MADEMOISELLE CORMON
En France, dans presque toutes les préfectures de second ordre, il existe un salon où se réunissent des personnes considérables et considérées, qui néanmoins ne sont pas encore la crème de la société. Le maître et la maîtresse de la maison comptent bien parmi les sommités de la ville et sont reçus partout où il leur plaît d'aller, et il ne se donne pas en ville une fête, un dîner diplomatique, qu'ils n'y soient invités; mais les gens à châteaux, les pairs qui possèdent de belles terres, la grande compagnie du département ne vient pas chez eux, et reste à leur égard dans les termes d'une visite faite de part et d'autre, d'un dîner ou d'une soirée acceptés et rendus. Ce salon mixte, où se rencontrent la petite noblesse, à poste fixe, le clergé, la magistrature, exerce une grande influence. La raison et l'esprit du pays résident dans celte société solide et sans faste où chacun connaît les revenus du voisin, où l'on professe une parfaite indifférence du luxect delà toilette, jugés comme des enfantillages en comparaison d'un mouchoir à bœufs de dix ou douze arpents dont l'acquisition a été couvée pendant des années, et qui a donné lieu à d'immenses combinaisons diplomatiques. Inébranlable dans ses préjugés bonsou mauvais, ce cénacle suit une même voie sans regarder ni en avant ni en arrière; il n'admet rien de Paris sans un longexamen, se refuse aux cachemires aussi bien qu'aux inscriptions sur le grand-livre, se moque des nouveautés, ne lit rien et veut tout ignorer, science, littérature, inventions industrielles; il obtient le changement d'un préfet qui ne convient pas, et si l'administrateur résiste, il l'isole à la manière des abiilles qui couvrent de cire un colimaçon venu dans leur ruche; ses bavardages
deviennent souvent de solennels arrêts. Aussi, quoiqu'il ne s'y fasse que des parties de jeu, les jeunes femmes y apparaissent-elles de loin en loin; elles y viennent chercher une approbation de leur conduite, une consécration de leur importance. Cette suprématie accordée à une maison froisse souvent l'amourpropre de quelques naturels du pays qui se consolent en supputant la dépense qu'elle impose, et dont ils profitent. Mais, quand il ne se rencontre pas de fortune assez considérable pour tenir une maison ouverte, les gros bonnets choisissent pour lieu de réunion, comme faisaient les gens d'Alençon, la maison d'une personne inoffensive dont la vie arrêtée, dont le caractère ou la position laissent la société maîtresse chez elle, en ne portant ombrage ni aux vanités, ni aux intérêts de chacun.
Ainsi, la haute société d'Alençon se réunissait depuis longtemps chez la vieille fille de qui la forlune était à son insu couchée en joue par madame Granson, son arrière-petite-cousine, et par les deux vieux garçons dont les secrètes espérances ont été dévoilées. Cette demoiselle vivait avec son oncle maternel, un ancien grand-vicaire de l'évêché de Séez, autrefois son tuteur, et dont elle devait hériter. La famille , que représentaitalors Rose-Marie- Victoire Cormon, comptait autrefois parmi les plus considérables de la province; quoique roturière, elle frayait avec la noblesse à laquelle elle s'était souvent alliée; elle avait fourni jadis des intendants aux ducs d'Alençon, force magistrats à la Robe et plusieurs évéques au Clergé. M. deSponde, le grandpère maternel de mademoiselle Cormon , fut élu par la noblesse aux Etats Généraux, et M. Cormon, son père, par le Tiers-état : aucun n'accepta. Depuis environ cent ans, les filles de cette famille s'étaient mariées à des nobles de la province , en sorte qu'elle avait si bien tallé dans le duché , qu'elle y embrassait tous les arbres généalogiqnes. Nulle bourgeoisie ne ressemblait davantage à la noblesse.
Bâtie sous Henri IV par Pierre Cormon, intendant du dernier duc d'Alençon , la maison où demeurait mademoiselle Cormon avait toujours appartenu à sa famille, et parmi tous ses biens visibles, celui-là stimulait particulièrement la convoitise de ses deux vieux amants. Cependant, loin de donner des revenus , ce logis était une cause de dépense ; mais il est si rare de trouver dans une ville de province une demeure placée au centre, sans méchant voisinage , belle au-dehors , commode à l'intérieur, que tout Alençon partageait cette envie. Ce vieil hôtel était situé précisément au milieu de la rue du Val-Noble, appelée par corruption le Val-Noble, sans doute à cause du pli que fait dans le terrain la Brillante, petit cours d'eau qui traverse Alençon. Cette maison est remarquable par la forte archilec-
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ture que produisit Marie de Médicis ; quoique bâtie en granit , pierre qui se travaille difficilement, ses angles , les encadrements des fenêtres et ceux des portes sont décorés par des bossages taillés en pointes de diamant. Elle se compose d'un étage au-dessus d'un rez-de-chaussée ; son toit extrêmement élevé présente des croisées saillantes à tympans sculptés, assez élégamment encastrées dans le chéneau doublé de plomb, extérieurement orné par des balustres. Entre chacune de ces croisées, s'avance une gargouille figurant une gueule fantastique d'animal qui vomit les eaux sur de grandes pierres percées de cinq trous. Les deux pignons sont terminés par des bouquets en plomb, symbole de bourgeoisie ; car aux nobles seuls appartenait autrefois le droit d'avoir des girouettes. Du côté de la cour, à droite, sont les remises et les écuries; à gauche, la cuisine, le bûcher et la buanderie.
Un des battants de la porte cochère restait ouvert et garni d'une petite porte basse, à claire-voie et à sonnette, qui permettait aux passants de voir, au milieu d'une vaste cour, une corbeille de fleurs dont les terres amoncelées étaient retenues par une petite haie de troëne. Quelques rosiers des quatre saisons, des giroflées, des scabieuses , des lis et des genêts d'Espagne composaient le massif, autour duquel on plaçait pendant la belle saison des caisses de lauriers, de grenadiers et de myrtes. Frappé de la propreté minutieuse qui distinguait cette cour et ses dépendances , un étranger aurait pu deviner la vieille fille ; car l'œil qui présidait là devait être un œil inoccupé, fureteur, conservateur moins par caractère que par besoin d'action. Une vieille demoiselle , chargée d'employer sa journée vide . pouvait seule faire arracher l'herbe entre les pavés, nettoyer les crêtes des murs , exiger un balayage continuel , ne jamais laisser les rideaux de cuir de la remise sans être fermés ; elle seule était capable d'introduire par désœuvrement une sorte de propreté hollandaise dans une petite province siluée entre le Perche, la Bretagne et la Normandie , pays où l'on professe avec orgueil une crasse indifférence pour le coin fort.
Jamais ni le chevalier de Valois, ni du Bousquier ne montaient les marches du double escalier qui enveloppait la tribune du perron de cet hôtel sans se dire, l'un qu'il convenait à un pair de France, et l'autre que le maire de la ville devait demeurer là. Une porte-fenêtre surmontait ce perron et entrait dans une antichambre éclairée par une seconde porte semblable qui sortait sur un autre perron du côté du jardin. Cette espèce de galerie carrelée en carreau rouge, lambrissée à hauteur d'appui, était l'hôpital des portraits de famille malades : quelquesuns avaient un œil endommagé, d'autres souffraient
d'une épaule avariée ; celui-ci tenait son chapeau d'une main qui n'existait plus , celui-là était amputé d'une jambe. Là se déposaient les manteaux, les sabots, les doubles souliers, les parapluies, les coiffes, les pelisses, c'était l'arsenal où chaque habitué laissait son bagage à l'arrivée et le reprenait au départ. Aussi , le long de chaque mur y avait-il une banquette pour asseoir les domestiques qui arrivaient armés de falots , et un gros poêle afin de combattre la bise qui venait à la fois de la cour et du jardin.
La maison était donc divisée en deux parties égales. D'un côté , sur la cour se trouvait la cage de l'escalier, une grande salle à manger donnant sur le jardin; puis un office par lequel on communiquait avec la cuisine ; de l'aulre , un salon à quatre fenêtres, à la suite duquel étaient deux petites pièces, l'une ayant vue sur le jardin et formant boudoir , l'autre éclairée sur la cour et servant de cabinet. Le premier étage contenait l'appartement complet d'un ménage , et un logement où demeurait le vieil abbé de Sponde. Les mansardes devaient sans doute offrir beaucoup de logements depuis longtemps habités par des rats et des souris dont mademoiselle Cormon disait les hauts-faits nocturnes au chevalier de Valois , en s'étonnant de l'inutilité des moyens employés contre eux.
Le jardin , d'environ un demi-arpent, est marge par la Brillante , ainsi nommée à cause des parcelles de mica qui paillettent son lit , mais partout ailleurs que dans le Val-Noble , où ses eaux maigres sont chargées de teintures et des débris qu'y jettent les industries de la ville. La rive opposée au jardin de mademoiselle Cormon est encombrée, comme dans toutes les villes de province où passe un cours d'eau, de maisons où s'exercent des professions altérées ; mais par bonheur , elle n'avait alors en face d'elle que des gens tranquilles, des bourgeois, un boulanger , des ébénistes. Ce jardin, plein de fleurs communes , est terminé naturellement par une terrasse formant un quai , au bas de laquelle se trouvent quelques marches pour descendre à la Brillante. Sur la balustrade de la terrasse imaginez de grands vases en faïence bleue et blanche d'où s'élèvent des giroflées; à droite et à gauche, le long des murs voisins, voyez deux couverts de tilleuls carrément taillés; vous aurez une idée du paysage plein de. bonhomie pudique, de chasteté tranquille, de vues modestes et bourgeoises qu'offraient la rive opposée et ses naïves maisons , les eaux rares de la Brillante, le jardin, ses deux couverts collés contre les murs voisins, et le vénérable édifice des Cormon. Quelle paix ! quel calme ! rien de pompeux, mais rien de transitoire , tout semble éternel.
Le rez-de-chaussée appartenait donc à la récep-
DE B\LZAC. T.
