DE L'AMOUR EN PROVINCE
Le lendemain de cette fameuse soirée, il ne fut question dans tout Angoulême que du mot de l'évêque et de la réponse de madame de Bargeton ; les
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moindres événements furent si bien dénaturés, augmentés, embellis, que le poêle devint le héros du moment; carde la sphère supérieure où gronda cet orage de cancans, il en tomba quelques gouttes dans la bourgeoisie. Quand Lucien passa par Beaulieu pour aller chez madame de Bargeton , il s'aperçut de l'attention envieuse avec laquelle plusieurs jeunes gens le regardèrent, et saisit quelques phrases qui l'enorgueillirent.
— Voilà un jeune homme heureux , disait un fils de famille qui avait assisté à la lecture; il est joli garçon, il a du talent , et madame de Bargeton en est folle!
— La plus belle femme d'Angoulême est à lui, fut une autre phrase qui remua toutes les vanités de son cœur.
Il avait impatiemment attendu l'heure où il savait trouver Louise seule, car il avait besoin de faire accepter le mariage de sa sœur à cette femme qui était devenue l'arbitre de ses destinées ; puis il comprenait qu'après la soirée de la veille elle serait peut-être plus tendre, et cette tendresse pouvait amener un moment de bonheur. Il ne s'était pas trompé. Madame de Bargeton le reçut avec une emphase de sentiment qui lui parut à lui, tout inexpérient en amour, un touchant progrès de passion. Elle abandonna ses beaux cheveux d'or, ses mains, sa tète aux baisers enflammés du poëte. Lucien avait tant souffert la veille , et il était si beau , si grand , si poétique !
— Si tu avais vu ton visage pendant que tu lisais, dit-elle, car ils étaient arrivés la veille au tutoiement, à cette caresse du langage, alors que sur le canapé Louise avait de sa blanche main essuyé les gouttes de sueur qui emperlaient le front où par avance elle posait une couronne. Il s'échappait des étincelles de tes beaux yeux! je voyais sortir de tes lèvres les chaînes d'or qui suspendent les cœurs à la bouche des poètes. Tu me liras tout Chénier, car il est le poète des amants. Tu ne souffriras plus , je ne le veux pas ! Oui , cher ange, je te ferai une oasis cù tu vivras toute ta vie de poëte, active, molle, indolente, laborieuse, pensive tour à tour; mais n'oubliez jamais que vos lauriers me sont dus , que ce sera pour moi la noble indemnité des souffrances qui m'adviendront. Pauvre cher, ce monde ne m'épargnera pas plus qu'il ne l'épargne , il se venge de tous les bonheurs qu'il ne partage pas, je serai toujours jalousée , ne l'avez vous pas vu hier? Ces mouches buveuses de sang sont-elles accourues assez vite pour s'abreuver dans les piqûres qu'elles ont faites! Mais j'étais heureuse! je vivais ! il y a si longtemps que toutes les cordes de mon cœur n'ont résonné!
Des larmes coulèrent sur les joues de Louise. Lucien lui prit une main , et pour toute réponse la
baisa longtemps. Ses vanités étaient caressées par cette femme comme par sa mère, par sa sœur et par David. Chacun autour de lui continuait à exhausser le piédestal imaginaire sur lequel il se mettait; tout l'entretenait dans ses croyances ambitieuses; il marchait dans une atmosphère pleine de mirages. Les jeunes imaginations sont si naturellement complices de ces louanges et de ces idées, tout s'empresse tant à servir un jeune homme beau, plein d'avenir, qu'il faut plus d'une leçon amère et froide pour dissiper de si ardents prestiges.
— Tu veux donc bien, ma belle Louise, être ma Béatrix , mais une Béatrix qui se laisse aimer?
Elle releva ses beaux yeux qu'elle avait tenus baissés, et dit en démentant sa parole par un angélique sourire: — Si vous le méritez... plus tard! N'êtes-vous pas heureux? avoir un cœur à soi, pouvoir tout dire avec la certitude d'être compris , n'est-ce pas le bonheur?
— Oui, répondit-il en faisant une moue d'amoureux contrarié.
— Enfant, dit-elle en se moquant. Allons, n'avezvous pas quelque chose à me dire ? Tu es entré tout préoccupé, mon Lucien.
