Voy. t. Ier, p. lxxxiii ss
2. Quand on sait combien Machaut soignait la composition de ses œuvres, on est frappé de trouver à deux reprises dans le même poème le thème de la puissance miraculeuse du regard de la dame (calendre et lion, v. 44 ss. et 607 ss.). Il y a là certainement une intention de la part de l'auteur, et nous supposons que la première mention, par l'allégorie de la calendre, devait servir de preuve anticipée, d' 0 exemple », à l'appui de l'exactitude de l'épisode principal.
3. Ces livres étaient aussi répandus l'un que l'autre (Delisle, Hist. litt. de la France, t. XXX, p. 353, 363, 38o). Si toutefois nous tenons compte des « exemples » du Jugement don Roy de Navarre, nous constatons que certains détails, donnés dans ce poème, ne paraissent que chez Thomas, et non chez Barthélémy. C'est donc le premier qui paraît avoir été la source de notre poète. (Voy. aussi plus loin p. lxviii n. 2).
que parla variété des sources. La littérature populaire y est exploitée aussi bien que la littérature savante. Plus le poète se développe, plus il étend le domaine de ses connaissances littéraires et scientifiques, et plus il aime à en faire usage dans ses productions poétiques.
Comme nous l'avons déjà plusieurs fois indiqué, les manuscrits rangent, en règle générale, les grands dits de Machaut selon l'ordre chronologique. Or ils s'accordent ' à placer le Dit de VAlerion entre le Dit dou Lyon, écrit en 1342, et le Confort d'ami, écrit en \Z5j. Il est donc probable que Machaut composa VAlerion entre ces deux dates. Peut-être est-il possible de préciser davantage. En effet, le manuscrit C, qui ne contient que les compositions les plus anciennes de Machaut, donne VAlerion, mais non pas le Jugement dou Roy de Navarre : on peut par suite admettre que VAlerion est antérieur au Jugement, c'est-à-dire antérieur à 1349. D'autres indices confirmeront d'ailleurs plus loin l'hypothèse de cette priorité.
A l'exception du manuscrit E tous les manuscrits intitulent notre poème le Dit de VAlerion ; mais Machaut, au dernier vers, l'appelle le Dit des quatre oiseaus, et ce titre répond bien mieux au sujet. Un fait analogue se produit ailleurs : tous les manuscrits (sauf E) s'accordent à intituler La Fontaine amoureuse un poème que Machaut, en son Voir Dit, dénomme par deux fois le Dit de Morpheiis ; seulement, la seconde fois qu'il en parle, il ajoute : « on l'appelle la Fontaine amoureuse ». Il semble qu'on le voie ici accepter un
1. Sauf le ms. C, qui ne fait pas autorité (voy. ci-dessus, p. n, note).
LX1V INTRODUCTION
titre substitué par ses lecteurs au titre primitif, et que l'usage avait accrédité. Il peut en avoir été de même dans le cas du Dit de VAlerion, et c'est pourquoi nous nous croyons autorisé à conserver ce titre.
Nos devanciers ont à peine parlé de VAlerion, malgré son importance parmi les Dits de Machaut. Une analyse un peu détaillée ne paraîtra donc pas inutile.
Les dispositions qui paraissent dans l'enfant font prévoir ce que sera un jour l'homme fait : c'est surtout cette pensée que développe un long prologue ' (v. i - 1 1 8) ; puis, se donnant lui-même en exemple, le poète raconte comment son amour pour les oiseaux, qui s'était révélé dès sa première enfance, le porta plus tard à se faire initier dans l'art délicat et difficile de capturer et d'élever les nobles oiseaux de chasse. Ce qu'il dira de cet art, Machaut nous avertit aussitôt qu'on devra l'entendre aussi de l'état
D'amours, d'amie et d'amant,
et, en effet, son poème, comme le définissait fort bien le comte de Caylus, sera « une allégorie tirée de la chasse du vol, et continuellement appliquée au génie et aux caractères des quatre maîtresses qu'a eues l'auteur. » En un récit très détaillé, à maintes reprises interrompu par des applications aux choses de l'amour, Machaut raconte donc les expériences qu'il fit tour à tour avec quatre oiseaux de chasse.
Ce fut d'abord un épervier. Il dit pourquoi l'épervier ramage, c'est-à-dire sauvage % est préférable à l'épervier déjà éduqué, et c'est pour lui une occasion de
i. Nous n'avons pas retrouve les sources écrites de ces pensées, si tant est qu'elles en aient, banales comme elles sont.
2. Brunetto Latini définit de même l'épervier « ramain » : « cil qui a ja volé et vené selonc sa nature ; mais il est puis pris en raim d'arbre ou en autre leu par engin » {Trcsor, I, 5, ch. 149).
discuter des avantages et des désavantages qu'offre en amour la jeunesse de la dame. Il dit ensuite comment il rît l'éducation de son épervier, comment l'oiseau se comporta à la chasse, enfin comment il fut perdu par la mue, après avoir fait longtemps la joie de son maître.