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lion. Là tout respirait la vieille, l'inaltérable province. Le grand salon carré à quatre portes et à quatre croisées, était modestement lambrissé de boiseries peintes en gris. Une seule glace, oblongue, se trouvait sur la cheminée, et le haut du trumeau représentait le Jour conduit par les Heures, peint en camaïeu. Ce genre de peinture infestait tous les dessus de porte où l'artiste avait inventé ces éternelles Saisons qui dans une bonne partie des maisons du centre de la France vous font prendre en haine de détestables Amours occupés à moissonner , à patiner , à semer ou à se jeter des fleurs. Chaque fenêtre était ornée de rideaux en damas vert relevés par des cordons à gros glands qui dessinaient d'énormes baldaquins. Le meuble en tapisserie, dont les bois peints et vernis se distinguaient par les formes contournées si fort à la mode dans le dernier siècle , offrait dans ses médaillons les fables de la Fontaine; quelques bords de chaises ou de fauteuils avaient été reprisés. Le plafond était séparé en deux par une grosse solive au milieu de laquelle pendait un lustre de vieux cristal de roche , enveloppé d'une chemise verte. Sur la cheminée se trouvaient deux vases en bleu de Sèvres , de vieilles girandoles attachées au trumeau et une pendule dont le sujet , pris dans la dernière scène du Déserteur, prouvait la vogue prodigieuse de l'œuvre de Sedaine. Celle pendule en cuivre doré se composait de onze personnages, ayant chacun quatre pouces de hauteur : au fond le déserteur sortait de sa prison entre des soldats ; sur le devant la jeune femme évanouie lui montrait sa grâce. Le feu, les pelles et les pincettes étaient dans un style analogue à celui de la pendule. Les panneaux de la boiserie avaient pour ornements les plus récents portraits de la famille, un ou deux Rigaud et trois pastels de Lalour. Quatre tables de jeu , un trictrac , une table de piquet, encombraient cette immense pièce, la seule, d'ailleurs, qui fût planchéiée. Le cabinet de travail , entièrement lambrissé de vieux laque rouge, noir et or, devait avoir quelques années plus tard un prix fou dont ne se doulail point mademoiselle Cormon ; mais lui en eut-on offert mille écus par panneau, jamais elle ne l'aurait donné , car elle avait pour système de ne se défaire de rien. La province croit toujours aux trésors cachés par les ancêtres. L'inutile boudoir était tendu de ce vieux perse après lequel courent aujourd'hui tous les amateurs du genre dit rocaille.
La salle à manger, dallée en pierres noires et blanches , sans plafond , mais à solives peintes, était garnie de ces formidables buffets à dessus de marbre qu'exigent les batailles livrées en province aux estomacs. Les murs , peints à fresque , représentaient un treillage de fleurs. Les sièges étaient en canne
vernie et les portes en bois de noyer naturel. Tout y complétait admirablement l'air patriarcal qui se respirait à l'intérieur comme à l'extérieur de cette maison. Le génie de la province y avait tout conservé; rien n'y était ni neuf ni ancien , ni jeune ni décrépit. Une froide exactitude s'y faisait partout sentir.
Les touristes de la Rretagne et de la Normandie, du Maine et de l'Anjou, doivent avoir tous vu, dans les capitales de ces provinces, une maison qui ressemblait plus ou moins à l'hôtel des Cormon ; car il est, dans son genre, un archétype des maisons bourgeoises d'une grande partie de la France, et mérite d'autant mieux sa place dans cet ouvrage qu'il explique des mœurs , et représente des idées. Qui ne sent déjà combien la vie étail calme et routinière dans ce vieil édifice? Il y existait une bibliothèque, mais elle se trouvait logée un peu audessus du niveaude la Brillante, bien reliée, cerclée, et les ouvrages y étaient conservés avec le soin que l'on donne, dans ces provinces privées de vignobles , aux œuvres pleines de naturel , exquises, recommandables parleurs parfums antiques, et produites par les presses de la Bourgogne, de la Touraine, de la Gascogne et du Midi. Le prix des transports est trop considérable pour que l'on fasse venir de mauvais vins.
Le fond de la société de mademoiselle Cormon se composait d'environ cent cinquante personnes ; quelques-unes allaient à la campagne, ceux-ci étaient malades, ceux-là voyageaient dans le déparlement pour leurs affaires; mais il existait certains fidèles qui, sauf les soirées priées, venaient tous les jours, ainsi que les gens forcés par devoir ou par habitude de demeurera la ville. Tous ces personnages étaient dans l'âge mur; peu d'entre eux avaient voyagé, presque tous étaient reslés dans la province, et certains avaient trempé dans la chouannerie. On commençait à pouvoir parler sans crainte de cette guerre depuis que les récompenses arrivaient aux héroïques défenseurs de la bonne cause. M. de Valois, l'un des moteurs de la dernière prise d'armes où périt 31. de Montauran, livré par sa maîtresse, où s'illustra le fameux Marche-à-lerre qui faisait alors tranquillement le commerce des bestiaux du côté de Mayenne, donnait depuis six mois la clef de quelques bons tours joués à un vieux républicain nommé Hulot , le commandant d'une demi-brigade, cantonnée dans Alençon de 1798 à 1800, et qui avait laissé des souvenirs dans le pays. Les femmes faisaient peu de toilette, excepté le mercredi, jour où mademoiselle Connon donnait à dîner, et où les invités du dernier mercredi s'acquittaient de leur visite de digestion. Les mercredis faisaient raout; l'assemblée était nombreuse ; conviés et visiteurs se met-
taient in fiocchi; quelques femmes apportaient leurs ouvrages, des tricots, des tapisseries à la main; quelques jeunes personnes travaillaient sans honte à des dessins pour du point d'Alençon, avec le produit desquels elles payaient leur entretien. Certains maris amenaient leurs femmes par politique, car il s'y trouvait peu de jeunes gens, aucune parole ne s'y disait à l'oreille sans exciter l'attention ; il n'y avait donc point de danger ni pour une jeune personne, ni pour une jeune femme d'entendre un propos d'amour.
Chaque soir, à six heures, la longue antichambre se garnissait de son mobilier; chaque habitué apportait qui sa canne, qui son manteau, qui sa lanterne. Toutes ces personnes se connaissaient si bien, les habitudes étaient si familièrement patriarcales, que si, par hasard, le vieil abbé de Sponde était sous le couvert, et mademoiselle Cormon dans sa chambre, ni Pérotte la femme de chambre, ni Jacquelin le domestique, ni la cuisinière, ne les avertissaient; le premier venu en attendait un second; puis, quand les habitués étaient en nombre pour un piquet, un whist, un boston, ils commençaient sans attendre l'abbé de Sponde ou Mademoiselle. S'il faisait nuit, au coup de sonnette, Pérotte ou Jacquelin accourait et donnait de la lumière. En voyant le salon éclairé, l'abbé se hâtait lentement de venir. Tous les soirs, le trictrac, la table de piquet, les trois tables de boston et celle de whist, étaient complètes, ce qui donnait une moyenne de vingt-cinq à trente personnes, en comptant celles qui causaient; mais il en venait souvent plus de quarante ; alors Jacquelin éclairait le cabinet et le boudoir. Entre huit et neuf heures, les domestiques commençaient à arriver dans l'antichambre pour chercher leurs maîtres; et, à moins de révolutions, il n'y avait plus personne au salon à dix heures. A cette heure, les habitués s'en allaient en groupes dans la rue, dissertant sur les coups, ou continuant quelques observations sur les mouchoirs à bœufs que l'on guettait, sur les partages de successions, sur les dissensions qu'ils produisaient entre héritiers, sur les prétentions de la société aristocratique. C'était, comme à Paris, la sortie d'un spectacle.
Certaines gens, parlant beaucoup de poésie et n'y entendant rien, déblatèrent contre les mœurs de la province; mais, mettez-vous le front dans la main gauche, appuyez un pied sur votre chenet, posez votre coude sur votre genou; puis, si vous vous êtes initié à l'ensemble doux et uni que présentent ce paysage, cette maison et son intérieur, la compagnie et ses intérêts agrandis par la petitesse de l'esprit, comme l'or battu entre des feuilles de parchemin, demandez-vous ce qu'est la vie humaine ! Cherchez à prononcer entre celui qui a gravé des canards
sur les obélisques égyptiens et celui qui a bostonné pendant vingt ans avec du Bousquier, M. de Valois, mademoiselle Cormon, le président du tribunal, le procureur du roi, l'abbé de Sponde, madame Granson, e tutti quanti! Si le retour exact et journalier des mêmes pas dans un même sentier n'est pas le bonheur, il le joue si bien que les gens, amenés par les orages d'une vie agitée à réfléchir sur les bienfaits du calme, diront que là était le bonheur.
Pour chiffrer l'importance du salon de mademoiselle Cormon, il suffira de dire que, statisticien né de la société, M. du Bousquier avait calculé que les personnes qui le hantaient possédaient cent trenteune voix au collège électoral , et réunissaient un million de rentes en fonds de terre dans la province. La ville d'Alençon n'était cependant pas entièrement représentée par ce salon ; la haute compagnie aristocratique avait le sien; puis le salon du receveurgénéral était comme une auberge administrativedue par le gouvernement, où toute la société dansait, intriguait, papillonnait, aimait et soupait. Ces deux autres salons communiquaient avec la maison Cormon, et vice versa; mais le salon Cormon jugeait sévèrement ce qui se passait dans ces deux autres camps ; on y critiquait le luxe des dîners, on y ruminait les glaces des bals, on discutait la conduite des femmes, les toilettes , les inventions nouvelles qui s'y produisaient.
Mademoiselle Cormon , espèce de raison sociale sous laquelle se comprenait une imposante coterie, devait donc être le point de mire de deux ambitieux aussi profonds que le chevalier de Valois et du Bousquier. Pour l'un et pour l'autre, là était la députation ; et par suite, la pairie pour le noble, une recette générale pour le fournisseur. Un salon dominateur se crée aussi difficilement en province qu'à Paris, et là il était tout créé. Epouser mademoiselle Cormon, c'était régner sur Alençon. Athanase était le seul des trois prétendants à la main de la vieille fille qui necalculàt plus rien; il aimait alors la personne. Pour employer le jargon du jour, n'y avait-il pas un singulier drame dans la situation de ces quatre personnages? ne se rencontrait-il pas quelque chose de bizarre dans ces trois rivalités silencieusement pressées autour d'une vieille fille qui ne les devinait pas malgré un effroyable et légitime désir de se marier? Mais quoique toutes ces circonstances rendent le célibat de cette fille une chose extraordinaire, il n'est pas difficile d'expliquer comment et pourquoi, malgré sa fortune et ses trois amoureux, elle était encore à marier.
D'abord, selon la jurisprudence de sa maison , mademoiselle Cormon avait toujours eu le désir d'épouser un gentilhomme; mais de 1789 à 1799 les circonstances furent très-défavorables à ses in-
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tentions. Si elle voulait être femme de condition, elle avait une horrible peur du tribunal révolutionnaire ; ces deux sentiments, égaux en force, la firent rester en panne par une loi , vraie en esthétique aussi bien qu'en statique. Cet état d'incertitude plaît d'ailleurs aux filles tant qu'elles se croient jeunes et en droit de choisir un mari. La France sait que le système politique suivi par Napoléon eut pour résultat de faire beaucoup de veuves; sous son règne, les héritières furent dans un nombre très-disproportionné avec celui des garçons à marier. Quand le Consulat ramena l'ordre intérieur, les difficultés extérieures rendirent le mariage de mademoiselle Cormon tout aussi difficile à conclure que par le passé. Si, d'une part, la nature de Rose-Marie-Victoire se refusait à épouser un vieillard ; de l'autre, la crainte du ridicule cl les circonstances lui interdisaient d'épouser un très-jeune homme; or, les familles mariaient de fort bonne heure leurs enfants afin de les soustraire aux envahissements de la conscription; enfin, par entêtement de propriétaire, elle n'aurait pas non plus épousé un soldat; elle ne prenait pas un homme pour le rendre à l'empereur ; elle voulait le garder pour elle seule. De 1814 à 18115, il lui fut donc impossible de lutter avec les jeunes filles qui se disputaient les partis convenables, raréfiés par le canon.