Lucien confia timidement à sa bien-aimée l'amour de David pour sa sœur, celui de sa sœur pour David, et le mariage projeté.
— Pauvre Lucien, dit-elle, il a peur d'être battu, grondé , comme si c'était lui qui se mariait... Mais où est le mal ? reprit-elle en passant ses mains dans les cheveux de Lucien. Que me fait ta famille, où tu es une exception? Si mon père épousait sa servante, l'en inquiéterais-tu beaucoup? Cher enfant, les amants sont à eux seuls toute leur famille. Aije dans le monde un autre intérêt que mon Lucien? Sois grand, sache conquérir de la gloire, voilà nos affaires !
Lucien fut l'homme du monde le plus heureux de celle égoïsle réponse. Au moment où il écoulait les folles raisons par lesquelles Louise lui prouva qu'ils étaient seuls dans le monde, M. de Bargeton entra; Lucien fronça le sourcil, et parut interdit; Louise lui fit un signe et le pria de rester à diner avec eux en lui demandant de lui lire André Chénier, jusqu'à ce que les joueurs et les habitués vinssent.
— Vous ne ferez pas seulement plaisir à elle, dit M. de Bargeton, mais à moi aussi. Rien ne m'arrange mieux que d'enlendre lire après mon dîner.
Lucien , câliné par M. de Bargeton , câliné par Louise, servi par les domestiques avec le respect qu'ils ont pour les favoris de leurs maîtres, resta dans l'hôtel de Bargeton en s'identifiant à toutes les jouissances d'une fortune qui n'était pas la sienne, mais dont il avait en quelque sorte l'usufruit. Quand le salon fut plein de monde, il se sentit si fort de la
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bêtise de M. de Bargeton et de l'amour de Louise , qu'il prit un air dominateur que sa belle maîtresse encouragea; il savoura les plaisirs du despotisme conquis par Nais et qu'elle aimait à lui faire partager; enfin il s'essaya pendant cette soirée à jouer le rôle d'un héros de petite ville. En voyant la nouvelle attitude de Lucien , quelques personnes pensèrent qu'il était, suivant une expression de l'ancien temps, du dernier bien avec madame de Bargeton. Amélie, venue avec M. du Chàlelet, affirmait le grand malheur dans un coin du salon où s'étaient réunis les jaloux et les envieux.
— Ne rendez pas Nais comptable de la vanité d'un petit jeune homme tout fier de se trouver dans un monde où il ne croyait jamais pouvoir aller, qui prend les phrases gracieuses d'une femme du monde pour des avances, qui ne sait pas encore distinguer Le silence que garde la passion vraie de la phraséologie protectrice que lui méritent sa beauté, sa jeunesse et son talent. Les femmes seraient trop à plaindre si elles étaient coupables de tous les désirs qu'elles nous inspirent. 11 est certainement amoureux , mais quant à Nais...
— Oh! Naïs, répéta la perfide Amélie, Nais est très-heureuse de cette passion. A son âge l'amour d'un jeune homme offre tant de séductions! On redevient jeune auprès de lui, l'on se fait jeune fille, on en prend les scrupules, les manières, et l'on ne songe pas au ridicule... Voyez donc! le fils d'un pharmacien se donne des airs de maître chez madame de Bargeton ! *
— L'amour ne connaît pas ces distances-là, chanteronna Adrien.
Le lendemain, il n'y eut pas une seule maison dans Angoulême où l'on ne discutât le degré d'intimité dans lequel se trouvaient M. Chardon, aliùs M. de Rubempré, et madame de Bargeton. A peine coupables de quelques baisers, le monde les accusait déjà du plus criminel bonheur. Madame de Bargeton portait la peine de sa royauté. N'avez-vous pas remarqué, parmi les bizarreries de la société, les caprices de ses jugements et la folie de ses exigences? 11 est des personnes auxquelles tout est permis, elles peuvent faire les choses les plus déraisonnables; d'elles, tout est bienséant ; c'est à qui justifiera leurs actions: mais il en est d'autres pour lesquelles le monde est d'une incroyable sévérité; celles-là doivent faire tout bien, ne jamais ni se tromper, ni faillir, ni même dire une sottise; vous diriez des statues admirées que l'on ôtc de leur piédestal dès que l'hiver leur a fait tomber un doigt, ou cassé le nez; on ne leur permet rien d'humain, elles sont tenues d'être toujours divines et parfaites. Un seul regard de madame de Bargeton à Lucien équivalait aux douze années de bonheur de Zizine et de Fran-
cis; un serrement de main entre les deux amants allait attirer sur eux toutes les foudres du département.
