A ELLE
Du sein de ces torrents île gloire et de lumière , Où, sur des sistres d'or, les anges attentifs, Aux pieds de Jéhova redisent la prière De nos astres plaintifs ;
Souvent un chérubin à chevelure blonde, Voilant l'éclat de Dieu sur son front reflété , Laisse aux pauvres des deux son plumage argenté , Et descend sur le monde.
11 a compris de Dieu le bienfaisant regard : Du génie aux abois il endort la souffrance; Jeune fille adorée , il berce le vieillard Dans les fleurs de l'enfance;
Il inscrit des méchants les tardifs repentirs; A la mère inquiète il dit en rêve : espère ! Et, le cœur plein de joie , il compte les soupirs Qu'on donne à la misère.
De ces beaux messagers un seul est parmi nous, Que la terre amoureuse arrête dans sa route ; Mais il pleure , et poursuit d'un regard triste et doux La paternelle voûte.
Ce n'est point de son front l'éclatante blancheur Qui m'a dit le secret de sa noble origine, IN i l'éclair de ses yeux , ni la féconde ardeur De sa vertu divine.
Mais par tant de lueur mon amour ébloui A tenté de s'unir à sa sainte nature , Et du terrible archange il a heurté sur lui L'impénétrable armure.
Ah ! gardez , gardez bien de lui laisser revoir Le brillant séraphin qui vers les cieux revole , Trop tôt il lui dirait la magique parole Qui se chante le soir!
Vous les verriez des nuits perçant les sombres voiles, Comme un point de l'aurore, atteindre les étoiles
Par un vol fraternel.
El le marin qui veille, attendant un présage , De leurs pieds lumineux montrerait le passage,
Comme un phare éternel.
— Comprenez vous? dit Amélie à M. du Châtelct en lui adressant un regard de coquetterie.
— Ce sont des vers comme nous en avons tous plus ou moins fait au sortir du collège, répondit le baron d'un air ennuyé, pour obéir à son rôle de jugeur que rien n'étonnait. Autrefois nous donnions dans les brumes ossianiques. C'étaient des Malvina , des Fingai, des apparitions nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs lombes avec des étoiles au-dessus de leurs tètes. Aujourd'hui, celte friperie poétique est remplacée par Jéhova, par les sistres, par les anges, par les plumes des séraphins, par toute la garde-robe du paradis remise à neuf avec les mots : immense, infini, solitude, intelligence; ce sont des lacs, des paroles de Dieu, une espèce de panthéisme christianisé, enrichi de rimes rares, péniblement cherchées, comme émeraude et fraude, aïeul et glaïeul, etc. Enfin nous avons changé de latitude, au lieu d'être au nord nous sommes dans l'orient; mais les ténèbres sont tout aussi épaisses.
— Si l'ode est obscure, dit Zéphirine, la déclaration me semble très-claire.
— Et l'armure de l'archange, dit Francis, est une robe de mousseline assez légère.
Quoique la politesse voulût que l'on trouvât ostensiblement l'ode ravissante, à cause de madame de Bargeton, les femmes, furieuses de ne pas avoir de poëte à leur service pour les traiter d'anges, se levèrent comme ennuyées, en murmurant très-bien, joli, parfait, d'un air glacial.
— Si vous m'aimez, vous ne complimenterez ni l'auteur ni son songe, dit Lolotle à son cher Adrien d'un air despotique auquel il dut obéir.
— Après tout ce sont des phrases, dit Zéphirine à Francis, l'amour est une poésie en action.
— Vous avez dit là, Zizine, une chose que je pensais, mais que je n'aurais pas aussi finement exprimée, repartit Stanislas en s'épluchant de la tète aux pieds par un regard caressant.
— Je ne sais pas ce que je donnerais, dit Amélie à Châtelct, [tour voir rabaisser la fierté de Naïs qui
se fait traiter d'archange comme si elle était plus que nous, et qui nous encanaille avec le fils d'un apothicaire et d'une garde-malade, dont la sœur est une grisette, et qui travaille chez un imprimeur.
— Puisque le père vendait des biscuits contre les vers, dit Jacques, il aurait du en faire manger à son fils.
— Il continue le métier de son père, car ce qu'il vient de nous donner me semble de la drogue, dit Stanislas en prenant une de ses poses les plus agaçantes. Drogue pour drogue, j'aime mieux autre chose.
En un moment chacun s'entendit pour humilier Lucien par quelque mot d'ironie aristocratique. Lili, la femme pieuse, y vit une action charitable en disant qu'il était temps d'éclairer Naïs prêle à faire une folie. Francis, le diplomate, se chargea de mener à bien celle sotte conspiration à laquelle tous ces petits esprits s'intéressèrent comme au dénouement d'un drame, et dans laquelle ils virent une aventure à raconter le lendemain.
L'ancien consul, peu soucieux d'avoir à se batlre avec un jeune poêle qui, sous les yeux de sa maîtresse, enragerait d'un mot insultant, comprit qu'il fallait assassiner Lucien avec un fer sacré contre lequel la vengeance fûl impossible. Il imita l'exemple que lui avait donné l'adroit du Châtelel quand il avait élé question de faire dire des vers à Lucien ; il vint causer avec l'évêque en feignant de partager l'enthousiasme que l'ode de Lucien avait inspiré à Monseigneur; puis il le mystifia en lui faisant croire que la mère de Lucien était une femme supérieure et d'une excessive modestie, qui fournissait à son fils les sujets de toutes ses compositions. Le plus grand plaisir de Lucien était de voir rendre justice à sa mère qu'il adorait. Une fois cette idée inculquée à l'évêque, Francis s'en remit sur ies hasards de la conversation pour amener le mot blessant qu'il avait médité de faire dire par monseigneur.