Outre sa prédilection pour la noblesse, mademoiselle Cormon eut la manie très-excusable de vouloir être aimée pour elle. Vous ne sauriez croire jusqu'où l'avait menée ce désir. Elle avait employé son esprit à tendre mille pièges à ses adorateurs afin d'éprouver leurs sentiments. Ses chausses-trapes furent si bien tendues que les infortunés s'y prirent tous, et succombèrent dans les épreuves baroques qu'elle leur imposait à leur insu. Mademoiselle Cormon ne les étudiait pas, elle les espionnait. Un mot dit à la légère, une plaisanterie que souvent elle comprenait mal , suffisait pour lui faire rejeter ces postulants comme indignes : celui-ci n'avait ni cœur ni délicatesse, celui-là mentait et n'était pas chrétien ; l'un voulait raser ses futaies et battre monnaie sur le poêle du mariage, l'autre n'était pas de caractère à la rendre heureuse; elle devinait quelque vice de sang ici; là c'étaient des antécédents immoraux; comme l'Eglise, elle exigeait un beau prêtre pour son autel; puis, elle voulait être épousée pour sa fausse laideur et ses prétendus défauts, comme les autres femmes veulent l'être pour les qualités qu'elles n'ont pas et pour d'hypothétiques beautés. L'ambition de mademoiselle Cormon prenait sa source dans les sentiments les plus délicats de la femme; elle comptait régaler son amant en lui démasquant mille vertus après le mariage, comme d'autres femmes découvrent les mille imperfections
qu'elles ont soigneusement voilées; mais elle fut mal comprise : la noble fille ne rencontra que des âmes vulgaires où régnait le calcul des intérêts positifs, et qui n'entendaient rien aux beaux calculs du sentiment. Plus elle s'avança vers cette fatale époque si ingénieusement nommée la seconde jeunesse, plus sa défiance augmenta. Elle affecta de se présenter sous le jour le plus défavorable, et joua si bien son rôle, que les derniers raccolés hésitèrent à lier leur sort à celui d'une personne dont le vertueux colinmaillard exigeait une étude à laquelle se livrent peu les hommes qui veulent une vertu toute faite. La crainte constante de n'être épousée que pour sa fortune la rendit inquiète, soupçonneuse outre mesure; elle courait sus aux gens riches, et les gens riches pouvaient contracter de grands mariages; elle craignait les gens pauvres auxquels elle refusait le désintéressement don tel le faisait tant de cas en une semblable affaire ; en sorte que ses exclusions et les circonstances éclaircirent étrangement les hommes ainsi triés, comme pois gris sur un volet.
A chaque mariage manqué, la pauvre demoiselle, amenée à mépriser les hommes, dut finir par les voir sous un faux jour. Son caractère contracta nécessairement une intime misanthropie qui jeta certaine teinte d'amertume dans sa conversation et quelque sévérité dans son regard. Son célibat détermina dans ses mœurs une rigidité croissante; elle essayait de se perfectionner en désespoir de cause. Noble vengeance! elle tailla pour Dieu le diamant brut rejeté par l'homme. Bientôt l'opinion publique lui fut contraire , car le public accepte l'arrêt qu'une personne libre porte sur elle-même en ne se mariant pas, en manquant des partis ou les refusant. Chacun juge que ce refus est fondé sur des raisons secrètes, toujours mal interprétées. Celui-ci disait qu'elle était mal conformée ; celui-là lui prêtait des défauts cachés; maisla pauvre fille était pure comme un ange, saine comme son œil , et pleine de bonne volonté, car la nature l'avait destinée à tous les plaisirs , à tous les bonheurs , à toutes les fatigues de la maternité.
Mademoiselle Cormon ne trouvait cependant point dans sa personne l'auxiliaire obligé de ses désirs. Elle n'avait d'autre beauté que celle si improprement nommée la beauté du diable, et qui consiste dans une grosse fraîcheur de jeunesse que, théologalement parlant, le diable ne saurait avoir, à moins qu'il ne faille expliquer cette expression par la constante envie qu'il a de se rafraîchir. Les pieds de l'héritière étaient larges et plats. Sa jambe qu'elle laissait souvent voir par la manière dont, sans y entendre malice, elle relevait sa robe quand il avait plu et qu'elle sortait de chez elle ou de Saint-Léonard, ne pouvait être prise pour la jambe d'une
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femme; c'était une jambe nerveuse, à petit mollet saillant et dru, comme celui d'un matelot. Sa bonne grosse taille, son embonpoint de nourrice, ses bras forts et potelés, ses mains rouges, tout en elle sharmoniait aux formes bombées, à la grasse blancheur des beautés normandes. Ses yeux , d'une couleur indécise, arrivaient à fleur de tête et donnaient à son visage, dont les contours arrondis n'avaient aucune noblesse, un air d'étonnement et de simplicité moutonnière qui seyait d'ailleurs à son état de vieille fille : si elle n'avait pas été innocente, elle eût semblé l'être. Son nez aquiiin contrastait avec la petitesse de son front, car il est rare que celte forme de nez ne soit pas la conséquence d'un beau front; si elle avait de grosses lèvres rouges qui faisaient supposer de la bonté, ce front annonçait trop peu d'idées pour que son cœur fût dirigé par l'intelligence; elle devait être bienfaisante sans grâce ; et l'on reproche sévèrement à la vertu ses défauts, tandis qu'on est plein d'indulgence pour les qualités du vice. Ses cheveux châtains, d'une longueur extraordinaire, prêtaient à sa figure celte beauté qui résulte de la force et de l'abondance, les deux caractères principaux de sa personne. Au temps de ses prétentions, elle affectait de mettre sa figure de trois quarts pour montrer une très-jolie oreille qui se détachait bien au milieu du blanc azuré de son col et de ses tempes, rehaussé par son énorme chevelure. Vue ainsi, en habit de bal, elle offrait une masse imposante. Ses formes protubérantes , sa taille, sa vigoureuse santé, arrachaient aux officiers de l'empire celte exclamalion : « Quel beau brin de fille! » Mais avec les années, l'embonpoint élaboré par une vie tranquille et sage, s'était insensiblement si mal réparti sur ce corps, qu'il en avait détruit les primitives proportions. En ce moment, aucun corsel ne pouvait faire retrouver de hanches à la pauvre fille, qui semblait fondue d'une seule pièce. La jeune harmonie de son corsage n'existait plus; son ampleur excessive faisait craindre, qu'en se baissant, elle ne fût emportée par ces masses flottantes; mais la nature l'avait douée d'un contre-poids naturel qui rendait inutile la mensongère précaution d'une tournure ; chez elle tout était fermement vrai. En se triplant, son menton avait diminué la longueur du col et gêné le port de sa tête. Elle n'avait pas de rides, mais des plis ; et les plaisants prétendaient que, pour ne pas se couper, elle se mettait de la poudre aux articulations ainsi qu'on en jette aux enfants.
Cette grasse personne offrait à un jeune homme perdu de désirs, comme Athanase, la nature d'attraits qui devait le séduire ; car les jeunes imaginalions, essentiellement avides et courageuses, aiment à s'étendre sur ces belles nappes vives; c'était la
perdrix dodue, alléchant le couteau du gourmet. Beaucoup d'élégants parisiens endettés se seraient très-bien résignés à faire exactement le bonheur de mademoiselle Cormon. Mais elle avait quarante ans! En ce moment, après avoir pendant longtemps combattu pour mettre dans sa vie les intérêts qui font toute la femme, et néanmoins forcée d'être fille, elle se fortifiait dans sa vertu par les pratiques religieuses les plus sévères. Elle avait eu recours à la religion, cette grande consolatrice des virginités. Son confesseur la dirigeait assez niaisement depuis trois ans dans la voie des macérations; il lui recommandait l'usage de la discipline, qui, s'il faut en croire la médecine moderne, produit un effet contraire à celui qu'en attendait ce pauvre prêtre de qui les connaissances hygiéniques n'étaient pas trèsétendues. Ces pratiques absurdes commençaient à répandre une teinte monastique sur le visage de mademoiselle Cormon. Elle était au désespoir en voyant son teint blanc contracter des tons jaunes qui annonçaient la maturité. Le léger duvet dont sa lèvre supérieure était ornée vers les coins s'avisait de grandir et dessinait comme une fumée ; ses tempes se miroitaient ; la décroissance commençait. Il était authentique dans Alençon que le sang la tourmentait; elle faisait subir ses confidences au chevalier de Valois à qui elle nombrait ses bains de pieds, avec lequel elle combinait des réfrigérants. Le fin compère tirait alors sa tabatière, et, par forme de conclusion, contemplait la princesse Goritza.
— Le vrai calmant, disait-il, ma chère demoiselle, serait un bel et bon mari.
— Mais à qui se fier? répondait-elle.
Le chevalier chassait alors les grains de tabac qui se fourraient dans les plis du pou-de-soie ou sur son gilet. Pour tout le monde, son geste eut été naturel, et , disons-le, passablement fat; mais il donnait toujours des inquiétudes à la pauvre fille. La violence de sa passion sans objet était si grande qu'elle n'osait plus regarder un homme en face, tant elle craignait de laisser apercevoir dans son regard le sentiment un peu bestial qui la poignait. Par un caprice qui n'était peut être que la continuation de ses anciens procédés, quoiqu'elle se sentit attirée vers les hommes qui pouvaient encore lui convenir, elle avait tant de peur d'être taxée de folie en ayant l'air de leur faire la cour , qu'elle les traitait peu gracieusement. La plupart des personnes de sa société, se trouvant incapables d'apprécier ses motifs, toujours si nobles, expliquaient sa manière d'être avec ses cocélibataires comme la vengeance d'un refus essuyé ou prévu.