David avait rapporté de Paris un pécule secret qu'il destinait aux frais nécessités par son mariage et par la construction du second étage de la maison paternelle. Agrandir cette maison n'était-ce pas travailler pour lui ? tôt ou tard elle lui reviendrait; son père avait soixante-dix-huit ans; il fil donc construire en colombage l'appartement de Lucien afin de ne pas surcharger les vieux murs de celte maison lézardée; il se plut à décorer, à meubler galamment l'appartement du premier, où la belle Eve devait passer sa vie. Ce fut un temps d'allégresse et de bonheur sans mélange pour les deux amis. Quoique las des chélives proportions de l'existence de province, et fatigué de cette sordide économie qui faisait d'une pièce de cent sous une somme énorme, Lucien supporta sans se plaindre les calculs de la misère et ses privations. Sa sombre mélancolie avait fait place à la radieuse expression de l'espérance. Il voyait briller une étoile au dessus de sa tête, il rêvait une belle existence en asseyant son bonheur sur la tombe de M. de Bargeton, lequel avait de temps en temps des digestions difficiles, et l'heureuse manie de regarder l'indigestion de son dîner comme une maladie qui devait se guérir par celle du souper.
Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n'était plus proie, il était M. de Rubempré, logé magnifiquement en comparaison de la misérable mansarde à lucarne où le petit Chardon demeurait à l'Houmeau; il n'était plus un homme de l'Houmeau, il habitait le haut Angoulême, et dînait près de quatre fois par semaine chez madame de Bargeton ; pris en amitié par monseigneur, il était admis à l'évêché ; ses occupations le classaient parmi les personnes les plus élevées, enfin il devait prendre place un jour parmi les illustrations de la France. Certes, en parcourant un joli salon, une charmante chambre à coucher et un cabinet plein de goût, il pouvait se consoler de prélever trente ou quarante francs par mois sur les salaires si péniblement gagnés par sa sœur et par sa mère, car il apercevait le jour où le roman historique auquel il travaillait depuis deux ans, I'Archer de Charles IX, et un volume de poésies intitulées les Marguerites, répandraient son nom dans le monde littéraire, en lui donnant assez d'argent pour s'acquitter envers sa mère, sa sœur et David. Aussi se trouvant grandi, prêtant l'oreille au retentissement de son nom dans l'avenir, acceptait-il maintenant leurs sacrifices avec une noble assurance; il souriait de sa détresse, il jouissait de ses dernières misères. Eve et David avaient fait passer le bonheur de leur frère avant Le
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leur. Leur mariage était retardé par le temps que demandaient encore les ouvriers pour achever les meubles, les peintures, les papiers destinés au premier étage, car les affaires de Lucien avaient eu la primauté. Quiconque connaissait Lucien, ne se serait pas étonné de ce dévouement : il était si séduisant ! ses manières étaient si câlines ! son impatience et ses désirs il les exprimait si gracieusement! il avait toujours gagné sa cause avant d'avoir parlé. Ce fatal privilège perd plus de jeunes gens qu'il n'en sauve. Habitués aux prévenances qu'inspire une jolie jeunesse, heureux de cette égoïste protection que le monde accorde à un être qui lui plaît, comme il l'ait l'aumône au mendiant qui réveille un sentiment et lui donne une émotion, beaucoup de ces grands enfants jouissent de cette faveur au lieu de l'exploiter. Trompés sur le sens et le mobile des relations sociales, ils croient toujours rencontrer ce décevant sourire; mais ils arrivent nus, chauves, dépouillés, sans valeur ni fortune, au moment où, comme de vieilles coquettes et de vieux haillons, le monde les laisse à la porte d'un salon ou au coin d'une borne. Eve avait d'ailleurs désiré ce relard, elle voulait établir économiquement les choses nécessaires à un jeune ménage. Que pouvaient refuser deux amants à un frère qui, voyant travailler sa sœur, disait avec un accent parti du cœur : — Je voudrais savoir coudre ! Puis le grave et observateur David avait été complice de ce dévouement. Depuis la liaison de Lucien avec madame de Bargeton, il avait eu peur de la transformation qui s'opérait chez Lucien ; il craignait de lui voir mépriser les mœurs bourgeoises. Dans le désir de