrai je ja le jour Ke l'aie en ma baillie ?

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dernier reste d'une chanson à danser. Il est intéressant de voir le refrain, à l'époque de Machaut, remplir encore son ancien office de chanson accompagnant la danse, et de trouver vivante, au xive siècle, la tradition littéraire du siècle précédent d'intercaler les refrains dans une pièce narrative. Remarquons cependant que, d'après Machaut, il n'est plus question d'un chant alternant entre un soliste et un chœur.

Comme on le voit, non seulement Machaut nous donne de chaque genre lyrique un spécimen typique, mais encore il en arrange savamment la succession, allant du genre le plus compliqué, le lay, jusqu'à la forme la plus simple, le rondeau. Cela confirme notre supposition qu'en donnant ainsi un tableau succinct et presque complet de la poésie lyrique de son époque, notre poète entendait bien faire œuvre de législateur en matière poétique et musicale, et voilà précisément ce qui donne leur importance aux pièces lyriques du Remède de Fortune.

C'est en 1342, et très précisément le 2 et le 3 avril, qu'arriva à Guillaume de Machaut la surprenante aventure racontée dans son Dit dou Lyon. Il désirait depuis longtemps pénétrer en un certain verger, dont une rivière rapide, sans pont ni gué, défendait l'accès. Réveillé par les oiseaux qui chantaient la venue du printemps, il va vers la rivière, cherche longuement, trouve enfin à la rive une barque sans voile ni rame. Sans hésiter il y monte, et la barque le porte d'ellemême au verger. Il y pénètre joyeux. Mais bientôt, pris d'un « amoureux pensement », il s'égare dans un fourré de ronces et d'épines, et voici qu'un lion horrible s'élance contre lui. Se croyant perdu, Guillaume envoie

à haute voix sa dernière pensée à sa dame ; à peine le lion l'a-t-il entendu, qu'il s'apaise ; doucement, humblement, « com se fust un petit chiennet », il s'approche du poète et s'offre à le guider. Ils traversent d'abord des lieux sauvages, où des bêtes féroces les menacent et les poursuivent de leurs hurlements. Enfin le verger se fait plus hospitalier : dans une verte prairie, près d'une fontaine, devant une riche tente, est assise une dame d'une beauté remarquable. Dès qu'il la voit, le lion s'humilie devant elle comme ferait un amant respectueux. Tandis qu'il exprime ainsi son amour, une laide bête « cornue » réussit par un cri sauvage à détourner sur elle le regard de la dame; aussitôt le lion, saisi de désespoir, court autour du « pourpris », cherchant à se tuer; mais la dame a reporté sur lui ses doux yeux; il se calme et reprend espoir et joie.

Surpris, Guillaume demande à la dame le sens de ces étranges incidents. C'est un vieux chevalier qui les lui explique d'abord. Jadis entrait qui voulait dans ce verger: les amants déloyaux aussi bien que les loyaux, et même les rustiques et les vilains. Mais le roi, maître de ces lieux, y avait remédié : à sa demande, un homme habile aux enchantements avait entouré le verger d'une rivière : nul faux amant ne pouvait impunément s'aventurer sur la barque et pénétrer dans le verger ; la barque versait, ou bien le lion mettait à mal le téméraire. Depuis, le jardin s'appelle l'« Épreuve des fines amours ».

« Quant au lion, dit la dame, qui prend à son tour la parole, je l'ai élevé et nourri moi-même : de là son obéissance et l'amour qu'il me témoigne. Mais les autres bêtes lui portent envie : c'est pourquoi vous les avez vues le harceler de leurs cris. — Pourquoi, demande Guillaume, ne pas le protéger, le séparer d'elles par quelque cloison? — Le maître de ces lieux a voulu, répond la dame, que le verger restât sans mur ni tour ;

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il convient que le lion supporte avec patience les attaques des envieux ; c'est le moyen de vaincre. »

Renseigné, Guillaume prend congé de la dame. Les bêtes désormais ont beau gronder et hurler, le lion, qui a compris les paroles de sa maîtresse, n'a plus souci d'elles. Plein de reconnaissance pour le poète qui a pris sa défense, le lion le reconduit jusqu'à la rivière, et ne s'éloigne que lorsqu'il l'a vu débarquer sur l'autre rive. Revenu parmi les siens, Guillaume leur raconte ses aventures : elles les exciteront à imiter son exemple. Une prière à sa dame et un anagramme où il cache son nom ' terminent ce court poème.