Quand commença l'année 1816, elle atteignit à cet âge fatal qu'elle n'avouait pas, à quarante ans. Son désir acquit alors une intensité qui avoisina la
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monomanie , car elle comprit que toute chance de progéniture finirait par se perdre; et ce que, dans sa céleste ignorance, elle désirait par dessus tout, c'était des enfants. Il n'y avait pas une seule personne dans tout Alençon qui attribuât à cette vertueuse fille un seul désir des licences amoureuses; elle aimait en bloc, sans rien imaginer; c'était une Agnès catholique, incapable d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière. Depuis quelques mois, elle comptait sur un hasard. Le licenciement des troupes impériales et la reconstitution de l'armée royale, opéraient un certain mouvement dans la destinée de beaucoup d'hommes qui retournaient, les uns en demi-solde, les autres avec ou sans pension, chacun dans leur pays natal, tous ayant le désir de corriger leur mauvais sort et défaire une fin qui, pour mademoiselle Cormon. pouvait être un délicieux commencement. 11 était difficile que, parmi ceux qui reviendraient aux environs, il ne se trouvât pas quelque brave militaire honorable, valide surtout, d'âge convenable, de qui le caractère servirait de passe-port aux opinions bonapartistes; peut-être même s'en rencontrerait-il qui, pour regagner une position perdue, se feraient royalistes. Ce calcul soutint encore pendant les premiers mois de l'année mademoiselle Cormon dans la sévérité de son attitude. Mais les militaires qui vinrent habiter la ville se trouvèrent tous ou trop vieux ou trop jeunes, trop bonapartistes ou trop mauvais sujets, dans des situations incompatibles avec les mœurs, le rang et la fortune de mademoiselle Cormon, qui chaque jour se désespéra davantage. Les officiers supérieurs avaient tous profité de leurs avantages sous Napoléon pour se marier, et ceux-là devenaient royalistes dans l'intérêt de leurs familles. Mademoiselle Cormon avait beau prier Dieu de lui faire la grâce de lui envoyer un mari afin qu'elle put être chrétiennement heureuse, il était sans doute écrit qu'elle mourrait vierge et martyre, car il ne se présentait aucun homme qui eût tournure de mari. Les conversations qui se tenaient chez elle tous les soirs faisaient assez bien la police de l'état civil pour qu'il n'arrivât pas dans Alençon un seul étranger sans qu'elle ne fût instruite de ses moeurs, de sa fortune et de sa qualité. Mais Alençon n'est pa,s une ville qui affriande l'étranger, elle n'est sur le chemin d'aucune capitale, elle n'a pas de hasards; les marins qui vont de Brest à Paris ne s'y arrêtent même pas. La pauvre fille finit par comprendre qu'elle était réduite aux indigènes ; aussi son œil prenait-il parfois une expression féroce, à laquelle le malicieux chevalier répondait par un fin regard en tirant sa tabatière et contemplant la princesse Goritza. M. de Valois savait que, dans la jurisprudence féminine, une première fidélité est solidaire de l'avenir ; mais
mademoiselle Cormon, avouons-le, avait peu d'esprit, elle ne comprenait rien au manège de la tabatière. Elle redoublait de vigilance pour combattre le malin esprit. Sa rigide dévotion et les principes les plus sévères contenaient ses cruelles souffrances dans les mystères de la vie privée. Tous les soirs, en se retrouvant seule, elle songeait à sa jeunesse perdue, à sa fraîcheur fanée, aux vœux de la nature trompée; et, tout en immolant au pied de la croix ses passions, poésies condamnées à rester en portefeuille, elle se promettait bien, si par hasard un homme de bonne volonté se présentait, de ne le soumettre à aucune épreuve et de l'accepter tel qu'il serait. En sondant ses bonnes dispositions, par certaines soirées plus âpres que les autres , elle allait jusqu'à épouser en pensée un sous-lieutenant, un fumeur qu'elle se proposait de rendre, à force de soins, de complaisance et de douceur, le meilleur sujet de la terre; elle allait jusqu'à le prendre criblé de dettes. Mais il fallait le silence de la nuit pour ces mariages fantastiques où elle se plaisait à jouer le sublime rôle des anges gardiens; le lendemain, si Perrote trouvait le lit de sa maîtresse sens dessus dessous, mademoiselle avait repris sa dignité; le lendemain, après déjeuner, elle voulait un homme de quarante ans , un bon propriétaire, bien conservé, vert comme un de ses prés.
Son oncle, l'abbé de Sponde, était incapable de l'aider en quoi que ce soit dans ses manœuvres matrimoniales. Ce bonhomme, âgé d'environ soixantedix ans, attribuait les désastres de la révolution française à quelque dessein de la Providence , empressée de frapper une Église dissolue. L'abbé de Sponde s'était donc jeté dans le sentier depuis longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller au ciel ; il menait une vie ascétique, sans emphases , sans triomphe extérieur; il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles prières et ses mortifications ; il pensait que les prêtres devaient tous agir ainsi pendant la tourmente , et il prêchait d'exemple. Tout en offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se détacher entièrement des intérêts mondains; il songeait exclusivement aux malheureux, aux besoins de l'église et à son propre salut. Il avait laissé l'administration de ses biens à sa nièce qui lui en remettait les revenus et à laquelle il payait une modique pension afin de pouvoir dépenser le surplus en aumônes secrètes et en dons à l'église. Toutes les affections de l'abbé s'étaient concentrées sur sa nièce qui le regardait comme un père; mais c'était un père disirait, ne concevant point lesagitations de lachair, et remerciant Dieu de ce qu'il maintenait la pauvre fille dans le célibat; car il avait, depuis sa jeunesse, adopté le système de saint Jean Chrysostôme qui a
écrit que : « L'état de virginité était autant au- dessus ' de l'état de mariage, que l'Ange était au dessus de V Homme.-» Habituée à le respecter, mademoiselle Cormon n'osait pas l'initier aux désirs que lui inspirait un changement d'état, et le bonhomme, accoutumé de son côté au train de la maison , eût peu goûté l'introduction d'un maître au logis. Préoccupé par les misères qu'il soulageait, perdu dans les abîmes de la prière , l'abbé de Sponde avait souvent des distractions que les gens de sa société prenaient pour des absences; peu causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un homme de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le visage exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur , et qui, par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte. Il aimait beaucoup le voltairien chevalier de Valois. Ces deux majestueux débris de la noblesse et du clergé, quoique de mœurs différentes, se reconnaissaient à leurs traits généraux; d'ailleurs le chevalier était aussi onctueux avec l'abbé de Sponde qu'ilétait paternel avec ses grisettes.
Quelques personnes pourraient croire que mademoiselle Cormon cherchait tous les moyens d'arriver à son but; que, parmi les légitimes artifices permis aux femmes, elle s'adressait à la toilette, qu'elle se décolletait, qu'elle déployait les coquetteries négatives d'un magnifique port d'armes. Mais point ! Elle était héroïque et immobile dans ses guimpes comme un soldat dans sa guérite. Ses robes, ses chapeaux , ses chiffons, tout se confectionnait chez des marchandes de modes d'Alençon, deux sœurs bossues qui ne manquaient pas de goût. Malgré les instances de ces deux artistes, mademoiselle Cormon se refusait aux tromperies de l'élégance , elle voulait être cossue en tout, chair et plumes. Peut-être les lourdes façons de ses robes allaientelles bien à sa physionomie. Se moque qui voudra delà pauvre fllle! vous la trouverez sublime, âmes généreuses qui ne vous inquiétez jamais de la forme que prend le sentiment et l'admirez là où il est !
Ici quelques femmes perdues essaieront peut-être de chicaner la vraisemblance de ce récit; elles diront qu'il n'existe pas en France de fille assez niaise pour ignorer l'art de pêcher un homme ; que mademoiselle Cormon est une de ces exceptions monstrueuses que le bon sens interdit de présenter comme type; que la plus vertueuse et la plus niaise fille qui veut attraper un goujon trouve encore un appât pour armer sa ligne. Mais ces critiques tombent, si l'on vient à penser que la sublime religion catholique, apostolique et romaine, est encore debout en Bretagne et dans l'ancien duché d'Alençon. La foi, la piété , n'admettent pas ces subtilités. Mademoiselle Cormon marchait dans la voie du salut, en préférant
les malheurs de sa virginité infiniment trop prolongée, au malheur d'un mensonge, au péché d'une ruse. Chez une fille armée de la discipline, la vertu ne pouvait transiger; l'amour ou le calcul devaient venir la trouver très-résolument. Puis, ayons le courage de faire une observation cruelle par un temps où la religion n'est plus considérée que comme un moyen par ceux-ci, comme une poésie par ceux là. La dévotion cause une ophthalmie morale. Par une grâce providentielle, elle ôte aux âmes en route pour l'éternité la vue de beaucoup de petites choses terrestres. En un mot, les dévoles sont stupides sur beaucoup de points. Cette stupidité prouve d'ailleurs avec quelle force elles reportent leur esprit vers les sphères célestes ; quoique le voltairien M. de Valois prétendît qu'il était extrêmement difficile de décider si ce sont les personnes stupides qui deviennent dévotes, ou si la dévotion a pour effet de rendre stupides les filles d'esprit. Songez-y bien, la vertu catholique la plus pure avec ses acceptations résignées de tout calice , avec sa pieuse soumission aux ordres de Dieu, avec sa croyance à l'empreinte du doigt divin sur toutes les glaises de la vie, est la mystérieuse lumière qui se glissera dans les derniers replis de cette histoire pour leur donner tout leur relief, et qui certes les agrandira aux yeux de ceux qui ont encore la Foi. Puis, s'il y a bêtise, pourquoi ne s'occuperait-on pas des malheurs de la bêtise , comme on s'occupe des malheurs du génie? l'une est un élément social infiniment plus abondant que l'autre.
Donc, mademoiselle Cormon péchait aux yeux du monde par la divine ignorance des vierges. Elle n'était point observatrice, et sa conduite avec ses prétendus le prouvait assez. Biais en ce moment même, une jeune fille de seize ans, qui n'aurait pas ouvert un seul roman, aurait lu cent chapitres d'amour dans les regards d'Alhanase, tandis que mademoiselle Cormon n'y voyait rien; elle ne reconnaissait pas dans les tremblements de sa parole la force d'un sentiment qui n'osait se produire. Honteuse ellemême, elle ne devinait pas la honte d'autrui. Capable d'inventer les raffinements de grandeur sentimentale qui l'avaient primitivement perdue, elle ne les reconnaissait pas chez Athanase. Ce phénomène moral ne paraîtra pas extraordinaire aux gens qui savent que les qualités du cœur sont aussi indépendantes de celles de l'esprit, que les facultés du génie le sont des noblesses de l'âme. Les hommes complets sont si rares, que Socrale, l'une des plus belles perles de l'humanité, convenait, avec un phrénologue de son temps, qu'il était né pour faire un fort mauvais drôle. Un grand général peut sauver son pays à Zurich et s'entendre avec des fournisseurs; un banquier de probité douteuse peut se trouver
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homme d'État ; un grand musicien peut concevoir des chants sublimes et faire un faux; une femme de sentiment peut être une grande sotte ; une dévote peut avoir une âme sublime , et ne pas même reconnaître les sons que rend une belle âme à ses côtés. Les caprices produits par les infirmités physiques se rencontrent également dans l'ordre moral. Cette bonne créature, qui se désolait de ne faire ses confitures que pour elle et pour son vieil oncle, était devenue presque ridicule. Ceux qui se sentaient pris de sympathie pour elle à cause de ses qualités et même de ses défauts, se moquaient de ses mariages manques. Dans plus d'une conversation on se demandait ce que deviendraient de si beaux biens, et les économies de mademoiselle Cormon, et la succession de son oncle. Depuis longtemps elle était soupçonnée d'être au fond, malgré les apparences, une fille originale. En province, il n'est pas permis d'être original; c'est avoir des idées incomprises par les autres, et l'on y veut l'égalité de l'esprit aussi bien que l'égalité des mœurs. Le mariage de mademoiselle Cormon était devenu, dès 1804, quelque chose de si problématique, que se marier comme mademoiselle Cormon fut, dans Alençon, une phrase proverbiale qui équivalait à la plus railleuse des négations. Il faut que l'esprit moqueur soit un des plus impérieux besoins de la France pour que cette excellente personne excitât quelques railleries dans Alençon. Non-seulement elle recevait toute la ville, elle était charitable, pieuse et incapable de dire une méchanceté; mais encore elle concordait à l'esprit général et aux mœurs des habitants qui l'aimaient comme le plus pur symbole de leur vie, car elle s'était encroûtée dans les habitudes de la province, elle n'en était jamais sortie, elle en avait les préjugés, elle en épousait les intérêts, elle l'adorait. Malgré ses dix-huit mille livres de rente en fonds de terre, fortune considérable en province, elle restait à l'unisson des maisons inoins riches. Quand elle se rendait à sa terre du Prébaudet, elle y allait dans une vieille carriole d'osier, suspendue sur deux soupentes en cuir blanc, attelée d'une grosse jument poussive, et que fermaient à peine deux rideaux de cuir rougi par le temps. Cette carriole, connue de toute la ville, était soignée par Jacquelin autant que le plus beau coupé de Paris; mademoiselle y tenait, elle s'en servait depuis douze ans; elle le faisait observer avec la joie triomphante de l'avarice heureuse. La plupart des habitants savaient gré à mademoiselle Cormon de ne pas les humilier par le luxe qu'elle aurait pu afficher; il est même à croire que si elle avait fait venir de Paris une calèche, on en aurait plus glosé que de ses mariages manques. La plus brillante voiture, d'ailleurs, l'aurait conduite au Prébaudet tout comme la vieille
carriole; et la province, qui voit toujours la fin, s'inquiète assez peu de la beauté des moyens, pourvu qu'ils soient efficients.