l'éprouver, il avait souvent fait triompher les joies patriarcales des plaisirs du grand monde, et il se disait : — On ne nous le corrompra point ! Plusieurs fois les trois amis et madame Chardon firent des parties de plaisir, comme il s'en fait en province : ils allaient se promener dans les bois qui avoisinent Angoulème et longent la Charente, ils dînaient sur l'herbe avec des provisions que l'apprenti de David apportait à un certain endroit et à une heure convenue; puis ils revenaient le soir, un peu fatigués, n'ayant pas dépensé trois francs. Dans les grandes circonstances, quand ils dînaient à ce qui se nomme un restaurât, espèce de restaurant champêtre qui tient le milieu entre le bouchon des provinces et la guinguette de Paris, ils allaient jusqu'à cent sous partagés entre David et les Chardon. David savait un gré infini à Lucien de lui sacrifier, dans ces champêtres journées, les vaniteuses satisfactions qu'il trouvait chez madame de Bargeton, et les somptueux dîners du monde, car chacun voulait fêter le grand homme d'Angoulême.
Dans ces conjonctures , au moment où il ne man-
quait presque plus rien au futur ménage , pendant un voyage que David fit à Marsac pour obtenir de son père qu'il vînt assister à son mariage, en espérant que le bonhomme, séduit par sa belle-fille, contribuerait aux énormes dépenses nécessitées par l'arrangement de la maison , il arriva l'un de ces événements qui dans une petite ville , changent entièrement la face des choses.
Lucien et Louise avaient dans M. du Châtelet un espion intime qui guettait, avec la persistance d'une haine mêlée de passion et d'avarice , l'occasion d'amener un éclat ; il voulait forcer madame de Bargeton à si bien se prononcer pour Lucien, qu'elle fût ce qu'on nomme perdue. L'ancien diplomate s'était posé comme un humble confident de madame de Bargeton; il admirait Lucien rue du Minage, et le démolissait partout ailleurs; il avait insensiblement conquis les petites entrées chez Nais qui ne se défiait plus de son vieil adorateur ; mais il avait trop présumé des deux amants , leur amour restait platonique, au grand désespoir de Louise et de Lucien. Il y a en effet des passions qui s'embarquent mal ou bien , comme on voudra. Deux personnes se jettent dans la tactique du sentiment, parlent au lieu d'agir, et se battent en plein champ au lieu de faire un siège ; elles se blasent ainsi souvent d'ellesmêmes en fatiguant leurs désirs dans le vide. Deux amants se donnent alors le temps de réfléchir, de se juger , et souvent des passions qui étaient entrées en campagne, enseignes déployées, pimpantes, avec une ardeur à tout renverser, finissent par rentrer chez elles, sans victoire, honteuses, désarmées, soties de leur vain bruit. Ces fatalités sont parfois explicables par les timidités de la jeunesse et par les temporisations auxquelles se plaisent les femmes qui débutent , car ces sortes de tromperies mutuelles n'arrivent ni aux fats qui connaissent la pratique, ni aux coquettes habituées aux manèges delà passion.
La vie de province est d'ailleurs singulièrement contraire aux contentements de l'amour, et favorise les débats intellectuels de la passion, comme aussi les obstacles qu'elle oppose au doux commerce qui lie tant les amants précipitent les âmes ardentes en des partis extrêmes. Cette vie est basée sur un espionnage si méticuleux , sur une si grande transparence des intérieurs , elle admet si peu l'intimité qui console sans que la vertu soit offensée, les relations les plus pures y sont si déraisonnablement incriminées , que beaucoup de femmes sont flétries malgré leur innocence. Certaines d'entre elles se croient alors dupes de ne pas goûter toutes les félicités d'une faute dont elles supportent tous les malheurs. La société, qui blâme ou critique sans aucun examen sérieux les faits patents par lesquels se terminent de
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longues luttes secrètes, est ainsi primitivement complice de ces éclats ; mais la plupart des gens qui glosent sur les prétendus scandales offerts par quelques femmes calomniées sans raison n'ont jamais pensé aux causes qui déterminent leurs résolutions publiques. Madame de Bargeton allait se trouver dans cette bizarre situation où se sont trouvées beaucoup de femmes qui ne se sont perdues qu'après avoir été injustement accusées.