Quand Francis et l'évêque revinrent dans le cercle au centre duquel était Lucien, l'attention redoubla permi les personnes qui déjà lui faisaient boire la cigûe à petits coups. Tout à fait étranger au manège des salons, le pauvre poêle ne savait que regarder madame de Bargeton, et répondre gauchement aux gauches questions qui lui élaient adressées. Il ignorait les noms et les qualités de la plupart des personnes présentes, et ne savait quelle conversation tenir avec des femmes qui lui disaient des niaiseries dont il avait honte. 11 se sentait d'ailleurs à mille lieues de ces divinités angoumoisines en s'enlendant nommer tantôt M. Chardon, tantôt M. de Ilubcmpré, tandis qu'elles s'appelaient Lololte, Adrien, Astoiphe, Lili, Fiûne. Sa confusion fut extrême quand, ayant pris Lili pour un nom
d'homme, il appela monsieur Lili le brûlai 31. de Senonches qui l'interrompit par un : — Monsieur Lulu? dont madame de Bargeton rougit jusqu'aux oreilles.
— Il faut être bien aveuglée pour admettre ici et nous présenter ce petit bonhomme, dit-il à demi-voix.
— Madame la marquise, dit Zéphirine à madame de Pimentel à voix basse , mais de manière à se faire entendre, ne trouvez-vous pas une grande ressemblance entre M. Chardon et M. de Cante- Croix ?
— La ressemblance est idéale, répondit en souriant madame de Pimentel.
— La gloire a des séductions que l'on peut avouer, dit madame de Bargeton à la marquise. Il est des femmes qui s'éprennent de la grandeur comme d'autres de la petitesse , ajouta- t-elle en regardant Francis.
Zéphirine ne comprit pas , car elle trouvait son consul très-grand ; mais la marquise se rangea du côté de Naïs en se mettant à rire.
— Vous èles bien heureux, monsieur, dit à Lucien 31. de Pimentel qui se reprit pour le nommer M. de Bubcmpré après l'avoir appelé Chardon, vous ne devez jamais vous ennuyer?
— Travaillez-vous promptement? lui demanda Lololle de l'air dont elle eut dit à un menuisier : Êtes-vous longtemps à faire une boîte?
Lucien resta tout abasourdi sous ce coup d'assommoir; mais il releva la tête en entendant madame de Bargeton répondre en souriant : — Ma chère, la poésie ne pousse pas dans la tête de 31. de Rubempré comme l'herbe dans nos cours.
— 3Iadame , dit l'évêque à Lolotte , nous ne saurions avoir trop de respect pour les nobles esprits en qui Dieu met un de ses rayons. Oui , la poésie est chose sainte. Qui dit poésie, dit souffrance. Combien de nuits silencieuses ont voulu les strophes que vous admirez ! Saluez avec amour le poète qui mène presque toujours une vie malheureuse et à qui Dieu réserve sans doute une place dans le ciel , parmi ses prophètes. Ce jeune homme est un poète , ajouta-t-il en posant la main sur la lète de Lucien , ne voyez-vous pas quelque fatalité imprimée sur ce beau front?
Heureux d'être si noblement défendu, Lucien salin l'évêque par un regard suave , sans savoir que le digne prélat allait être son bourreau. 3Iadame de Bargeton lança sur le cercle ennemi des regards pleins de triomphe qui s'enfoncèrent, comme autant de dards , dans le cœur de ses rivales dont la rage redoubla.
— Ah! monseigneur, répondit le poëte, espérant frapper ces têtes imbéciles de son sceptre d'or, le vulgaire n'a ni votre esprit, ni votre charité. Nos
douleurs sonl ignorées, personne ne sait nos travaux. Le mineur a moins de peine à extraire l'or de la mine, que nous n'en avons à arracher nos images aux entrailles de la plus ingrate des langues. Le but de la poésie est de mettre les idées au point précis où tout le monde peut les voir et les sentir; le poëte doit donc incessamment parcourir l'échelle des intelligences humaines aûn de les satisfaire toutes ; il doit cacher sous les plus vives couleurs la logique et le sentiment, deux puissances ennemies; il lui faut enfermer tout un monde de pensées dans un mot, résumer des philosophies entières par une peinture; enfin ses vers sont des graines dont les fleurs doivent éclore dans les cœurs, en y cherchant les sillons creusés par les sentiments personnels; ne fautil pas avoir tout senti pour tout rendre? et sentir vivement, n'est-ce pas souffrir? Aussi les poésies ne s'enfantent-elles qu'après de pénibles voyages entrepris dans les vastes régions de la pensée et de la société. Ce sont des travaux immortels que ceux auxquels nous devons des créatures dont la vie devient plus authentique que celle des êtres qui ont véritablement vécu, comme la Clarisse de Richardson , la Camille de Chénier, la Délie de Tibulle, Y Angélique del'Arioste, la Francesca du Dante, VAlceste de Molière , le Figaro de Reaumarchais , la Rebecca de Waller Scott, le Don- Quichotte de Cervantes.
— Et que nous créerez-vous? demanda M. du Châtelet.
— Annoncer de telles conceptions, répondit Lucien, n'est-ce pas se donner un brevet d'homme de génie? d'ailleurs ces enfantements sublimes veulent une longue expérience du monde, une étude des passions et des intérêts humains que je ne saurais avoir faite; mais je commence, dit-il avec amertume , en jetant un regard vengeur sur ce cercle. Le cerveau porte longtemps...
— Votre accouchement sera laborieux, dit M. du Hauloy en l'interrompant.
— Votre excellente mère pourra vous aider, dit l'évêque.
Ce mot si habilement préparé, celte vengeance attendue alluma dans les yeux un éclair de joie ; et sur toutes les bouches, il courut un sourire de satisfaction aristocratique, augmentée par l'imbécillité de M. de Rargeton qui se mit à rire après coup.
— Monseigneur, vous êtes un peu trop spirituel pour nous en ce moment , ces dames ne vous comprennent pas, dit madame de Iîargcton qui par ce seul mot paralysa les rires et attira sur elle les regards étonnés. Un poêle, qui prend toutes ses inspirations dans la Rible, a dans l'Eglise une véritable mère. M. de Rubempré, dites-nous Saint Jean dans Patwos, ou le Festin de Balthazar, pour montrer
à Monseigneur que Rome est toujours la Magna parens de Virgile.