Exhorté par Amour et par Raison à oublier l'épervier infidèle et à le remplacer au plus vite, le poète, pour avoir entendu des amateurs d'oiseaux causer entre eux, est pris du désir de se procurer un alérion. Mais l'entreprise est malaisée, et l'on entend bien que cette difficulté sera un nouveau prétexte à débattre des questions d'amour : Chose « acquise à peine et à despens»a-t-elle plus de valeur que celle qui serait «acquise sans travail et sans désirée»? autrement dit, lequel vaut mieux, un amour obtenu après de longs efforts, ou un amour aussitôt gagné ? L'alérion est un oiseau de telle valeur et de telle noblesse qu'on ne saurait songera l'acheter; seul Amour peut le donner, comme jadis ce fut Amour, non pas Fortune, qui donna à Guillaume Longue-Épée le cheval de saint Louis. En effet c'est en pur don que les gardiens de l'alérion, gagnés par les assiduités du poète, finirent par le lui confier, sans que le seul opposant, Dangier, ait pu les en empêcher. Description des mœurs de l'oiseau ; nouvelles applications allégoriques. On voit le procédé constant : il nous suffira désormais de résumer les incidents qui forment la trame du poème. Un jour, Guillaume perd son alérion, sans nous raconter comment. De nouveau réconforté par Amour et par Avis, il le remplace par un aigle.
Gomment se le procura-t-il ? et comment l'aigle fut-il perdu à son tour? Il ne nous le dit pas, se bornant, en cette troisième aventure, à décrire les mœurs de l'oiseau et à les interpréter allégoriquemcnt.
Enfin, l'aigle fut remplacé par un gerfaut, obtenu T. II. e
LXV1 INTRODUCTION
après d'humbles prières. Hélas ! Ce fut une malheureuse épreuve. Le gerfaut, après s'être assez bien comporté d'abord, montra bientôt des dispositions à l'inconstance : symbole des amantes volages, il abandonnait facilement son maître. Il finit même par se jeter un jour sur un chat-huant, oiseau « lait, vil et puant » que nul noble oiseau de chasse ne daignerait poursuivre. Après de vains efforts pour le reprendre, Guillaume, honteux des bas instincts du gerfaut, renonce à lui définitivement.
Un jour qu'assis dans un verger, il songeait au cas d'une dame qui, pareille à son gerfaut, abandonnerait son mari ou son amant pour un indigne, et comme il prêtait l'oreille aux exhortations de Raison, il fut distrait par une verdière que le hasard lui livra : c'était jadis la proie préférée de son alérion. Or, voici qu'au même instant, un oiseau de proie fond sur son poing, et s'y pose. A sa surprise, Guillaume reconnaît le cher alérion qu'il a jadis perdu. Le doute n'est pas possible : l'oiseau répond à son nom, et il porte encore à la patte une perle que Guillaume y a jadis fixée. Aussitôt, ils reprennent leurs anciennes amours. L'explication allégorique de cette aventure et un épilogue où l'auteur se nomme terminent ce long poème.
Si sommaire qu'elle soit, cette analyse permet de reconnaître dans le Dit de V Alérion les mêmes éléments que nous avons remarqués déjà dans les œuvres précédentes : le souci de raconter des aventures personnelles ou soi-disant telles ; — un certain étalage d'érudition ; - le goût de l'allégorie; - et des préoccupations didactiques. Ce dernier caractère est ici très frappant. Le Dit de V Alérion est un Art d'Amour : il enseigne comment on conquiert l'amour et comment on le conserve ; il établit le code des lois qui doivent régir les rapports entre dame et amant et définit leurs devoirs mutuels; tout particulièrement, il apprend à
l'homme raisonnable à se consoler de la perte ou de la trahison de sa dame. Ce n'est pas une répétition de ÏArt d'aimer d'Ovide ou de celui du Roman de la Rose : le poète y donne le résultat de ses propres observations et un tableau curieux des mœurs galantes dans les milieux courtois du xive siècle.
Jamais l'influence des études savantes de Machaut ne s'était fait sentir ni ne se fera sentir plus nettement que dans le Dit de V 'Alerion. Les réflexions philosophiques y abondent, et les développements scolastiques, les discussions, subtiles et minutieuses, y sont prolongées indéfiniment. Il semble que la clarté de la langue et la netteté du style en ont souffert.
C'est le procédé habituel de Machaut que d'étayer de preuves particulières ses préceptes généraux : il tire ici les unes de son expérience personnelle, d'autres de ses lectures, d'autres enfin d' « exemples », c'est-à-dire d'anecdotes ou de courtes nouvelles.
Pour ce qui est de l'expérience personnelle de Machaut, Tarbé a pu se demander avec raison s'il ne faudrait pas voir dans le Dit de l'Alerion le tome premier de « confessions » dont le Voir dit formerait le second. On ne peut répondre avec précision. Pourtant l'analogie d'autres œuvres, le Remède de Fortune, le Roy de Navarre, le Confort d'Ami, invite à croire que ÏAlerion repose sur quelque réalité. De plus, si le poète avait inventé ses récits de toutes pièces, ils eussent été, semble-t-il, plus flatteurs pour son amour-propre, et nous sommes donc porté à admettre que Machaut, tout chanoine qu'il fût, a pu courir quelques-unes des aventures dont il se fait le héros. Toutefois ses peintures sont ici plus vagues que dans le Roy de Navarre, les traits de la vie réelle plus rares et moins marqués que dans le Remède de Fortune.
Par contre, Machaut a largement étalé dans son Dit de r Alerion ses connaissances littéraires et scientifiques.