Au début de la passion, les obstacles effraient les gens inexpérimentés , et ceux que rencontraient les deux amants ressemblaient fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient garrotté Gulliver ; c'étaient des riens multipliés qui rendaient tout mouvement impossible et annulaient les plus violents désirs. Ainsi, madame de Bargeton devait rester toujours visible ; si elle avait fait fermer sa porte aux heures où venait Lucien, tout eut été dit, autant aurait valu s'enfuir avec lui. Elle le recevait, à la vérité , dans ce boudoir auquel il s'était si bien accoutumé, qu'il s'en croyait le maître; mais les portes demeuraient consciencieusement ouvertes; tout se passait le plus vertueusement du monde. M. de Bargeton se promenait chez lui comme un hanneton sans croire que sa femme voulût être seule avec Lucien. S'il n'y avait eu d'autre obstacle que lui , Nais aurait très-bien pu le renvoyer ou l'occuper; mais elle était accablée de visites, et il y avait d'autant plus de visiteurs que la curiosité était plus éveillée ; car les gens de provinee sont naturellement taquins , ils aiment à contrarier les passions naissantes. Les domestiques allaient et venaient dans la maison sans être appelés et sans prévenir de leur arrivée, par suite de vieilles habitudes prises, et qu'une femme qui n'avait rien à cacher leur avait laissé prendre. Changer les mœurs intérieures de sa maison , n'était-ce pas avouer l'amour dont toute la ville doutait encore? Madame de Bargeton ne pouvait pas mettre le pied hors de chez elle , sans que toute la ville sût ce qu'elle faisait, où elle allait. Se promener seule avec Lucien hors de la ville, était une démarche décisive ; il aurait été moins dangereux de s'enfermer avec lui chez elle. Si Lucien était resté après minuit chez madame de Bargeton, sans y être en compagnie, toute la ville en aurait glosé le lendemain. Ainsi au-dedans comme au-dehors, madame de Bargeton vivait toujours en public. Ces détails peignent toute la province, les fautes y sont ou avouées ou impossibles.
Louise, comme toutes les femmes entraînées par une passion sans en avoir l'expérience, reconnaissait une à une les difficultés de sa position; elle s'en effrayait, et sa frayeur réagissait sur ces amoureuses discussions qui prennent les plus belles heures où deux amants se trouvent seuls. Madame de
Bargeton n'avait pas de terre où elle pût emmener son cher poëte, comme font quelques femmes qui, sous un prétexte habilement forgé , vont s'enterrer à la campagne. Fatiguée de vivre en public, poussée à bout par cette tyrannie dont elle apercevait trop tard le joug après en avoir épuisé les plaisirs, elle pensait à l'Escarbas , et méditait d'y aller voir son vieux père , tant elle était violemment irritée par ces misérables obstacles.