Les femmes échangèrent un sourire en entendant Nais dire les deux mots latins.
Au début de la vie , les plus fiers courages ne sont pas exempts d'abattement ; ce coup avait envoyé tout d'abord Lucien au fond de l'eau ; mais il frappa du pied , et revint à la surface , en se jurant de dominer ce monde. Comme le taureau piqué de mille flèches, il se releva furieux, et allait obéir à la voix de Louise en déclamant Saint Jean dans Patmos; mais la plupart des tables de jeu avaient atliré leurs joueurs qui retombaient dans l'ornière de leurs habitudes en y trouvant un plaisir que la poésie ne leur avait pas donné. Puis la vengeance de tant d'amours-propres irrités n'eût pas été complète sans le dédain négatif que l'on témoigna pour la poésie indigène, en désertant Lucien et madame de Rargeton. Chacun parut préoccupé : celui-ci alla causer d'un chemin cantonnai avec le préfet, celle-là parla de varier les plaisirs de la soirée en faisant un peu de musique ; la haute société d'Angoulème, se sentant mauvais juge en fait de poésie, était surtout curieuse de connaître l'opinion des Rastignac , des Pimentel sur Lucien, et plusieurs personnes allèrent autour d'eux. La haute influence que ces deux familles exerçaient dans le déparlement était toujours reconnue dans les grandes circonstances ; chacun les jalousait et les courtisait, car tout le monde prévoyait avoir besoin de leur protection.
— Comment trouvez- vous notre poêle et sa poésie? dit Jacques à la marquise chez laquelle il chassait.
— Mais pour des vers de province, dit-elle en souriant, il ne sont pas mal; d'ailleurs un aussi beau poëte ne peut rien faire mal.
Chacun trouva l'arrêt adorable , et l'alla répéter en en étendant la méchanceté.
M. du Châtelet fut alors requis d'accompagner M. de Rartas qui massacra le grand air de Figaro. Une fois la porte ouverte à la musique, il fallut écouter la romance chevaleresque faite sous l'empire par M. de Chateaubriand , chantée par M. du Châtelet. Puis vinrent les morceaux à quatre mains exécutés par des petites filles, et réclamés par madame du Brossard qui voulait faire briller la talent de sa fil le Camille aux yeux de M. de Séverac.
Madame de Rargeton , blessée du mépris que chacun marquait à son poëte, rendit dédain pour dédain en s'en allant dans son boudoir pendant le lemps que l'on fit de la musique. Elle fut suivie de l'évêque à qui son grand-vicaire avait expliqué la profonde ironie de son involontaire épigramme, et qui voulait la racheter. Mademoiselle de Rastignac, que la poésie avait séduite , se coula dans le boudoir à l'insu de sa mère. En s'asseyanl sur son canapé à
matelas piqué où elle entraîna Lucien , Louise put , sans être entendue ni vue, lui dire à l'oreille : — Cher ange, ils ne t'ont pas compris! mais...
Tes vers sont doux , j'aime à les répéter.
Lucien , consolé par cette flatterie, oublia pour un moment ses douleurs.
— Il n'y a pas de gloire à bon marché, lui dit madame de Bargeton en lui prenant la main et la lui serrant. Souffrez, souffrez, mon ami, vous serez grand , vos douleurs sont le prix de votre immortalité. Je voudrais bien avoir à supporter les travaux d'une lutte. Dieu vous garde d'une vie atone et sans combats, où les ailes de l'aigle ne trouvent pas d'air. J'envie vos souffrances, car vous vivrez au moins, vous! Vous déploierez vos forces, vous espérerez une victoire, votre lutte sera glorieuse. Quand vous serez arrivé dans la sphère impériale où trônent les grandes intelligences, souvenez-vous des pauvres gens déshérités par le sort , dont l'intelligence s'annihile sous l'oppression d'un azote moral et qui périssent après avoir constamment su ce quêtait la vie sans pouvoir vivre, qui ont eu des yeux perçants et n'ont rien vu , de qui l'odorat était délicat et qui n'ont senti que des fleurs empestées. Chantez alors la plante qui se dessèche au fond d'une forêt , étouffée par des lianes , par des végétations gourmandes , touffues, sans avoir été aimée par le soleil, et qui meurt sans avoir fleuri? Ne serait-ce pas un poëme d'horrible mélancolie, un sujet tout fantastique? Quelle composition sublime que la peinture d'une jeune fille née sous les cieux de l'Asie, ou de quelque fille du désert transportée dans un froid pays d'Occident, appelant son soleil bien aimé, mourant de douleurs incomprises, également accablée de froid et d'amour! Ce serait le type de beaucoup d'existences...
— Vous peindriez ainsi l'âme qui se souvient du ciel, dit l'évèque, poëme qui doit avoir été fait jadis, et dont je me suis plu à voir un fragment dans le Cantique des cantiques.
— Entreprenez cela, dit Laure de Rastignac eir exprimant une naïve croyance au génie de Lucien.
— Il manque à la France un grand poëme sacré, dit l'évèque. Croyez-moi, la gloire et la fortune appartiendront à l'homme de talent qui travaillera pour la Religion.
— 11 l'entreprendra , monseigneur, dit madame de Bargeton avec emphase, ne voyez-vous pas l'idée du poëme poindre déjà dans ses yeux?
— Naïs nous traite bien mal , disait Fifine; que fait elle donc?
— Ne I'enlendcz-vous pas? répondit Stanislas:
elle est à cheval sur ses grands mots qui n'ont ni queue ni tête.
Amélie, Fifine, x\drien et Francis apparurent à la porte du boudoir, en accompagnant madame de Rastignac qui venait chercher sa fille pour partir.
— Naïs, dirent les deux femmes enchantées de troubler l'aparté du boudoir, vous seriez bien aimable de nous jouer quelque morceau.