Pour achever la peinture des mœurs intimes de cette maison, il est nécessaire de grouper, autour de mademoiselle Cormon et de l'abbé de Sponde, Jacquelin , Josette et Mariette la cuisinière, qui s'employaient au bonheur de l'oncle et de la nièce. Jacquelin était un homme de quarante ans, gros et court, rougeaud, brun, une figurede matelotbreton; il était au service de la maison depuis vingt-deux ans; il servait à table, il pansait la jument, il jardinait, il cirait les souliers de l'abbé, faisait les commissions, sciait le bois, conduisait la carriole, allait chercher l'avoine, la paille et le foin au Prébaudet; il restait à l'antichambre le soir, endormi comme un loir. Il aimait, dit-on, Josette, fille de trentesix ans , que mademoiselle Cormon aurait renvoyée si elle se fût mariée ; aussi ces deux pauvres gens amassaient-ils leurs gages et s'aimaient-ils en silence, attendant et désirant le mariage de mademoiselle, comme les Juifs attendent le Messie. Josette était une fille née entre Alençon et 3Iortagne; elle était petite et grasse ; sa figure, qui ressemblait à un abricot crotté, ne manquait ni de physionomie, ni d'esprit ; elle passait pour gouverner sa maîtresse. Josette et Jacquelin, sûrs d'un dénouement, cachaient une satisfaction qui faisait présumer que ces deux amants s'escomptaient l'avenir. Mariette, la cuisinière, était également depuis quinze ans dans la maison; elle savait accommoder tous les plats en honneur dans le pays,
Peut-être faudrait-il compter pour beaucoup la grosse vieille jument normande bai-brun qui traînait mademoiselle Cormon à sa campagne du Prébaudet, car les cinq habitants de cette maison portaient à cette bête une affection maniaque. Elle s'appelait 'Pénélope, et servait depuis dix-huit ans; elle était si bien soignée , servie avec tant de régularité, que Jacquelin et mademoiselle espéraient en tirer parti pendant plus de dix ans encore. Celte bête était un perpétuel sujet de conversation et d'occupation : il semblait que la pauvre mademoiselle Cormon , n'ayant point d'enfant à qui sa maternité rentrée pût se prendre , la déversât sur ce bienheureux animal. Pénélope l'avait empêchée d'avoir des serins, des chats , des chiens , famille fictive que se donnent presque tous les êtres solitaires au milieu de la société.
Ces quatre fidèles serviteurs , car l'intelligence de Pénélope s'était élevée jusqu'à celle de ces bons domestiques, tandis qu'ils s'étaient abaissés jusqu'à la régularité muette et soumise de la bête, allaient et venaient chaque jour dans les mêmes occupations avec l'infaillibilité de la mécanique. Mais, comme
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ils le disaient dans leur langage , ils avaient mangé leur pain blanc en premier. .Mademoiselle Cormon, comme toutes les personnes nerveusement agitées par une pensée fixe, devenait difficile, tracassière, moins par caractère que par le besoin d'employer son activité. Ne pouvant s'occuper d'un mari, d'enfants et des soins qu'ils exigent, elle s'attaquait à des minuties. Elle parlait pendant des heures entières sur des riens, sur une douzaine de serviettes numérotées Z qu'elle rencontrait après le Q.
— A quoi pense donc Josette! s'écriait-elle; Josette ne prend donc garde à rien !
Mademoiselle demandait pendant huit jours si Pénélope avait eu son avoine à deux heures, parce qu'une seule fois Jacquelin s'était attardé. Sa petite imagination travaillait sur des bagatelles; une couche de poussière oubliée par le plumeau, des tranches de pain mal grillées par Mariette , le retard apporté par Jacquelin à venir fermer les fenêtres sur lesquelles donnait le soleil, dont les rayons mangeaient les couleurs des meubles ; toutes ces grandes petites choses engendraient de graves querelles où mademoiselle s'emportait; tout changeait donc, elle ne reconnaissait plus ses serviteurs d'autrefois ; ils se gâtaient, elle était trop bonne. Un jour, Josette lui donna la Journée du Chrétien au lieu de la Quinzaine de Pâques. Toute la ville apprit le soir ce malheur. Mademoiselle avait été forcée de revenir de Saint-Léonard chez elle, et son départ subit de l'église où elle avait dérangé toutes les chaises avait fait supposer des énormités, desquelles elle tint à se justifier.
— Josette, avait-elle dit avec douceur, que pareille chose n'arrive plus !
Mademoiselle Cormon était, sans s'en douter, trèsheureuse de ces petites querelles, qui servaient d'émonctoire à ses acrimonies; car l'esprit a ses exigences : il a, comme le corps, sa gymnastique. Ses inégalités d'humeur furent acceptées par Josette et Jacquelin, comme les intempéries de l'atmosphère le sont par le laboureur. Ces trois bonnes gens disaient : Il fait beau temps ou il pleut, sans accuser le ciel. Parfois, en se levant, le matin dans la cuisine, ils se demandaient dans quelle humeur se lèverait mademoiselle, comme un fermier consulte les brumes de l'aurore. Enfin, nécessairement mademoiselle Cormon avait fini par se contempler elle-même dans les infiniment petits de sa vie. Elle et Dieu, son confesseur et ses lessives, ses confitures à faire et les offices à entendre, son oncle à soigner, avaient absorbé sa faible intelligence : les atomes de la vie se grossissaient par L'effet d'une optique particulière aux gens égoïstes par nature ou par hasard. Sa santé si parfaite donnait une valeur effrayanteau moindre embarras dans les tubes diges-
tifs. Elle vivait d'ail leurs sous la férule de la médecine de nos aïeux ; elle prenait par au quatre médecines de précaution à faire crever Pénélope, et qui la ragaillardissaient. Si Josette, en l'habillant, trouvait un léger bouton épanoui sur les omoplates encore satinées de mademoiselle, c'était un sujet d'énormes perquisitions dans les différents bols alimentaires de la semaine. Quel triomphe si Josette rappelait à sa maîtresse un certain lièvre trop ardent, qui avait dû faire lever ce damné bouton. Avec quelle joie toutes deux disaient : — Il n'y a pas de doute , c'est le lièvre.
— Mariette l'avait trop épicé, reprenait mademoiselle, je lui dis toujours de faire doux, pour mon oncle et pour moi, mais Mariette n'a pas plus de mémoire que...
— Que le lièvre, disait Josette.
— C'est vrai , répondait mademoiselle, elle n'a pas plus de mémoire que le lièvre ; tu as bien trouvé cela.
Quatre fois par an, au commencement de chaque saison, mademoiselle Cormon allait passer un certain nombre de jours à sa terre du Prébaudet. Ou était alors à la mi-mai, époque à laquelle mademoiselle Cormon voulait voir si ses pommiers avaient bien neigé, mot du pays qui exprime l'effet produit sous ces arbres par la chute de leurs fleurs. Quand l'amas circulaire des pétales tombés ressemble à une couche de neige , Je propriétaire peut espérer une abondante récolte de cidre. En même temps qu'elle jaugeait ainsi ses tonneaux, mademoiselle Cormon veillait aux réparations que l'hiver avait nécessitées ; elle ordonnait les façons de son jardin et de son verger, d'où elle tirait de nombreuses provisions. Chaque saison avait sa nature d'affaires.
.Mademoiselle donnait avant son départ un diner d'adieu à ses fidèles quoiqu'elle dût les retrouver trois semaines après. C'était toujours une nouvelle qui retentissait dans Alençon que le départ de mademoiselle Cormon. Ses habitués , en retard d'une visite, venaient alors la voir; son appartement de réception était plein; chacun lui souhaitait un bon voyage comme si elle eût dû faire route pour Calcutta. Puis, le lendemain matin, les marchands étaient sur le pas de leurs portes ; petits et grands regardaient passer la carriole, et il semblait qu'on s'apprit une nouvelle en se répétant les uns aux autres : — Mademoiselle Cormon va au Prébaudet!
Par ici , l'un disait : — Elle a du pain de cuit, celle-là.
— lié ! mon gars , répondait le voisin, c'est une brave personne; si le bien tombait toujours en de pareilles mains, le pays ne verrait pas un mendiant...
Par là, un autre : — Tiens, tiens, je ne m'étonne
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pas si nos vignobles de haute futaie sont en fleurs, voilà mademoiselle Cormon qui part pour le Prébaudet. D"où vient qu'elle se marie si peu?
— Je l'épouserais bien tout de même , répondait un plaisant ; le mariage est à moitié l'ait, il y a une partie de consentante; mais l'autre ne veut pas. Bah! c'est pour M. du Bousquier que le four chauffe!
— M. du Bousquier?... elle l'a refusé.
Le soir, dans toutes les réunions, on se disait gravement : — Mademoiselle Cormon est partie.
Ou : — Vous avez donc laissé partir mademoiselle Cormon?
Le mercredi choisi par Suzanne pour son esclandre, était, par un effet du hasard, ce mercredi d'adieu, jour où mademoiselle Cormon faisait tourner la tète à Josette pour les paquets à emporter. Donc, pendant la matinée, il s'était dit et passé des choses en ville qui prêtaient le plus vif intérêt à cette assemblée d'adieu. Madame Granson avait été sonner la cloche dans dix maisons, pendant que la vieille fille délibérait sur les en cas de son voyage, et que le malin chevalier de Valois faisait un piquet chez mademoiselle Armande de Gordes, soeur du vieux marquis de Gordes dont elle tenait la maison, et qui était la reine du salon aristocratique.