M. du Chàtelet ne croyait pas à tant d'innocence. Il guettait les heures auxquelles Lucien venait chez madame de Bargeton, et s'y rendait quelques instants après, en se faisant toujours accompagner de M. de Chandour, l'homme le plus indiscret de la coterie, et auquel il cédait le pas pour entrer, espérant toujours une surprise en cherchant aussi opiniâtrement un hasard. Son rôle et la réussite de son plan étaient d'autant plus difficiles, qu'il devait rester neutre, afin de diriger tous les acteurs du drame qu'il voulait faire jouer. Aussi, pour endormir Lucien qu'il caressait et madame de Bargeton qui ne manquait pas de perspicacité, s'était-il attaché par contenance à la jalouse Amélie. Pour mieux faire espionner Louise et Lucien, il avait réussi depuis quelques jours à établir entre M. de Chandour et lui une controverse au sujet des deux amoureux. Du Chàtelet prétendait que madame de Bargeton se jouait de Lucien, qu'elle était trop fière , trop bien née pour descendre jusqu'au fds d'un pharmacien. Ce rôle d'incrédule allait au plan qu'il s'était tracé, car il désirait passer pour le défenseur de madame de Bargeton. Stanislas soutenait que Lucien n'était pas un amant malheureux. Amélie aiguillonnait la discussion en souhaitant savoir la vérité. Chacun donnait ses raisons. Comme il arrive dans les petites villes, souvent quelques intimes de la maison Chandour arrivaient au milieu d'une conversation où du Chàtelet et Stanislas justifiaient à l'envi leur opinion par d'excellentes observations. Il était bien difficile que chaque adversaire ne cherchât pas des partisans en demandant à son voisin : — Et vous , quel est votre avis? Cette controverse tenait madame de Bargeton et Lucien constamment en vue. Enfin, un jour du Chàtelet fit observer que toutes les fois que M. de Chandour et lui allaient chez madame de Bargeton et que Lucien s'y trouvait, aucun indice ne trahissait de relations suspectes; la porte du boudoir était ouverte, les gens allaient et venaient, rien de mystérieux n'annonçait les jolis crimes de l'amour, etc. Stanislas, qui ne manquait pas d'une certaine dose de bêtise, se promit d'arriver le lendemain sur la pointe du pied , ce à quoi la perfide Amélie l'engagea fort.
Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journées où les jeunes gens s'arrachent quelques cheveux
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en se jurant à eux-mêmes de ne pas continuer le sot métier de soupirant. Il s'était accoutumé à sa position. Le poëte qui avait si timidement pris une chaise dans le boudoir sacré de la reine d'Angoulème , s'était métamorphosé en amoureux exigeant. Six mois avaient suffi pour qu'il se crût l'égal de Louise, et il voulait alors en être le maître. Il partit de chez lui se promettant d'être très-déraisonnable, de mettre sa vie en jeu, d'employer toutes les ressources d'une éloquence enflammée, de dire qu'il avait la tête perdue, qu'il était incapable d'avoir une pensée ni d'écrire une ligne. Il existe chez certaines femmes une horreur des partis pris qui fait honneur à leur délicatesse, elles aiment à céder à l'entraînement, et non à des conventions. Généralement, personne ne veut d'un plaisir imposé. Madame de Bargeton remarqua sur le front de Lucien, dans ses yeux, dans sa physionomie et dans ses manières, cet air agité qui trahit une résolution arrêtée; elle se proposa de la déjouer, un peu par esprit de contradiction , mais aussi par une noble entente de l'amour. En femme exagérée , elle s'exagérait la valeur de sa personne. A ses yeux, madame de Bargeton était une souveraine, une Béatrix, une Laure; elle s'asseyait, comme au moyen âge, sous le dais du tournoi littéraire; Lucien devait la mériter après plusieurs victoires , il avait à effacer Venfant sublime, Lamartine, Walter Scott, Byron. La noble créature considérait son amour comme un principe généreux, les désirs qu'elle inspirait à Lucien devaient être une cause de gloire pour lui. Ce don-quichottisme féminin est un sentiment qui donne à l'amour une consécration respectable, elle l'utilise, elle l'agrandit, elle l'honore. Obstinée à jouer le rôle de Dulcinée dans la vie de Lucien pendant sept à huit ans, madame de Bargeton voulait, comme beaucoup de femmes de province, faire acheter sa personne par une espèce de servage, par un temps de constance qui lui permit de juger son ami.
Quand Lucien eut engagé la lutte par une de ces fortes bouderies dont se rient les femmes encore libres d'elles-mêmes et qui n'attriste que les femmes aimées, Louise prit un air digne, et commença l'un de ses longs discours bardés de mots pompeux.
— Est-ce là ce que vous m'aviez promis, Lucien? dit-elle en finissant. Ne mettez pas dans un présent si doux des remords qui plus tard empoisonneraient ma vie. Ne gâtez pas l'avenir ! Et, je le disavec orgueil, ne gâtez pas le présent! N'avez-vous pas tout mon cœur? Que vous faut-il donc? votre amour se laisserait-il influencer parles sens, tandis que le plus beau privilège d'une femme aimée est de leur imposer silence? Pour qui me prenez- vous
donc? ne suis-je donc plus votre Béatrix? Si je ne suis pas pour vous quelque chose de plus qu'une femme, je suis moins qu'une femme.