— Ma chère enfant , répondit madame de Bargeton , M. de Rubempré va nous dire son Saint-Jean dans Patnos, un magnifique poëme biblique.
— Biblique! répéta Fifine étonnée.
Amélie et Fifine rentrèrent dans le salon en y apportant ce mot comme une pâture à moquerie. Lucien s'excusa de dire le poëme en objectant son défaut de mémoire. Quand il reparut, il n'excita plus le moindre intérêt, chacun causait. ou jouait, le poëte avait été dépouillé de tous ses rayons, les propriétaires ne voyaient en lui rien de bien utile, les gens à prétentions le craignaient comme un pouvoir hostile à leur ignorance ; les femmes jalouses de madame de Bargeton, la Béalrix de ce nouveau Dante, avait dit le vicaire-général, lui jetaient des regards froidement dédaigneux.
— Voilà donc le monde ! se dit Lucien en descendant à i'Houmeau par les rampes de Beaulieu, car il est des instants dans la vie où l'on aime à prendre le plus long, afin d'entretenir par la marche des choses le mouvement d'idées où l'on se trouve, et dont on veut suivre le courant.
Loin de le décourager, la rage de l'ambitieux repoussé donnait à Lucien de nouvelles forces. Comme tous les gens poussés par leur instinct dans une sphère élevée où ils arrivent avant de pouvoir s'y soutenir, il se promettait de tout sacrifier pour demeurer dans la haute société. Chemin faisant, il ôtait un à un les traits envenimés qu'il avait reçus, il se parlait tout haut à lui-même, il gourmandail les niais auxquels il avait eu affaire; il trouvait des réponses fines aux soties demandes qu'on lui avait faites, et se désespérait d'avoir ainsi de l'esprit après coup. En arrivant sur la roule de Bordeaux qui serpente au bas de la montagne et côtoie les rives de la Charente, il crut voir, au clair de lune, Eve et David assis sur une solive au bord de la rivière, près d'une fabrique, et descendit vers eux par un sentier.
Pendant que Lucien courait à sa torture chez madame de Bargeton, sa sœur avait pris une robe de percaline rose à mille raies, son chapeau de paille cousue, un petit châle de soie; mise simple qui faisait croire qu'elle était parée, comme il arrive à toutes les personnes chez lesquelles une grandeur naturelle rehausse les moindres accessoires. Aussi quand elle quittait son costume d'ouvrière, inlimi-
NOUVELLES SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE
dail-elle prodigieusement David. Quoique l'imprimeur se fut résolu à parler de lui-même, il ne trouva plus rien à dire quand il donna le bras à la belle Eve pour traverser l'Houmeau; mais l'amour se plaît dansées respectueuses terreurs, semblables à celles que la gloire de Dieu cause aux Fidèles. Les deux amants marchèrent silencieusement vers le pont Sainte-Anne afin de gagner la rive gauche de la Charente. Eve, qui trouva ce silence gênant, s'arrêta vers le milieu du pont pour contempler la rivière qui, de là jusqu'à l'endroit où se construisait alors la poudrerie , forme une longue nappe où le soleil couchant jetait alors une joyeuse traînée de lumière.
— La belle soirée ! dit-elle en cherchant un sujet de conversation, l'air est à la fois tiède et frais, les fleurs embaument et le ciel est magnifique.
— Tout parle au cœur, répondit David en essayant d'arriver â son amour par analogie. Il y a pour les gens aimants un plaisir infini à trouver dans les accidents d'un paysage, dans la transparence de l'air, dans les parfums de la terre, la poésie qu'ils ont dans l'âme. La nature parle pour eux.
— Et elle leur délie aussi la langue, dit Eve en riant. Vous étiez bien silencieux en traversant l'Houmeau; savez-vous que j'étais embarrassée...
— Je vous trouvais si belle, répondit naïvement David, que j'étais saisi...
— Je le suis donc moins? lui demanda-t-elle.
— Non; mais je suis si heureux de me promener seul avec vous, que
Il s'arrêta tout interdit et regarda les collines par où descend la route de Saintes.
— Si vous trouvez quelque plaisir à cette promenade, j'en suis ravie, car je me crois obligée à vous donner une soirée en échange de celle dont vous avez faitle sacrifice. En refusant d'aller chez madame de Bargeton, vous avez été tout aussi généreux que l'était Lucien en risquant de la fâcher par sa demande.
— Non pas généreux, mais sage, répondit David. Puisque nous sommes seuls sous le ciel, sans autres témoins que les roseaux et les buissons qui bordent la Charente , permettez-moi , chère Eve , de vous exprimer quelques-unes des inquiétudes que me cause la marche actuelle de Lucien. Après ce que je viens de lui dire, mes craintes vous paraîtront , je l'espère, un raffinement d'amitié. Vous et votre mè.c, vous avez tout fait pour le mettre au-dessus de sa position, mais en excitant son ambition , ne l'avez-vous pas imprudemment voué à de grandes souffrances? Comment se soutiendra-t-il dans le monde où le portent ses goûts? Je le connais ! il est de nature à aimer les récoltes sans le travail. Les devoirs de société lui dévoreront son temps, et le temps est le seul capital des gens qui n'ont
que leur intelligence pour fortune. Il aime à briller, le monde irritera ses désirs qu'aucune somme ne pourra satisfaire; il dépensera de l'argent et n'en gagnera pas. Enfin vous l'avez habitué à se croire grand; mais avant de reconnaître une supériorité quelconque, le monde demande d'éclatants succès. Or, les succès littéraires ne se conquièrent que dans la solitude et par d'obstinés travaux. Que lui donnera madame de Bargeton, en retour de tant de journées passées à ses pieds? Lucien est trop fier pour accepter ses secours, et nous le savons encore trop pauvre pour continuer à voir sa société qui est doublement ruineuse. Tôt ou tard, cette femme l'abandonnera après lui avoir fait perdre le goUt du travail, après avoir développé chez lui le goût du luxe, le mépris de notre vie sobre, l'amour des jouissances, son penchant à l'oisiveté, cette débauche des âmes poétiques. Oui, je tremble qu'elle ne s'amuse de Lucien comme d'un jouet. Ou elle l'aime sincèrement et lui fera tout oublier, ou elle ne l'aime pas et le rendra malheureux, car il en est fou.