Il offre, sous plusieurs rapports, un véritable intérêt. D'abord, parce que, de tous les longs ouvrages de Machaut qui contiennent une date précise, c'est lui qui nous offre la plus ancienne. Car le Dit dou Lyon ayant pour objet de faire connaître à une dame réelle les sentiments que Machaut lui porte, la date de 1342, où il place son aventure fabuleuse, est, selon toute apparence, la date réelle où il composa son poème.

Si on l'admet, on obtient en outre un point de repère assuré pour la datation d'autres œuvres. Comme les manuscrits rangent les Dits selon l'ordre chronologique et qu'ils donnent, avant le Dit dou Lyon, le Dit dou Vergier, le Jugement dou Roy de Behaingne et le Remède de Fortune, ces trois poèmes sont donc antérieurs au Dit dou Lyon et antérieurs à 1342 2. On voit

1. Cet anagramme offre certaines difficultés. A moins que le poète, contre son habitude, n'ait admis l'emploi répété d'une même lettre, nous pouvons à la rigueur obtenir Giiilermus de Machot, en lisant décelai pour deceil, en tirant m du signe d'abréviation dans û ou gét, et en remplaçant au par o (Voy. Overgne pour Auvergne dans l'anagramme de la Fontaine amoureuse). Le poète se serait contenté d'un « à peu près ». Plusieurs lettres restent sans emploi.

2. Comme on sait, le Jugement dou roy de Navarre ne se trouve pas dans les manuscrits à la place qui lui revient dans l'ordre

en outre que le Dit dou Lyon et le Dit doit Vergier ne sont pas, comme l'a cru Tarbé ' et comme le croit encore M. Chichmaref, les plus anciennes compositions de longue haleine de Machaut : d'autres ont précédé, et notamment l'important Remède de Fortune.

Par son sujet, le Dit don Lyon se rattache d'assez près au Remède de Fortune, qui le précède immédiatement. Ici et là, l'intention du poète est surtout didactique. Elle se marque avant tout dans le discours du chevalier et dans celui de la dame, qui expliquent l'un les merveilles du verger, l'autre le rôle du lion. C'est sans doute à ces deux discours et aux « enseignements » qui s'y trouvent que le poète a le plus tenu.

Le discours du chevalier est le plus intéressant des deux et le morceau le plus original du poème. C'est une véritable « scène des portraits » : il nous offre une galerie des divers types d'amants, peints avec réalisme : amants parjures, amants timides et peureux, faux amants, petits-maîtres mignons et coquets et preux chevaliers, enfin — c'est l'un des tableaux les plus curieux — les vilains et leurs amours rustiques. De même, différents types d'amantes.

Quant aux explications, bien moins intéressantes, de la dame, elles se réduisent à enseigner comment l'amant favorisé doit opposer à Envie sa patience et son mépris.

Ces deux discours, Machaut les a sans doute tirés de

chronologique, mais avant le Dit doit lyon, immédiatement après le Jugement dou roy de Behaigne. Pour expliquer cette transposition, M. Chichmaref [ouvr. cité, I, p. xl) suppose qu'on aura voulu rapprocher le Dit don lyon du Dit de l'Alerion, « à cause de l'analogie des titres ». Nous croyons plus plausible l'explication que nous avons proposée (t. I, p. lxvi) : ce sont les deux'Jwgements que l'on a voulu rapprocher, à cause de l'identité des sujets.

i. Tarbé, loc. cit., p. xi.

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son propre fonds. Evidemment, on rencontre dans la littérature antérieure bien des développements sur Envie, et aussi des énumérations analogues à celles du chevalier (il suffit de se rappeler celles des poèmes sur les « états du monde »). Mais le discours de la dame est trop banal, d'invention trop facile, pour que Machaut ait eu besoin de recourir à des sources écrites ; et, au contraire, le discours du chevalier n'a, semble-til, aucun précédent. Le poète y communique ses observations, ses réflexions personnelles '; c'est ce qui en fait le prix.