— Vous ne diriez pas autre chose à un homme que vous n'aimeriez pas, s'écria Lucien furieux.
— Si vous ne sentez pas tout ce qu'il y a de véritable amour dans mes idées, vous ne serez jamais digne de moi.
— Vous mettez mon amour en doute pour vous dispenser d'y répondre, dit Lucien en se jetant à ses pieds et pleurant, car il pleura sérieusement en se voyant pour si longtemps à la porte du paradis. Ce furent des larmes de poëte qui se croyait humilié dans sa puissance, des larmes d'enfant au désespoir de se voir refuser le jouet qu'il demande.
— Vous ne m'avez jamais aimé! s'écria-t-il.
— Vous ne croyez pas ce que vous dites, répondit-elle flattée de cette violence.
— Prouvez-moi donc que vous êtes à moi! dit Lucien échevelé.
En ce moment, Stanislas arriva sans être entendu, vit Lucien à demi renversé, les larmes aux yeux, la tête appuyée sur les genoux de Louise; satisfait de ce tableau suffisamment suspect, Stanislas se replia brusquement sur M. du Châtelet qui se tenait à la porte du salon. Madame de Bargeton s'élança vivement, mais elle n'atteignit pas les deux espions qui s'étaient précipitamment retirés comme des gens importuns.
— Qui donc est venu ? demanda-t-elle à ses gens.
— Messieurs de Chandour et du Châtelet, répondit Gentil, son vieux valet de chambre.
Elle rentra dans son boudoir, pâle et tremblante.
— S'ils vous ont vu ainsi, je suis perdue, dit-elle à Lucien.
— Tant mieux ! s'écria le poëte.
Elle sourit à ce cri d'égoïsme plein d'amour. En province, une semblable aventure s'aggrave par la manière dont elle se raconte. En un moment, chacun sut que Lucien avait été surpris aux genoux de Naïs. M. de Chandour, heureux de l'importance que lui donnait celte affaire, alla d'abord raconter le grand événement au cercle, puis de maison en maison. M. du Châtelet s'empressa de dire partout qu'il n'avait rien vu ; mais, en se mettant ainsi en dehors du fait, il excitait Stanislas à parler, il lui faisait enchérir sur les détails; et Stanislas se trouvant spirituel en ajoutait de nouveaux à chaque récit. Le soir, la société afflua chez Amélie; car le soir les versions les plus exagérées circulaient dans l'Angoulème noble, où chaque narrateur avait imité Stanislas. Femmes et hommes étaient impatients de connaître la vérité. Les femmes qui se voilaient la face en criant le plus au scandale, à la perversité, étaient précisément Amélie, Zéphirine, Fifine, Lo-
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lotte, qui toutes étaient plus ou moins grevées de bonheurs illicites. Le cruel thème se variait sur tous les tons.
— Eh bien! disait l'une, cette pauvre Nais, vous savez? Moi je ne le crois pas, elle a devant elle toute une vie irréprochable ; elle est beaucoup trop fière pour être autre chose que la protectrice de 31. Chardon. Mais si cela est, je la plains de tout mon cœur.
— Elle est d'autant plus à plaindre, qu'elle se donne un ridicule affreux, car elle pourrait être la mère de M. Lulu, comme l'appelait Jacques ; car il a tout au plus vingt-deux ans; et Naïs, entre nous soit dit, a bien quarante ans.
—Moi, disait duChàtelet, je trouve que la situation même dans laquelle était M. de Rubempré prouve l'innocence de Nais. On ne se met pas à genoux pour redemander ce qu'on a déjà eu.
— C'est selon ! dit Francis d'un air égrillard qui lui valut de Zéphirine une œillade improbative.
— Mais dites-nous donc bien ce qui en est, demandait-on à Stanislas en se formant en comité secret dans un coin du salon.
Stanislas avait fini par composer un petit conte plein de gravelures, et l'accompagnait de gestes et de poses qui incriminaient prodigieusement la chose.