— Vous me glacez le cœur, dit Eve en s'arrétant au barrage de la Charente. Mais tant que ma mère aura la force de faire son pénible métier, et tant que je vivrai, les produits de notre travail suffiront peutêtre aux dépenses de Lucien, et lui permettront d'attendre le moment où sa fortune commencera. Je ne manquerai jamais de courage , car l'idée de travailler pour une personne aimée, dit Eve en s'animant, ôte au travail toute son amertume et ses ennuis. Je suis heureuse en songeant pour qui je me donne tant de peine, si toutefois c'est de la peine. Oui, ne craignez rien, nous gagnerons assez d'argent pour que Lucien puisse aller dans le beau monde, car là est sa fortune.
— Là est aussi sa perle, reprit David. Écoulezmoi, chère Eve... la lente exécution des œuvres du génie exige une fortune considérable toute venue, ou le sublime cynisme d'une vie pauvre. Croyez-moi, Lucien a une si grande horreur des privations de la misère, il a si complaisamment savouré l'arôme des festins, la fumée des succès, son amour-propre a si bien grandi dans le boudoir de madame de Bargeton, qu'il tentera tout plutôt que de déchoir; et les produits de votre travail ne seront jamais en rapport avec ses besoins.
— Vous n'êtes donc qu'un faux ami ! s'écria Eve désespérée, autrement vous ne nous décourageriez pas ainsi.
— Eve! Eve! répondit David, je voudrais être le frère de Lucien ! Vous seule pouvez me donner ce titre qui lui permettrait de tout accepter de moi, qui me donnerait le droit de me dévouer à lui avec le saint amour que vous mettez à vos sacrifices, mais en y portant le discernement du calculateur. Eve,
NOUVELLES SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE
chère fleur aimée, faites que Lucien ait un trésor où il puisse puiser sans honte, la bourse d'un frère ne sera-t-elle pas comme la sienne? Si vous saviez toutes les réflexions que m'a suggérées la position nouvelle de Lucien! S'il veut aller chez madame de Iîargeton, ilne doit plus être mon prote, il ne doit plus loger à l'Houmeau, vous ne devez pas rester ouvrière, votre mère ne doit plus faire son métier. Si vous consentiez à devenir ma femme, tout s'aplanirait. Lucien pourrait demeurer au second chez moi pendant queje lui bâtirais un appartementau-dessus de l'appentis au fond de la cour, à moins que mon père ne veuille élever un second étage. Nous lui arrangerions ainsi une vie sans soucis et indépendante. Mon désir de soutenir Lucien me donnera pour faire fortune un courage que je n'aurais pas s'il ne s'agissait que de moi ; mais il dépend de vous d'autoriser mon dévouement. Peut-être un jour ira-t-il à Paris, le seul théâtre où il puisse se produire et où ses talents seront appréciés et rétribués. La vie de Paris est chère, et nous ne serons pas trop de trois pour l'y entretenir; d'ailleurs, à vous comme à votre mère, ne faudra-t-il pas alors un appui? Chère Eve, épousez-moi par amour pour lui! plus tard vous m'aimerez peut-être en voyant les efforts queje ferai pour le servir et pour vous rendre heureuse. Nous sommes tous deux également modestes dans nos goûts, il nous faudra peu de chose, le bonheur de Lucien sera notre grande affaire, et son cœur sera le trésor où nous mettrons fortune, sentiments, sensations, tout!
— Les convenances nous séparent, dit Eve émue en voyant combien ce grand amour se faisait petit, vous êtes riche et je suis pauvre, il faut aimer beaucoup pour passer par-dessus une semblable difficulté.
— Vous ne m'aimez donc pas assez encore? s'écria David altéré.
— Mais votre père s'opposerait peut-être....
— Bien, bien, répondit David, s'il n'y a que mon père à consulter, vous serez ma femme! Eve, ma chère Eve ! vous venez de me rendre la vie bien facile à porter en un moment, car j'avais le cœur bien lourd de sentiments que je ne pouvais ni ne savais exprimer. Dites-moi seulement que vous m'aimez un peu, je prendrai le courage nécessaire pour vous parler de tout le reste.
— En vérité, dit-elle, vous me rendez toute honteuse ; mais puisque nous nous confions nos sentiments , je vous dirai que je n'ai jamais de ma vie pensé à un autre qu'à vous; j'ai vu en vous un de ces hommes auxquels une femme peut se trouver fière d'appartenir, et je n'osais pas espérer, pour moi pauvre ouvrière sans avenir, une aussi grande destinée.
— Assez, assez, dit-il en s'asseyant sur la tra-
verse du barrage auprès duquel ils étaient revenus, car ils allaient et venaient comme des fous , en parcourant le même espace.
— Qu'avez-vous? lui dit-elle en exprimant pour la première fois cette inquiétude si gracieuse que les femmes éprouvent pour un être qui leur appartient.
— Rien que de bon, dit-il. En apercevant toute une vie heureuse , l'esprit est comme ébloui, l'âme est accablée. Pourquoi suis-je le plus heureux ? dit-il avec une expression de mélancolie. Biais je le sais.
Elle le regarda d'un air coquet et douteur qui voulait une explication.
— Chère Eve, je reçois plus queje ne donne; aussi vous aimerai-je toujours mieux que vous ne m'aimerez, parce que j'ai plus de raisons de vous aimer , vous êtes un ange et je suis un homme.
— Je ne suis pas si savante , répondit Eve en souriant, je vous aime bien...
— Autant que vous aimez Lucien , dit-il.