S'il n'était indifférent pour personne de voir quelle figure ferait le séducteur pendant la soirée, il était important pour le chevalier et pour madame Granson de savoir comment mademoiselle Cormon prendrait la nouvelle en sa double qualité de fille nubile et de présidente de la Société de 3Iaternilé. Quant à l'innocent du Bousquier, il se promenait sur le Cours en commençant à croire que Suzanne l'avait joué; soupçon qui le confirmait dans ses principes à l'endroit des femmes.
Dans ces jours de gala, la table était déjà mise vers trois heures et demie ; car en ce temps le monde fashionable d'AIençon dînait par extraordinaire à quatre heures. On y dînait encore, sous l'empire, à deux heures après midi, comme jadis ; mais l'on soupait.
Un des plaisirs que mademoiselle Cormon savourait le plus, sans y entendre malice, mais qui certes reposait sur l'égoïsme, consistait dans l'indicible satisfaction qu'elle éprouvait à se voir habillée comme l'est une maîtresse de maison qui va recevoir ses hôtes. Quand elle s'était ainsi mise sous les armes, il se glissait dans les ténèbres de son cœur un rayon d'espoir; une voix lui disait que la nature ne l'avait pas si abondamment pourvue en vain, et qu'il allait se présenter un homme entreprenant. Son désir se rafraîchissait comme elle avait rafraîchi son corps; elle se contemplait dans sa double étoffe avec une sorte d'ivresse; puis cette satisfaction se continuait alors qu'elle descendait pour donner son redoutable
coup d'oeil au salon, au cabinet et au boudoir. Elle s'y promenait avec le contentement naïf du riche qui pense à tout moment qu'il est riche, et ne manquera jamais de rien. Elle regardait ses meubles éternels, ses antiquités, ses laques ; elle se disait que de si belles choses voulaient un maître.
Après avoir admiré la salle à manger, remplie par la table oblongue où s'étendait une nappe de neige ornée d'une vingtaine de couverts placés à des distances égales-; après avoir vérifié l'escadron de bouteilles qu'elle avait indiquées, et montraient d'honorables étiquettes; après avoir méticuleusement vérifié les noms écrits sur de petits papiers par la main tremblante de l'abbé, seul soin qu'il prit dans le ménage, et qui donnait lieu à de graves discussions sur la place de chaque convive; alors mademoiselle allait, dans ses atours, rejoindre son oncle qui, vers ce moment le plus joli de la journée, se promenait le long de la terrasse, sur la Brillante, en écoulant le ramage des oiseaux nichés dans le couvert, sans avoir à craindre le chasseur ou les enfants. A ces heures d'attente, elle n'abordait jamais l'abbé de Sponde sans lui faire quelques questions saugrenues, aûn d'entraîner le bon vieillard dans une discussion qui put l'amuser. Voici pourquoi, car cette particularité doit achever de peindre le caractère de cette excellente fille.
Mademoiselle Cormon regardait comme un de ses devoirs de parler; non qu'elle fût bavarde, elle avait malheureusement trop peu d'idées et savait trop peu de phrases pour discourir; mais elle croyait accomplir ainsi l'un des devoirs sociaux prescrits parla religion, qui nous ordonne d'être agréable à noire prochain. Cette obligation lui coûtait tant qu'elle avait consulté son directeur . l'abbé Couturier, sur ce point de civilité puérile et honnête. Malgré l'humble observation de sa pénitente qui lui avoua la rudesse du travail intérieur auquel se livrait son esprit pour trouver quelque chose à dire, ce vieux prêtre, si ferme sur la discipline, lui avait lu tout un passage de saint François de Sales sur les devoirs de la femme du monde , sur la décente gaieté des pieuses chrétiennes qui devaient réserver leur sévérité pour elles-mêmes et se montrer aimables chez elles et faire que le prochain ne s'y ennuyât point.
Ainsi pénétrée de ses devoirs , et voulant à tout prix obéir à son directeur qui lui avait dit de causer avec amitié, quand la pauvre fille voyait la conversation s'allanguir, elle suait dans son corset, tant elle souffrait en essayant d'émettre des idées pour ranimer les discussions éteintes. Elle lâchait alors des propositions étranges, comme celle ci : personne ne peut se trouver dans deux endroits à la fois, à moins d'être petit oiseau, par laquelle, un jour,
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elle réveilla, non sans succès, une discussion sur l'ubiquité des apôtres à laquelle elle n'avait rien compris.
Ces sortes de rentrées lui méritaient dans sa société le surnom de la bonne mademoiselle Cormon. Dans la bouche des beaux esprits de la société, ce mot voulait dire qu'elle était ignorante comme une carpe, et un peu bestiote; mais beaucoup de personnes de sa force prenaient l'épithète dans son vrai sens et répondaient : — Oh, oui ! mademoiselle Cormon est excellente.
Parfois, elle faisait des questions si absurdes, toujours pour être agréable à ses hôtes et remplir ses devoirs envers le monde, que le monde éclatait de rire. Elle demandait, par exemple, ce que le gouvernement faisait des impositions qu'il recevait depuis si longtemps; pourquoi la Bible n'avait pas été imprimée du temps de Jésus-Christ, puisqu'elle était de Moïse. Elle était de la force de ce. country gentleman qui, entendant toujours parler de la Postérité à la Chambre des Communes, se leva pour dire : h Messieurs, j'entends toujours parler ici de la Postérité, je voudrais bien savoir ce que cette puissance a fait pour l'Angleterre ?»
Dans ces circonstances, l'héroïque chevalier de Valois amenait au secours de la vieille fille toutes les forces de sa spirituelle diplomatie en voyant le sourire qu'échangeaient d'impitoyables demi -savants. Le vieux gentilhomme, qui aimait à enrichir les femmes, prêtait de l'esprit à mademoiselle Cormon en la soutenant paradoxalement, et couvrait si bien la retraite, que parfois la vieille fille semblait ne pas avoir dit une sottise.
Elle avoua sérieusement un jour qu'elle ne savait pas quelle différence il y avait entre les bœufs et les taureaux. Le ravissant chevalier arrêta les éclats de rire en répondant que les bœufs ne pouvaient jamais être que les oncles des génisses. Une autre fois , entendant beaucoup parler des élèves et des difficultés que ce commerce présentait , conversation qui revenait souvent dans un pays où se trouve le superbe haras du Pin , elle comprit que les chevaux provenaient des montes, et demanda pourquoi l'on ne faisait pas deux montes par an. Le chevalier attira les rires sur lui.
— C'est très-possible , dit-il.
Les assistants l'écoutèrent.
— La faute, reprit-il, vient des naturalistes qui n'ont pas encore su contraindre les juments à porter moins de onze mois.
La pauvre fdle ne savait pas plus ce qu'était la monte qu'elle ne connaissait la différence du bœuf au taureau. Le chevalier de Valois servait une ingrate, car jamais mademoiselle Cormon ne comprit un seul de ses chevaleresques services. En voyant la
conversation ranimée , elle ne se trouvait pas si bête qu'elle pensait l'être. Enfin, un jour, el'e s'établit dans son ignorance , comme le duc de Brancas , le héros du Distrait, se posa dans le fossé où il avait versé , et y prit si bien ses aises , que quand on vint l'en retirer, il demanda ce qu'on lui voulait. Depuis cette époque assez récente, mademoiselle Cormon perdit de sa crainte, elle eut un aplomb qui donnait à ses rentrées quelque chose de la solennité avec laquelle les Anglais accomplissent leurs niaiseries patriotiques et qui est comme la fatuité de la bêtise.
En arrivant auprès de son oncle d'un pas magistral, elle ruminait donc une question à lui faire pour le tirer de ce silence qui la peinait toujours , car elle le croyait ennuyé.
— Mon oncle, lui dit-elle en se pendant à son bras et se coll.ant joyeusement à son côté (c'était encore une de ses fictions; elle pensait : — Si j'avais un mari, je serais ainsi!); mon oncle, si tout arrive ici-bas par la volonté de Dieu , il y a donc une raison de toute chose?
— Certes , fit gravement l'abbé de Sponde, qui , chérissant sa nièce, se laissait toujours arracher à ses méditations avec une patience angélique.
— Alors , si je reste fille , une supposition , Dieu le veut ?
— Oui, mon enfant, dit l'abbé.
— Mais, cependant, comme rien ne m'empêche de me marier demain, sa volonté peut être détruite par la mienne?
— Cela serait vrai , si nous connaissions la véritable volonté de Dieu , répondit l'ancien prieur de Sorbonne. Remarque donc ma fille que tu mets un si!
La pauvre fille, qui avait espéré entraîner son oncle dans une discussion matrimoniale par un argument ad omnipotentem , resta stupéfaite; mais les personnes dont l'esprit est obtus suivent la terrible logique des enfants qui consiste à aller de réponse en demande, logique souvent embarrassante.
— Mais , mon oncle, Dieu n'a pas fait les femmes pour qu'elles restent filles ; car, ou elles doivent être toutes filles, ou toutes femmes; il y a de l'injustice dans la distribution des rôles.
— Ma fille, dit le bon abbé, tu donnes tort à l'Église, qui prescrit le célibat comme la meilleure voie pour aller à Dieu.
— Mais si l'Église a raison, et que tout le monde fut bon catholique, le genre humain finirait donc, mon oncle?
— Tu as trop d'esprit , Rose, il n'en faut pas tant pour être heureuse.
Un mot pareil excitait un sourire de satisfaction sur les lèvres do la pauvre fille ; et la confirmait
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dans la bonne opinion qu'elle commençait à prendre d'elle-même. Et voilà comment le monde, comment nos amis, nos ennemis, sont les complices de nos défauts!
En ce moment , l'entretien fut interrompu par l'arrivée successive des convives. Dans ces jours d'apparat, cette scène locale amenait de petites familiarités entre les gens de la maison et les personnes invitées.
Mariette disait au président du tribunal , gourmand de haut bord, en le voyant passer : — Ah! monsieur du Ronceret, j'ai fait les choux-fleurs au gratin à votre intention, car mademoiselle sait combien vous les aimez, et m'a dit : — Ne les manque pas, Mariette, nous avons M. le président.
— Cette bonne demoiselle Cormon ! répondait le justicier du pays. Mariette, les avez-vous mouillés avec du jus au lieu de bouillon, c'est plus onctueux?
Le président ne dédaignait point d'entrer dans la chambre du conseil où Mariette rendait ses arrêts; il y jetait le coup d'oeil du gastronome et l'avis du maître.
— Bonjour, madame, disait Josette à Mme Granson qui courtisait la femme de chambre, mademoiselle a bien pensé à vous, vous aurez un plat de poisson.
Quant au chevalier de Valois, il disait à Mariette, avec le ton léger d'un grand seigneur qui se familiarise : — Eh bien ! cher cordon bleu, à qui je donnerais la croix de la légion-d'honneur, y a-t-il quelque beau morceau pour lequel il faille se réserver?