— C'est incroyable , répétait-on.
— À midi , disait l'une.
— Nais aurait été la dernière que j'eusse soupçonnée.
— Que va-t-elle faire?
C'étaient des commentaires , des suppositions infinies. Du Chàtelet défendait madame de Bargeton ; mais il la défendait si maladroitement qu'il attisait le feu du commérage au lieu de l'éteindre. Lili , désolée de la chute du plus bel ange de l'olympe angoumoisin , alla tout en pleurs colporter la nouvelle à l'évêché. Quand la ville entière fut bien certainement en rumeur, l'heureux du Chàtelet alla chez madame de Bargeton , où il n'y avait , hélas ! qu'une seule table de whist; il demanda diplomatiquement à Naïs d'aller causer avec elle dans son boudoir. Tous deux s'assirent sur le petit canapé.
— Vous savez , sans doute , dit du Chàtelet à voix basse, ce dont tout Angoulème s'occupe...
— Non , dit-elle.
— Eh bien, reprit-il, je suis trop votre ami pour vous le laisser ignorer, je dois vous mettre à même de faire cesser des calomnies sans doute inventées par Amélie, qui a l'outrecuidance de se croire votre rivale. Je venais , ce matin , vous voir avec ce singe de Stanislas qui me précédait de quelques pas , lorsqu'en arrivant là, dit-il en montrant la porte du boudoir, il prétend vous avoir vue avec M. de Rubempré dans une situation qui ne lui permettait pas d'entrer; il est revenu sur moi tout effaré en m'en-
traînant , sans me laisser le temps de me reconnaître ; et nous étions à Beaulieu , quand il me dit la raison de sa retraite. Si je l'avais connue, je n'aurais pas bougé de chez vous , afin d'éclaircir cette affaire à votre avantage; mais revenir chez vous après en être sorti ne prouvait plus rien. Maintenant , que Stanislas ait vu de travers , ou qu'il ait raison , il doit avoir tort. Chère Naïs, ne laissez pas jouer votre vie, votre honneur, votre avenir par un sot, imposez-lui silence à l'instant. Vous connaissez ma situation ici . Quoique j'y aie besoin de tout le monde , je vous suis entièrement dévoué. Disposez d'une vie qui vous appartient. Quoique vous ayez repoussé mes vœux , mon cœur sera toujours à vous, et en toute occasion je vous prouverai combien je vous aime. Oui , je veillerai sur vous comme un fidèle serviteur, sans espoir de récompense, uniquement pour le plaisir que je trouve à vous servir, même à votre insu. Ce matin , j'ai partout dit que j'étais à la porte du salon , et que je n'avais rien vu. Si l'on vous demande qui vous a instruite des propos tenus sur vous, servez-vous de moi. Je serais bien glorieux d'être votre défenseur avoué; mais, entre nous, M. de Bargeton est le seul qui puisse demander raison à Stanislas... Quand M. de Rubempré aurait fait quelque folie , l'honneur d'une femme ne saurait être à la merci du premier étourdi qui se met à ses pieds. Voilà ce que j'ai dit.
Naïs remercia du Chàtelet par un inclination de tête , et demeura pensive. Elle était fatiguée , jusqu'au dégoût, de la vie de province. Au premier mot de du Chàtelet, elle avait jeté les yeux sur Paris. Le silence de madame de Bargeton mettait son savant adorateur dans une situation gênante.
— Disposez de moi , dit-il , je vous le répète.
— Merci, répondit-elle.
— Que comptez-vous faire?
— Je verrai.
Long silence.
— Aimez-vous donc tant 31. de Rubempré? Elle laissa échapper un superbe sourire, et se
croisa les bras en regardant les rideaux de son boudoir. 31. du Chàtelet sortit sans avoir pu déchiffrer ce cœur de femme altière. Quand Lucien et les quatre fidèles vieillards qui étaient venus faire leur partie sans s'émouvoir de ces cancans problématiques, furent partis, madame de Bargeton arrêta son mari qui se disposait à s'aller coucher, en ouvrant la bouche pour souhaiter une bonne nuit à sa femme.
— Venez par ici , mon cher , j'ai à vous parler , dit-elle avec une sorte de solennité.