— Assez pour être votre femme, pour me consacrer à vous, et tâcher de ne vous donner aucune peine dans la vie, d'abord un peu pénible, que nous mènerons.
— Vous êtes-vous aperçue, chère Eve, que je vous ai aimée depuis le premier jour où je vous ai vue?
— Quelle est la femme qui ne se sent pas aimée ? demanda-t-clle.
— Laissez-moi donc dissiper les scrupules que vous cause ma prétendue fortune, dit David. Je suis pauvre, ma chère Eve. Oui, mon père a pris plaisir à me ruiner , il a spéculé sur mon travail , il a fait comme beaucoup de prétendus bienfaiteurs avec leurs obligés. Si je deviens riche, ce sera par vous. Ceci n'est pas une parole de l'amant, mais une réflexion du penseur. Je dois vous faire connaître mes défauts, et ils sont énormes chez un homme obligé de faire sa fortune. Mon caractère , mes habitudes, les occupations qui me plaisent, me rendent impropre à tout ce qui est commerce et spéculation , et cependant nous ne pouvons devenir riches que par l'exercice de quelque industrie. Si je suis capable de découvrir une mine d'or, je suis singulièrement inhabile à l'exploiter; mais vous, qui , par amour pour votre frère , êtes descendue aux plus petits détails, qui avez le génie de l'économie , la patiente attention du vrai commerçant , vous récollerez la moisson que j'aurai semée. Notre situation, car depuis longtemps je me suis mis au sein de la famille, m'oppresse si fort le cœur, que j'ai consumé mes jours et mes nuits à chercher une occasion de fortune. Mes connaissances en chimie et l'observation des besoins du commerce m'ont
NOUVELLES SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE
mis sur la voie d'une découverte lucrative. Je ne puis vous en rien dire encore , je prévois trop de lenteurs ; nous souffrirons pendant quelques années peut-être, mais je finirai par trouver les procédés industriels à la piste desquels je suis depuis quelques jours et qui nous donneront une grande fortune. Je n'ai rien dit à Lucien, son caractère ardent gâterait tout. Puis, il convertirait mes espérances en réalités , il vivrait en grand seigneur, et s'endetterait peut-être. Ainsi gardez-moi le secret. Votre douce et chère compagnie pourra seule me consoler pendant ces longues épreuves, comme le désir de vous enrichir vous et Lucien me donnera de la constance et de la ténacité
— J'avais deviné aussi, lui dit Eve en l'interrompant , que vous étiez un de ces inventeurs auxquels il faut , comme à mon pauvre père , une femme qui prenne soin d'eux.
— Vous m'aimez donc? Ah! dites-le-moi sans crainte, à moi qui ai vu dans votre nom un symbole de mon amour. Eve était la seule femme qu'il y eut dans le monde , et ce qui était matériellement vrai pour Adam l'est moralement pour moi. Mon Dieu , m'airaez-vous ?
— Oui, dit-elle en allongeant cette simple syllabe par la manière dont elle la prononça , comme pour peindre l'étendue de ses sentiments.
— Hé bien , asseyons-nous là , dit-il en conduisant Eve par la main vers une longue poutre qui se trouvait au bas des roues d'une papeterie; laissezmoi respirer l'air du soir, entendre les cris des rainettes, admirer les rayons de la lune qui tremblent sur les eaux; laissez moi-m'emparer de cette nature où je crois voir mon bonheur écrit en toute chose, et qui m'apparaît pour la première fois dans sa splendeur, éclairée par l'amour, embellie par vous. Eve, chère aimée! voici le premier moment de joie sans mélange que le sort m'ait donné ! Je doute que Lucien soit aussi heureux...
En sentant la main d'Eve humide et tremblante dans la sienne, il y laissa tomber une larme. Ce fut en ce moment que Lucien les aborda.
— Je ne sais pas, dit-il. si vous avez trouvé cette soirée belle, mais elle a été cruelle pour moi.
— Mon pauvre Lucien, dit Eve en remarquant l'animation du visage de son frère, que t'est-il donc arrivé?
Le poëte irrité raconta ses angoisses, en versant dans leurs cœurs les flots de pensées qui l'assaillaient. Eve et David l'écoutèrcnt en silence, affligés de voir passer ce torrent de douleurs qui révélait autant de grandeur que de petitesse.
— Monsieur de Bargelon, dit Lucien en terminant, est un vieillard qui sera sans doute bientôt emporté par quelque indigestion ; eh bien, je domi-
DK BALZAC. T. Ml.
nerai ce monde orgueilleux, j'épouserai madame de Bargeton ! J'ai lu dans ses yeux ce soir un amour égal au mien. Oui, mes blessures, elle les a ressenties; mes souffrances, elle lésa calmées; elle est aussi grande et noble qu'elle est belle et gracieuse! Non, elle ne me trahira jamais !
— N'csl-il pas temps de lui faire une existence tranquille? dit à voix basse David à Eve.
Eve pressa silencieusement le bras de David, qui, comprenant ses pensées, s'empressa de raconter à Lucien les projets qu'il avait médités. Les deux amants étaient aussi pleins d'eux-mêmes que Lucien était plein de lui; en sorte qu'Eve et David, empressés défaire approuver leur bonheur, n'aperçurent point le mouvement de surprise que laissa échapper l'amant de madame de Bargeton en apprenant le mariage de sa sœur et de David. Lucien, qui rêvait de faire faire à sa sœur une belle alliance quand il aurait saisi quelque haute position, afin d'élayer son ambition de l'intérêt que lui porterait une puissante famille, fut désolé de voir dans cette union un obstacle de plus à ses succès dans le monde.
— Si madame de Bargeton consent à devenir madamede Rubempré, jamais elle ne voudra se trouver être la belle-sœur de David Séchard! Cette phrase est la formule nette et précise des idées qui tenaillèrent le cœur de Lucien. — Louise a raison ! les gens d'avenir ne sont jamais compris par leurs familles, pensa-t-il avec amertume.