— Oui, oui, monsieur de Valois, un lièvre envoyé du l'rébaudet, il pesait quatorze livres.
— Bonne fille ! disait le chevalier en confirmant Josette , il pèse quatorze livres !
Du Bousquier n'était pas invité. Mademoiselle Cormon , fidèle au système que vous savez, traitait mal ce quinquagénaire , pour qui elle éprouvait d'inexplicables sentiments attachés aux plus profonds replis de son cœur. Quoiqu'elle l'eut refusé , parfois elle s'en repentait ; elle avait tout ensemble comme un pressentiment qu'elle l'épouserait, et une terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage. Son âme, stimulée par ces idées, se préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle était influencée par les formes herculéennes du républicain. Quoiqu'ils ne s'expliquassent par les contradictions de mademoiselle Cormon , madame Granson et le chevalier de Valois avaient surpris de naïfs regards coulés en dessous, dont la signification était assez claire pour que tous deux essayassent de ruiner les espérances déjà déjouées de l'ancien fournisseur, et qu'il avait certes conservées.
Deux convives, que leurs fonctions excusaient par avance, se faisaient attendre : l'un était M. du Cou-
drai , le conservateur des hypothèques ; l'autre M. Choisnel, ancien intendant de la maison de Cordes, le notaire de la haute aristocratie par laquelle il était reçu avec une distinction que lui méritaient ses vertus, et qui d'ailleurs avait une fortune considérable.
Quand ces deux retardataires arrivèrent , Jacquelin leur dit , en les voyant aller au salon : — Ils sont tous au jardin.
Sans doute les estomacs étaient impatients , car, à l'aspect du conservateur des hypothèques , un des hommes les plus aimables de la ville , et qui n'avait que le défaut d'avoir épousé, pour sa fortune, une vieille femme insupportable , et de commettre d'énormes calembours dont il riait le premier, il s'éleva le léger brouhaha par lequel s'accueillent les derniers venus en semblable occurrence. En attendant l'annonce officielle du service, la compagnie se promenait sur la terrasse , le long de la Brillante, en regardant les herbes fluvialiles, la mosaïque du lit, et les détails si jolis des maisons accroupies sur l'autre rive, les vieilles galeries de bois , les fenêtres aux appuis en ruines, les étais obliques de quelque chambre en avant sur la rivière , les jardinets où séchaient des guenilles , l'atelier du menuisier, enfin ces misères de petite ville auxquelles le voisinage des eaux , un saule pleureur penché , des fleurs , un rosier, communiquent je ne sais quelle grâce attendrissante.
Parmi ces personnages , le chevalier étudiait toutes les figures, car il avait appris que son brûlot était très-heureusement attaché aux meilleures coteries de la ville. Mais personne ne parlait encore à haute voix de la grande nouvelle, de Suzanne et de du Bousquier. Les gens de province possèdent au plus haut degré l'art de distiller les cancans : le moment pour s'entretenir de cette étrange aventure n'était pas arrivé , il fallait que chacun se fût accordé. Donc on se disait à l'oreille : — Vous savez ?
— Oui.
— Du Bousquier ?
— Et la belle Suzanne.
— Mademoiselle Cormon n'en sait rien.
— Non.
— Ah!
C'était le piano du cancan dont le rinforzando allait éclater quand on en serait à déguster la première entrée.
Tout à coup M. de Valois avisa madame Granson qui avait arboré son chapeau vert à bouquet d'oreilles d'ours, et dont la figure pétillait. Etait-ce envie de commencer le concert? Quoiqu'une semblable nouvelle fût comme une mine d'or à exploiter dans la vie monotone de ces personnages , l'observateur et défiant chevalier crut reconnaître chez
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cetle bonne femme l'expression d'un sentiment plus étendu ; c'était la joie causée par le triomphe d'un intérêt personnel. Aussitôt il se retourna pour examiner Athanase , et le surprit dans le silence significatif d'une concentration profonde. Bientôt , un regard jeté par le jeune homme sur le corsage de mademoiselle Cormon, lequel se produisait ce jourlà comme deux timbales de régiment , porta dans l'âme du chevalier une lueur subite ; cet éclair lui permit d'entrevoir tout le passé.
— Ah ! diantre , se dit-il , à quel coup de caveçon je suis exposé !
M. de Valois se rapprocha de mademoiselle Cormon pour pouvoir lui donner le bras en la conduisant à la salle à manger. La vieille fille avait pour le chevalier une considération respectueuse ; car certes, son nom et la place qu'il occupait parmi les constellations aristocratiques du département en faisaient le plus brillant ornement de son salon. Dans son for intérieur, depuis douze ans , mademoiselle Cormon désirait devenir madame de Valois ; ce nom était comme une branche à laquelle s'attachaient les idées qui essaimaient de sa cervelle touchant la noblesse, le rang et les qualités extérieures d'un parti ; mais si le chevalier de Valois était l'homme choisi par le cœur, par l'esprit , par l'ambition , cette vieille ruine , quoique peignée comme le saint Jean d'une procession , effrayait mademoiselle Cormon ; si elle voyait un gentilhomme en lui . la fille ne voyait pas de mari. L'indifférence affectée du chevalier en fait de mariage , et surtout la prétendue pureté de ses mœurs dans une maison pleine de grisettes , faisait un tort énorme à 31. de Valois contrairement à ses prévisions. Ce gentilhomme , qui avait vu si juste dans l'affaire de la rente viagère, se trompait en ceci. Sans qu'elle s'en doutât , les pensées de mademoiselle Cormon sur le trop sage chevalier pouvaient se traduire par ce mot : — Quel dommage qu'il ne soit pas un peu libertin !
Les observateurs du cœur humain ont remarqué le penchant des dévotes pour les mauvais sujets , en s'étonnant de ce goût qu'il croient opposé à la vertu chrétienne. D'abord , quelle plus belle destinée donneriez-vous à la femme vertueuse que celle de purifier à la manière du charbon les eaux troubles du vice ? Hais comment n'a-t-on pas vu que ces nobles créatures, réduites par la rigidité de leurs principes à ne jamais enfreindre la fidélité conjugale, doivent naturellement désirer un mari de haute expérience pratique? or, les mauvais sujets sont des grands hommes en amour. Ainsi, la pauvre fille gémissait de trouver son vase d'élection cassé en deux morceaux ; Dieu seul pouvait souder le chevalier de Valois et du Bousquier.
Pour bien faire comprendre l'importance du peu de mots que le chevalier et mademoiselle Cormon allaient se dire, il est nécessaire d'exposer deux graves affaires qui s'agitaient dans la ville, et sur lesquelles les opinions étaient divisées. Du Bousquier, d'ailleurs , s'y trouvait mystérieusement mêlé.
L'une concernait le curé d'AIcnçon , qui jadis avait prêté le serment constitutionnel, et qui vainquait en ce moment les répugnances catholiques en déployant les plus hautes vertus; ce fut un Cheverus au petit pied, mais si bien apprécié, qu'à sa mort la ville entière le pleura. Mademoiselle Cormon et l'abbé de Sponde appartenaient à cette Petite- Église, sublime dans son orthodoxie, et qui fut à la cour de Rome ce que les ultras allaient être à Louis XVIII. L'abbé surtout ne reconnaissait pas l'Eglise qui avait transigé forcément avec les constitutionnels. Ce curé n'était point reçu dans la maison Cormon, dont les sympathies étaient acquises au desservant de Saint-Léonard, la paroisse aristocratique d'Alençon. Du Bousquier, ce libéral enragé caché sous la peau du royaliste, savait combien les points de ralliement sont nécessaires aux mécontents qui sont le fond de boutique de toutes les oppositions, et il avait déjà groupé les sympathies de la classe moyenne autour de ce curé.
Voici la seconde affaire sous l'inspiration secrète de ce diplomate grossier : l'idée de bâtir un théâtre était éclose dans la ville d'Alençon; les Séides de du lîousquier ne connaissaient pas leur Mahomet; niais ils n'en étaient que plus ardents en croyant défendre leur propre conception. Athanase était un des plus chauds partisans de la construction d'une salle de spectacle., et, depuis quelques jours il plaidait dans les bureaux de la mairie pour une cause que tous les jeunes gens avaient épousée.
Le gentilhomme offrit à la vieille fille son bras pour se promener ; elle l'accepta, non sans le remercier par un regard, heureux de celte attention , et auquel le chevalier répondit en montrant Athanase d'un air fin.
— Mademoiselle , vous qui portez un si grand sens dans l'appréciation des convenances sociales, et à qui ce jeune homme lient par quelques liens...
— Très-éloignés, dit-elle en l'interrompant.
— Ne devriez-vous pas, dit le chevalier en continuant, user de l'ascendant que vous avez sur sa mère et sur lui pour l'empêcher de se perdre? Il n'est pas déjà très-religieux; il tient pour l'assermenté; mais ceci n'est rien. Voici quelque chose de beaucoup plus grave ! Ne se jette-t-il pas en étourdi dans une voie d'opposition sans savoir quelle influence sa conduite actuelle exercera sur son ave-
so
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nir! Il intrigue pour le théâtre; il est, dans cette affaire, la dupe de ce républicain déguisé, de du Bousquier...
— Mon Dieu! monsieur de Valois, répondit-elle sa mère me dit qu'il a de l'esprit, et il ne sait pas dire deux; il est toujours planté devant vous comme un terne.
— Qui ne pense à rien! s'écria le conservateur des hypothèques. Je l'ai saisi au vol, celui-là ! Je présente mes devoares au chevalier de Valois , ajoula-l-il en saluant le gentilhomme avec l'emphase attribuée par Henri Monnier à Joseph Prud'homme, type de la classe à laquelle appartenait le conservateur des hypothèques.
M. de Valois rendit le salut sec et protecteur du noble qui maintient sa distance : puis il remorqua mademoiselle Cormon à quelques pots de fleurs plus loin, pour faire comprendre à l'interrupteur qu'il ne voulait pas être espionné.
— Comment voulez-vous, dit le chevalier à voix basse, en se penchant à l'oreille de mademoiselle Cormon, que les jeunes gens élevés dans ces détestables lycées impériaux aient des idées? Ce sont les bonnes mœurs et les nobles habitudes qui produisent les grandes idées et les belles amours. Il n'est pas difficile, en le voyant, de deviner que ce pauvre garçon deviendra tout à fait imbécile, et mourra tristement. Voyez comme il est pâle, hâve !
— Sa mère prétend qu'il travaille beaucoup trop, répondit innocemment la vieille fille; il passe les nuits, mais à quoi? à lire des livres, à écrire. Quel état cela peut-il donner à un jeune homme d'écrire pendant la nuit?
— Mais cela l'épuisé, reprit le chevalier en essayant de ramener la pensée de la vieille fille sur le terrain où il espérait lui voir prendre Athanase en horreur; les mœurs de ces lycées impériaux étaient horribles.