Mais, en d'autres parties du poème, Guillaume a utilisé des souvenirs d'oeuvres plus anciennes. On l'a vu, dans ses poèmes antérieurs, exploiter, parmi les genres littéraires en vogue de son temps, le roman allégorique, le débat amoureux, le traité moral; on le verra, pour le Dit dou Lyon, recourir à d'autres genres encore.

D'abord, on retrouve dans la trame de son Dit, des thèmes de romans d'aventures. Tel est le thème du lion devenu ami d'un héros qu'il accompagne et protège : avant Machaut, il avait été traité dans le Chevalier au lion, dans Gilles de Chin, dans la Dame a la licorne.

Tels sont encore le thème du verger merveilleux, plein d'oiseaux et de fleurs, ou règne un printemps éternel, et qui ne s'ouvre qu'à de rares élus; et le motif de la barque sans rame ni voile, qui va d'elle-même au but qu'elle sait ; et la donnée du voyageur qui doit traverser un pays sauvage et inhospitalier avant de dé-

i. Pourtant, au v. 1257, on est tenté de croire que le poète renvoie à une source étrangère, quand il dit : Et sambloit, ce me dit l'acteur, Que de la boite a l'enchanteur Fussent sailli.

Mais Vacteur est ici certainement le chevalier, qui est censé parler à Machaut, et de qui Machaut rapporte le discours.

couvrir enfin dans un pré vert, sous une riche tente, quelque belle princesse '.

Mais ces thèmes, motifs et traits merveilleux, étaient devenu le bien commun de tous les poètes d'alors : estil possible de déterminer plus précisément quels romans d'aventures Machaut a exploités ? Il ne nomme jamais Chrétien de Troyes ; mais les noms des héros de Chrétien reviennent souvent dans ses vers, et il est certain qu'il connaissait, et sans doute pour les avoir lues, les œuvres de son grand compatriote. Tous les éléments merveilleux que nous venons de rencontrer dans le Dit dou Lyon se retrouvent dans les romans de Chrétien : le verger du Dit ressemble à celui d'Erec (v. 5/39 ss.) ; ici une rivière pour interdire l'entrée, là une muraille d'air, et, ce qui ne saurait être une simple coïncidence, les deux vergers portent un nom : ici la Joie de la Court, là V Epreuve des fines amours. De plus, il est assuré que c'est précisément par le Chevalier au lion de Chrétien que Machaut connaissait le thème du lion guide du héros. En effet, dans l'un de ses motets, il a donné, sous une forme légèrement modifiée, le nom même du héros de Chrétien :

Et s'est tout cler que monsigneur Yvon Par bien servir, non pas par vasselage, Conquist l'amour d'un grant lion sauvage \

i . Machaut emploie quelques expressions qui appartiennent en propre à ce genre de romans : par exemple « prendre l'aventure », v. 1 58 .

2. Motet V, v. 26-8, dans l'édition Chichmaref. M. Chichmaref a déjà fait ce rapprochement (voyez son Index des noms propres, où il renvoie d'YvoN à Ivain). La forme Yvon, au lieu d'Yvain, semble provoquée par le besoin de rimer à garison. — On peut noter ici qu'un contemporain de Machaut, assurément bien moins cultivé que lui, l'auteur du Roman de la dame a la ly corne, a également exploité Chrétien de Troyes (voyez Gennrich, dans

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Mais aux thèmes des romans d'aventures, notre poète mêle de ces allégories dont la littérature de son temps était farcie : et ce mélange est une innovation. Son lion lui-même est un personnage allégorique : il est le type du parfait amant, comme les bêtes malfaisantes qui l'entourent représentent les « losengiers», les « médisants ».

Le type du héros lui-même, de celui qui vient à bout de l'aventure, subit dans le poème de Machaut une légère modification. Dans l'ancien roman arthurien il était, en même temps que le plus courtois, le plus vaillant aux armes. Guillaume n'exige plus de son héros cette dernière qualité. La loyauté en amour est à elle seule suffisante, pour le faire triompher des dangers : seul pourra franchir la rivière celui qui aime sans fausseté, et le lion se soumet à celui qui, en son danger, invoque le nom de sa dame. Sans doute cette conception paraît déjà chez Chrétien de Troyes (Lancelot) et chez d'autres, mais jamais sous cette forme outrée où l'une des conditions principales, le « vasselage », est nettement écartée. Rappelons-nous que c'est l'époque qui vit éclore la « Cour amoureuse » de Charles VI et les ordres de chevalerie à l'honneur et à la défense des dames.