Si celte union lui eût été présentée en un moment où il n'eût pas fantastiquement tué M. de Bargeton, il aurait sans doute fait éclater la joie la plus vive; car, en réfléchissant à sa situation actuelle, en interrogeant la destinée d'une belle fille sans fortune, d'Eve Chardon, il eût regardé ce mariage comme un bonheur inespéré; mais il habitait un de ces rêves d'or où les jeunes gens, montés sur des si, franchissent toutes les barrières ; il venait de se voir dominant la société; le poëte souffrait de tomber si vite dans la réalité. Eve et David pensèrent que leur frère accablé de tant de générosité se taisait; et, pour ces deux belles âmes, une acceptation silencieuse prouvait une amitié vraie. L'imprimeur se mit à peindre avec une éloquence douce et cordiale le bonheur qui les attendait tous quatre. Malgré les interjections d'Eve, il meubla son premier étage avec le luxe d'un amoureux, il bâtit avec une ingénue bonne foi le second pour Lucien et le dessus de l'appentis pour madame Chardon, envers laquelle il voulait déployer tous les soins d'une filiale sollicitude. Enfin il fit la famille si heureuse et son frère si indépendant, que Lucien, charmé par la voix de David et par les caresses d'Eve, oublia sous les ombrages de la roule, le long de la Charente calme et
NOUVELLES SCÈNES DE IA VIE DE PROVINCE
brillante, sous la voûte étoilée et dans la tiède atmosphère de la nuit, la blesssante couronne d'épines que la société lui avait enfoncée sur la tête. M. de Rubcmpré reconnut enfin David. La mobilité de son caractère le rejeta bientôt dans la vie pure, travailleuse et bourgeoise qu'il avait menée ; il la vit embellie, sans soucis ; le bruit du monde aristocratique s'éloigna de plus en plus; et quand il atteignit le pavé de l'Houmeau, l'ambitieux serra la main de son frère et se mit à l'unisson des deux amants.
— Pourvu que ton père ne contrarie pas ce mariage , dit-il à David.
— Tu sais s'il s'inquiète de moi! le bonhomme vit pour lui ; mais j'irai demain le voir à Marsac, quand ce ne serait que pour obtenir de lui qu'il fasse les constructions dont nous avons besoin.
David accompagna le frère et la sœur jusque chez madame Chardon, qui était rentrée, et à laquelle il demanda la main d'Eve, avec l'empressement d'un homme qui ne voulait aucun retard. La mère prit la main de sa fille, la mit dans celle de David avec joie, et l'amant enhardi baisa au front sa belle promise qui lui sourit en rougissant.
— Voilà les accordailles des gens pauvres, dit la mère en levant les yeux comme pour implorer la bénédiction de Dieu. Vous avez du courage, mon enfant, dit-elle à David, car nous sommes dans le malheur, et je tremble qu'il ne soit contagieux.
— Nous serons riches et heureux, dit gravement David. Pour commencer, vous ne ferez plus votre métier de garde-malade, et vous viendrez demeurer avec votre fille et Lucien à Angoulême.
Les trois enfants s'empressèrent alors de raconter à leur mère étonnée leur charmant projet, en se livrant à l'une de ces folles causeries de famille où l'on se plaît à engranger toutes les semailles, à jouir par avance de toutes les joies. Il fallut mettre David à la porte, il aurait voulu que cette soirée fut éternelle. Une heure du matin sonna quand Lucien le reconduisit jusqu'à la porte, et de la porte jusqu'au carrefour de l'Houmeau. L'honnête Postel, inquiet de ces mouvements extraordinaires, était derrière sa persienne, il avait ouvert la croisée et se disait en voyant de la lumière à cette heure chez Eve : — Que se passe-t-il donc chez les Chardon ! — Mon fiston, dit-il en voyant revenir Lucien, que vous arrive-l-il donc? Auriez-vous besoin de moi ?
— Non, monsieur, répondit le poëte; mais comme vous êtes notre ami, je puis vous dire l'affaire : ma mère vient d'accorder la main de ma sœur à David Séchard.
Pour toute réponse Postel ferma brusquement sa fenêtre.
Au lieu de rentrer à Angoulême, David prit la route de Marsac, il alla tout en se promenant chez
son père, et arriva le long du clos attenant à la maison, au moment où le soleil se levait. L'amoureux aperçut sous un amandier la tête du vieil ours qui s'élevait au dessus d'une haie.
— Ronjour, mon père, lui dit David.
— Tiens, c'est toi, mon garçon! par quel hasard le trouves-tu sur la route à celte heure? Entre par là, dit le vigneron en indiquant à son fils une petite porte à claire-voie qu'il alla ouvrir. Mes vignes ont toutes passé fleur, pas un cep de gelé ! Il y aura plus de vingt poinçons à l'arpent cette année; mais aussi comme c'est fumé !
— Mon père, je viens vous parler d'une affaire importante.
— Eh bien ! comment vont nos presses? tu dois gagner de l'argent gros comme toi '•
— J'en gagnerai, mon père, mais pour le moment je ne suis pas riche.
— Ils me blâment tous ici de fumer à mort, répondit le père. Les bourgeois, c'est-à-dire M. le marquis, M. le comte, MM. Ci et Ça prétendent que j'ôte de la qualité au vin. A quoi sert l'éducation? à vous brouiller l'entendement. Ecoute! ces messieurs récoltent sept, huit, quelquefois dix pièces à l'arpent, et les vendent quarante francs la pièce, ce qui fait trois cent soixante francs par arpent dans les bonnes années. Moi j'en récolle vingt pièces et les vends trente francs, total six cents francs ! Où sont les niais? La qualité ! la qualité ! Qu'est-ce que ça me fait la qualité ? qu'ils la gardent pour eux la qualité, MM. les marquis! pour moi, la qualité c'est les écus. Tu dis?...
— Mon père, je me marie, je viens vous demander...
