LXVIII INTRODUCTION
Son sujet le portait tout naturellement à exploiter les traités sur les « Propriétés des choses ».
Ainsi, c'est chez Vincent de Beauvais sans doute qu'il a trouvé cette coutume de l'épervier de garder, pour se tenir les pattes chaudes durant la nuit, entre ses serres un oiseau qu'il relâche au matin, en lui promettant l'immunité pour toute la journée '. C'est encore à Vincent de Beauvais qu'il doit peut-être le trait que l'alérion vole si haut que le regard humain ne peut le suivre, et cet autre détail qu'à la vue d'un aigle tous les autres oiseaux nobles perdent leur audace et n'osent plus, ce jour-là, attaquer une proie 2. Et s'il a choisi pour l'amante infidèle l'image du gerfaut, serait-ce parce que dans le De natura rerum il a pu trouver mentionné un falco ignobilis qui abandonne la chasse pour quelque proie indigne?
Mais d'où sait-il que l'alérion est un oiseau « de taille pas moult grant », tandis que les traités latins sont d'accord à le supposer plus grand même qu'un aigle? D'où tient-il le détail de ses ailes tranchantes comme fins rasoirs qu'aucun de ces ouvrages ne donne 3? Et quand les Bestiaires vantent tous la puissance du regard de l'aigle qui soutient l'éclat du soleil, aucun d'eux ne nous dit, comme Machaut, que sa vue
i. Spéculum naturelle (éd. de Venise, i5gi), 1. XVI, ch. 21.
2. Ouvr. cité, XVI, 2 3. 33. Dans les deux cas, Vincent reproduit textuellement Thomas de Cantimpré (consulté par nous dans le manuscrit Hamiiton, 114, aimablement mis à notre disposition par la Bibl. Royale de Berlin). Machaut semble bien être remonté directement à Thomas, car c'est là qu'il a encore pu trouver certains détails sur l'élevage des oiseaux que Vincent n'a pas reproduits.
3. Il est curieux de voir figurer ce détail, inconnu, semble-t-il, aux traités latins, dans une traduction française de la lettre du prêtre Jean (voir Jubinal, éd. de Rutebeuf, II, p. 456; 2' éd., III, 358) et dans le Bestiaire d'amour de Rich. de Fournival (éd. Hippeau, p. 39). C'est peut-ôtre là que Machaut l'a trouvé.
en devient meilleure, et on n'y trouve pas plus le prétendu droit que l'aigle s'arroge de saisir la proie prise par un autre ou bien l'oiseau chasseur lui-même. Fautil croire que, faute de sources écrites, Machaut doive ces traits à des traditions orales ?
Enfin, Machaut rapporte quelques « exemples ». C'est d'abord l'histoire d'un roi de France qui punit comme coupable de lèse-majesté son oiseau, lequel a osé s'attaquer à un aigle. Machaut dit l'avoir entendu « conter » (v. 3399) : selon toute apparence, en effet, il la tient d'une source orale '.
C'est aussi sans doute dans une tradition orale, à moins que ce ne soit dans un recueil de contes que nous n'avons pu identifier, qu'il a dû prendre (v. 2091 et suiv.) l'anecdote de Guillaume Longue-Épée et du cheval de saint Louis 2.
Le nombre des « exemples » est bien plus restreint dans le Dit de VAlerion et ils y sont introduits avec moins d'art que dans le Roy de Navarre : c'est une raison de plus pour croire à la priorité de VAlerion. Nous devons admettre que c'est dans ce poème que Machaut
1. Il y a bien quelque chose d'analogue chez Alex. Neckam [De naturis rerum, 1, 24), mais les détails diffèrent. D'autre part, le De natiira rerum, et avec lui Vincent de Beauvais, racontent l'histoire, mais si brièvement qu'on ne saurait voir là la source de Guillaume.
2. Le récit de Machaut offre quelques vagues ressemblances avec la Chronique de Mathieu de Paris à qui nous devons les renseignements les plus explicites sur l'expédition de Guillaume I.ongue-Épée (éd. Luard, V, p. i3o ss.). Mais d'un autre côté, son « exemple » contient des erreurs assez graves, et surtout, si vraiment il avait utilisé une chronique, aurait-il passé sous silence la mort glorieuse de son héros à la Mansourah que relatent la plupart des historiens contemporains et qui fut l'objet de plusieurs poèmes? (Voyez Jean de Garlande, dans VHist. litt. de la France, XXIII, p. 429-433, et le poème anonyme publié par Jubinal, Nouv. Recueil, II, 33o,; cf. Fr. Michel, Mémoires de Jean, sire de Joinville (i856), p. 327).
LXX INTRODUCTION
a pour la première fois employé ce procédé dont les auteurs du Roman de la Rose et d'autres lui avaient donné l'exemple. On le retrouvera désormais dans toutes ses œuvres et dans celles de son imitateur, Froissart. Ainsi Guillaume nous apparaît ici non point comme un novateur, mais comme un poète qui utilise avec goût et mesure les procédés de ses devanciers et qui servira de modèle à ses successeurs.
Ce volume était presque achevé, quand M. Gaston Raynaud, qui en qualité de commissaire responsable en avait surveillé l'impression, nous fut brusquement enlevé par une mort prématurée. Qu'il nous soit permis de lui donner ici un dernier témoignage de la profonde reconnaissance que nous lui devons pour sa grande bonté et le dévouement avec lequel il s'est acquitté de sa tâche, nous aidant, au besoin, de ses précieux conseils dus à une longue expérience et à des connaissances étendues. Nous remercions aussi M. Paul Meyer qui, malgré son état de santé et ses lourdes charges, a bien encore voulu assumer celle de revoir les dernières épreuves du présent volume, et M. J. Bédier qui sera dorénavant notre commissaire responsable '.
i. M. P. Meyer a bien voulu nous faire remarquer que, dans la note de la page 408 de ce volume, le nom de Miguel del Verms (donné par Buchon) doit être corrigé en Miquel del Bernis, comme l'a montré M. Henri Courteault, Annales du Midi, VI (1894), 272 ss.
Cils qui vuet aucun art aprendre
A douze choses doit entendre :
La première est qu'il doit eslire 4 Celui ou ses cuers mieus se tire
Et ou sa nature l'encline;
Car la chose envis bien define
Qu'on vuet encontre son cuer faire, 8 Quant Nature li est contraire.
Aimme son maistre et son mestier
Seur tout ; et ce li est mestier
Qu'il l'onneure, oubeïsse, serve ; 12 Et ne cuide pas qu'il s'asserve,
Car s'il les aimme, il l'ameront,
Et s'il les het, il le harront :
i. AFMBKJ Ci commence R. de F.; E Ci commence lecu bleu ; C sans titre.
4 E Celi ; C le — 5 E Ou s. n. — 6 J b. se fine — 7 CE Qucn... son gre — 10 E et celui est m. — 11 EK Quil honnoure ; J et serue — i3 A' C. cil — 14 K Et si les h.; EF hairont ; KJ her ront.