Notre poète avait ses raisons pour ne plus exiger de son héros la prouesse des anciens romans : c'est que — fait significatif — son héros n'est plus un personnage imaginaire, un Yvain, un Gauvain ; c'est le poète lui-même. Par une habitude que nous lui avons vu prendre dès ses premiers poèmes, il se met lui-même en scène, en une action parfaitement fantastique, mais à laquelle, plaisamment, il donne une apparence de réalité et d'authenticité par quelques détails précis : date

sa préface à l'édition de ce roman, p. 49-56). On voit par là que les auteurs des romans d'aventures, au xive siècle encore, puisaient à cette riche source.

exacte de l'aventure, durée, mention de sa fatigue (il n'avait pas son cheval), heure de son retour, etc. Le contraste amusant de ce réalisme et de cette fantaisie, contraste évidemment voulu, nous porte à croire que ce n'est peut-être pas sans quelque ironie qu'il a ainsi fait servir les données du roman d'aventures à des fins personnelles : car ce sont bien, ici comme dans les dits précédents, des fins personnelles qu'il poursuit : il veut surtout assurer sa dame de son amour et de sa loyauté.

Outre l'exploitation des romans d'aventures, on peut çà et là découvrir, dans le Dit dou Lion, la trace de quelques autres souvenirs littéraires. Aux vers 1 3 1 5 ss., une liste des Neuf Preux ', suivis de Troïlus, Gauvain, Tristan et Lancelot.

Aux vers 141 6 ss., une énumération des contrées où les chevaliers exerçaient leur vaillance. On y remarque d'une part des pays que le poète avait lui-même visités à la suite de Jean de Luxembourg (Bohême, Hongrie, Tartarie, Lithuanie, etc.) % d'autre part des noms de localités orientales, empruntés, semble-t-il, soit à la Bible (Gelboë, Taraban, etc.), soit, quand il s'agit de

1 . Cette liste paraît pour la première fois, semble-t-il, dans les Vœux du Paon de Jacques de Longuyon, vers Tan 1 3 1 3 (voyez P. Meyer, dans le Bulletin de la Soc . des A. 7\, i883, p. 45-54). Machaut y revient par deux fois, dans le Confort d'Ami, v. 2797 ss., et au début de la Prise d'Alexandrie. Si c'est bien dans les Vœux du paon dont la vogue au xivc siècle est bien attestée que Guillaume a appris à connaître cette énumération fameuse, nous aurions là un nouvel ouvrage à ajouter à la liste des sources de Machaut.

2. Presque tous ces noms reparaîtront dans le Confort d'ami, quand Guillaume rappellera les faits d'armes de son ancien maître (éd. Tarbé, p. io3). On peut conclure de là que, dans le Dit dou Lyon aussi, ce sont les campagnes de'Jean de Luxembourg, auxquelles lui-même avait pris part, qui lui ont fourni les termes de son énumération.

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noms plus récents, à des récits de voyageurs et de pèlerins (Sardinay, le Champ flori, etc.).

Enfin, il faut mentionner encore, à titre d'emprunts littéraires, certaines réminiscences des bestiaires ' (39-44; 380-92). Guillaume dit, par exemple, que la calendre, selon qu'elle regarde un malade ou se détourne de lui, prédit sa guérison ou sa mort. Tous les bestiaires le disent aussi. Mais Guillaume compare sa dame à la calendre : qu'elle daigne le regarder, il sera guéri. Avant lui déjà, Richard de Fournival, en son Bestiaire d'Amour, avait donné des interprétations analogues des récits merveilleux des bestiaires : il est probable que Machaut a connu, directement ou indirectement, cette œuvre, si goûtée au moyen âge 2.

Une autre liste d'animaux plus étranges encore (v. 383 ss.) semble indiquer que G. de Machaut a utilisé des livres tels que le De proprietatibus rerum de Barthélémy l'Anglais et le De natura rerum de Thomas de Cantimpré 3.

Comme le fait voir cette brève énumération des emprunts étrangers dans le Dit dou Lyon, ce poème se distingue des œuvres antérieures tant par le nombre

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