— Me demander, quoi? rien du tout, mon garçon. Marie -toi , j'y consens, mais pour te donner quelque chose, je me trouve sans un sou. Les façons m'ont ruiné ! Depuis deux ans, j'avance des façons, des impositions, des frais de toute nature; le gouvernement prend tout, le plus clair va au gouvernement! Voilà deux ans que les pauvres vigneronsne font rien. Cette année ne se présente pas mal, eh bien! les gredins de poinçons valent déjà onze francs! On récoltera pour le tonnelier. Pourquoi te marier avant les vendanges ?...
— Mon père, je ne viens vous demander que votre consentement.
— Ah! c'est une autre affaire. A l'encontrc de qui te maries-tu, sans curiosité?
— J'épouse mademoiselle Eve Chardon.
— Qu'est-ce que c'est que ça? qu'est-ce qu'elle mange?
— Elle est fille de feu M. Chardon, le pharmacien de l'Houmeau.
— Tu épouses une fille de l'Houmeau, toi, un
NOUVELLES SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE
bourgeois! toi l'imprimeur du roi à Angoulême! Voilà les fruits de l'éducation ! Mettez donc vos enfants au collège! Ah ça, elle est donc bien.riche, mon garçon? dit le vieux vigneron en se rapprochant de son Ois d'un air câlin, car si tu épouses une fille de PHoumeau , elle doit en avoir des mille et des cent ! Bon ! tu me paieras mes loyers. Sais-tu, mon garçon, que voilà deux ans trois mois de loyers dus, ce qui fait deux mille sept cents francs, qui me viendraient bien à point pour payer le tonnelier. A tout autre qu'à mon fils, je serais en droit de demander des intérêts , car, après tout , les affaires sont les affaires; mais je te les remets. Hé bien, qu'a-t-clle?
— Mais elle a ce qu'avait ma mère.
Le vieux vigneron allait dire : — Elle n'a que dix mille francs! Mais il se souvint d'avoir refusé des comptes à son fils, et s'écria : — Elle n'a rien!
— La fortune de ma mère était son intelligence et sa beauté.
— Va au marché avec ça , et tu verras ce qu'on te donnera dessus ! Nom d'une pipe, les pères sontils malheureux dans leurs enfants ! David, quand je me suis marié, j'avais sur la tête un bonnet de papier pour toute fortune et mes deux bras, j'étais un pauvre ours ; mais avec la belle imprimerie que je t'ai donnée, avec ton industrie et tes connaissances, tu dois épouser une bourgeoise de la ville, une femme riche de trente à quarante mille francs. Laisse ta passion , je te marierai , moi ! Nous avons ici une veuve de trente-deux ans, la femme d'un meunier, qui a cent mille francs de bien au soleil ; voilà ton affaire. Tu peux réunir ses biens à ceux de Marsac, ils se touchent ! Ah ! le beau domaine que nous aurions , et comme je le gouvernerais !
— Mon père, je suis engagé...
— David , tu n'entends rien au commerce , je te vois ruiné. Oui , si tu te maries avec celle fille de l'IIoumeau, je me mettrai en règle vis-à-vis de toi, je t'assignerai pour me payer mes loyers , car je ne prévois rien de bon. Ah! mes pauvres presses ! mes presses ! il vous fallait de l'argent pour vous huiler, vous entretenir et vous faire rouler. Il n'y a qu'une bonne année qui puisse me consoler de cela.
— Mon père, il me semble que jusqu'à présent je vous ai causé peu de chagrin
— Et très-peu payé de loyers , répondit le vigneron.
— Je venais vous demander, outre votre consentement à mon mariage, de me faire élever le second étage de votre maison et de construire un logement au-dessus de l'appentis.
— Bernique, je n'ai pas le sou, tu le sais bien. D'ailleurs, ce serait de l'argent jeté dans l'eau, car qu'est-ce que ça me rapporterait? Ah! tu te lèves
dès le matin pour venir me demander des constructions à ruiner le roi Salomon. Mais tu es fou, David ! On m'a changé mon enfant en nourrice. En voilàt-il un qui aura du raisin! dit-il en s'inlerrompant pour montrer un cep à David. Voilà des enfants qui ne trompent pas l'espoir de leurs parents : vous les fumez, ils vous rapportent. Moi, je t'ai mis au lycée, j'ai payé des sommes énormes pour faire de toi un savant- tu vas étudier chez les Didot; et toutes ces frimes aboutissent à me donner pour bru une fille de l'Houmeau, sans un sou de dot! Si tu n'avais pas étudié, que tu fusses resté sous mes yeux, tu te serais conduit à ma fantaisie, et tu te marierais aujourd'hui avec une meunière de cent mille francs, sans compter le moulin ! Ah ! ton esprit te sert à croire que je te récompenserai de ce beau sentiment, en te faisant construire des palais ! Mais ne dirait-on pas en vérité que, depuis deux cents ans, la maison où lu es n'a logé que des cochons, et que ta fille de l'Houmeau ne peut pas y coucher? Ah ça ! c'est donc la reine de France?
— Eh bien ! mon père , je construirai le second étage à mes frais, ce sera le fils qui enrichira le père. Quoique ce soit le monde renversé, cela se voit quelquefois.
— Comment, mon gars, tu as de l'argent pour bâtir, et tu n'en as pas pour payer tes loyers ? Finaud, tu ruses avec ton père! Ça n'est pas bien!
La question ainsi posée devint difficile à résoudre, car le bonhomme était enchanté de mettre son fils dans une position qui lui permit de ne lui rien donner tout en paraissant paternel. Aussi David ne putil obtenir de son père qu'un consentement pur et simple au mariage et la permission de faire à ses frais, dans la maison paternelle, toutes les constructions dont il pouvait avoir besoin. Le vieil ours, ce modèle des pères conservateurs, lui fit la grâce de ne pas exiger ses loyers, et de ne pas lui prendre les économies qu'il avait eu l'imprudence de laisser voir.
David revint triste, car il comprit que dans le malheur il ne pourrait pas compter sur le secours de son père.