— Oh! oui, dit l'ingénue mademoiselle Cormon. Ne les menait-on pas promener avec les tambours en tête? Pas plus de religion que dessus ma main. Et on les mettait en uniforme comme les troupes. Quelles idées '.
— Voilà quels en sont les produits, dit le chevalier en montrant Athanase. De mon temps, un jeune homme aurait-il jamais eu honte de regarder une jolie femme? et il baisse les yeux quand il vous voit. Ce jeune homme m'effraye parce qu'il m'intéresse. Dites-lui de ne pas intriguer avec les bonapartistes comme il fait pour cette salle de spectacle ; quand ces petits jeunes gens ne la demanderont pas insurrectionnellcment , car ce mot est pour moi le synonyme de constitutinnnellement , l'autorité la construira. Puis, dites à sa mère de veiller sur lui.
— Oh! elle l'empêchera de voir ces gens en demi-
solde et la mauvaise société , j'en suis sûre. Je vais lui parler, dit mademoiselle Cormon, car il pourrait perdre sa place à la mairie. Et de quoi lui et sa mère vivraient-ils?... Cela fait frémir.
Comme M. de Talleyrand le disait de sa femme, le chevalier se dit en lui-même , en regardant mademoiselle Cormon : — Qu'on m'en trouve une plus bête? Foi de gentilhomme ! la vertu qui ôte l'intelligence est-elle une vertu? Mais quelle adorable femme pour un homme de mon âge ! Quels principes! quelle ignorance!
Comprenez bien que ce monologue , adressé à la princesse Goritza , se fit en préparant une prise de tabac.
Madame Granson avait deviné que le chevalier parlait d'Alhanase ; et pour connaître le résultat de cette conversation, elle suivait mademoiselle Cormon qui marchait vers le jeune homme en mettant six pieds de dignité en avant d'elle. Mais en ce moment Jacquelin vint annoncer que mademoiselle était servie. La vieille fille fit par un regard un appel au chevalier. Mais le galant conservateur des hypothèques , qui commençait à voir dans les manières du gentilhomme la barrière que vers ce temps les nobles de province exhaussaient entre eux et la bourgeoisie, fut ravi de primer le chevalier ; il était près de mademoiselle Cormon, il arrondit son bras en le lui présentant, et elle fut forcée de l'accepter.
Le chevalier se précipita, par politique, sur madame Granson.
— Mademoiselle Cormon, lui dit-il en marchant avec lenteur après tous les convives, ma chère dame, porte le plus vif intérêt à votre cher Athanase, mais cet intérêt s'évanouit par la faute de votre fils : il est irréligieux et libéral, il s'agite pour ce théâtre, il fréquente les bonapartistes, il s'intéresse au curé constitutionnel. Cette conduite peut lui faire perdre sa place à la Mairie. Vous savez avec quel soin le gouvernement du roi s'épure ! Où votre cher Athanase, une fois destitué, trouvera-til de l'emploi? Qu'il ne se fasse pas mal voir de l'administration.
— Monsieur le chevalier, dit la pauvre mère effrayée, combien ne vous dois-je pas de reconnaissance! Vous avez raison, mon fils est la dupe d'une mauvaise clique, et je vais l'éclairer.
Le chevalier avait par un seul regard pénétré depuis longtemps la nature d'Athanase : il avait reconnu chez lui l'élément peu malléable des convictions républicaines auxquelles à cet âge un jeune homme sacrifie tout , épris par ce mot de liberté si mal déOni, si peu compris, mais qui, pour les gens dédaignés, est un drapeau de révolte ; et pour eux, la révolte est la vengeance. Athanase devait persister dans sa foi, car ses opinions étaient tissues avec ses douleurs d'artiste, avec ses amères contempla-
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tions de l'état social. Il ignorait qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquelles il a d'abord sacriûé son avenir doivent se modifier chez lui , comme chez tous les hommes vraiment supérieurs. Rester Adèle au côté gauche d'Alencon, c'était gagner l'aversion de mademoiselle Cormon. Là, le chevalier voyait juste.
Ainsi, celte société, si paisible en apparence, était intestinementaussi agitée que peuvent l'être les cercles diplomatiques où la ruse, l'habileté, les passions, les intérêts, se groupent autour des plus graves questions d'empire à empire.
Les convives bordaient enfin cette table chargée du premier service, et chacun mangeait comme on mange en province, sans honte d'avoir un bon appétit, et non comme à Paris, où il semble que les mâchoires se meuvent par des lois somptuaires qui doivent démentir les lois de l'anatomie. A Paris , on mange du bout des dents, on escamote son plaisir; tandis qu'en province les choses se passent naturellement, et l'existence s'y concentre peut-être un peu trop sur ce grand et universel moyen d'existence auquel Dieu a condamné ses créatures.
Ce fut à la fin du premier service que mademoiselle Cormon fil la plus célèbre de ses rentrées, car on en parla pendant plus de deux ans, et la chose se conte encore dans les réunions de la petite bourgeoisie d'Alencon quand il est queslion de son mariage. La conversation , devenue très-verbeuse et animée au moment où l'on attaqua la pénultième entrée, s'était naturellement prise à l'affaire du théâtre et à celle du curé assermenté. Dans la première ferveur où le royalisme se trouvait en 1816, ceux que, plus lard, on appela les Jésuites du pays, voulaient expulser l'abbé François de sa cure. Du Bousquier, soupçonné par M. de Valois d'être le soutien de ce prêtre, le promoteur de ces intrigues, et sur le dos duquel le gentilhomme les aurait d'ailleurs mises avec son adresse habituelle, était sur la selletlesans avocat pour le défendre, car Athanase n'osait émettre ses idées devant ces potentats d'Alencon qu'il trouvait d'ailleurs slupides ; il n'y a plus qu'en province où les jeunes gens de vingttrois ans gardent une contenance respectueuse devant les gens d'un certain âge, et n'osent ni les fronder, ni les trop fortement contredire. La conversation, atténuée par l'effet de délicieux canards aux olives, tomba soudain à plat.
.Mademoiselle Cormon, jalouse de lutter contre ses propres canards, voulut défendre du Bousquier, que l'on représentait comme un pernicieux artisan d'intrigues, capable de faire battre des montagnes,
— Moi, dit-elle, je croyais que M. du Bousquier ne s'occupait que d'enfantillages.
Dans les circonstances présentes, ce mot eut un prodigieux succès. Mademoiselle Cormon obtint un beau triomphe, elle fit choir la princesse Goritza le nez contre la table, car le chevalier ne s'attendait point à un à-propos chez sa Dulcinée ; il fut si émerveillé qu'il ne trouva pas tout d'abord de mot assez élogieux ; il applaudit sans bruit, comme on applaudit aux Italiens, en simulant du bout des doigts un applaudissement.
— Elle est adorablement spirituelle, dit-il à madame Granson. J'ai toujours prétendu qu'un jour elle démasquerait son artillerie.
— Mais, dans l'intimité, elle est charmante, répondit la veuve.
— Dans l'intimité, madame, toutes les femmes ont de l'esprit, reprit le chevalier.
Ce rire homérique une fois apaisé, mademoiselle Cormon demanda la raison de son succès. Alors commença le forte du cancan. Du Bousquier fut traduit sous les traits d'un M. Gigogne, célibataire, d'un monstre qui, depuis quinze ans, entretenait à lui seul l'hospice des Enfants-Trouvés. L'immoralité de ses mœurs se dévoilait enfin ! elle était digne de ses saturnales parisiennes, etc. Conduite par le chevalier de Valois, le plus habile chef d'orchestre en ce genre, l'ouverture de ce cancan fut magnifique.
— Je ne sais pas, dit-il d'un air plein de bonhomie, ce qui pourrait empêcher un M. du Bousquier d'épouser une mademoiselle Suzanne Je ne sais qui; car, quoique logé chez madame Lardot, je ne connais ces petites filles que de vue. Si celle Suzanne est une grande belle fille, impertinente, œil gris, taille fine, petit pied, à laquelle j'ai fait à peine attention, mais dont la démarche m'a paru fort insolente, elle lui est de beaucoup supérieure comme manières. D'ailleurs, Suzanne a la noblesse delà beauté; sous ce rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance. Vous savez que l'empereur Joseph eut la curiosité de voir à Lucienne la du Barry, il lui offrit son bras pour la promener ; la pauvre fille, surprise de tant d'honneur, hésitait à le prendre : — La beaulé sera toujours reine, lui dit l'empereur. Remarquez que c'élait un Allemand d'Autriche, ajouta le chevalier. Mais, croyez-moi, l'Allemagne, qui passe ici pour Irès-ruslique, est un pays de noble chevalerie et de belles manières, surtout vers la Pologne et la Hongrie, où il se trouve des...
Ici le chevalier s'arrêta, craignant de tomber dans une allusion à son bonheur personnel ; il reprit seulement sa tabatière et confia le reste de l'anecdote à la princesse qui lui souriait depuis trente-six ans.
— Ce mot était fort délicat pour Louis XV, dit M. du Ronceret.
— Mais il s'agit, je crois, de l'empereur Joseph,
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reprit mademoiselle Cormon d'un petit air entendu.
— Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le président, le notaire et le conservateur échanger des regards malicieux, madame du Barry était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue de mauvais sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas savoir les jeunes personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes un diamant sans tache : les corruptions historiques ne vous atteignent point.
L'abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois et inclina la tête en signe d'approbation laudative.
— Mademoiselle ne connaît pas l'histoire? dit le conservateur des hypothèques.
— Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous que je sache cette histoire-là? répondit angéliquement mademoiselle Cormon, joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation si bien ranimée, qu'en entendant ce dernier mot tous ses convives riaient la bouche pleine.
— Pauvre petite! dit l'abbé de Sponde. Quand un malheur est venu, la charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que l'amour païen, ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la Société de Maternité, il faut secourir cette petite fdle qui trouvera difficilement à se marier.
— Pauvre enfant! dit mademoiselle Cormon.
— Croyez-vous que du Bousquier l'épouse ? demanda le président du tribunal.
— S'il était honnèle homme, il le devrait, dit madame Granson; mais vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes
— Azor est cependant un grand fournisseur, dit d'un air fin le conservateur des hypothèques en essayant de passer du calembour au bon mot.
Au dessert, il était encore question de du Bousquier, qui avait donné lieu à mille gentillesses que le vin rendait fulminantes de rires. Chacun, entraîné par le conservateur des hypothèques, répondait à un calembour par un autre. Ainsi du Bousquier était un père sévère, — un père manant, — un père sifflé, — un père vert, — un père rond, — un père foré, — un père du, — un père sicaire. — Il n'était ni père, ni maire; ni un révérend père ; il jouait à pair on non; ce n'était pas un père conscrit.
— Ce n'est toujours pas un père nourricier, dit l'abbé de Sponde avec une gravité qui arrêta le rire.
— Ni un père noble, reprit le chevalier de Valois. L'Église et la noblesse étaient descendues dans l'arène du calembour avec toute leur dignité.
— Chut! fit le conservateur des hypothèques, j'entends crier les bottes de du Bousquier, qui certes, sont plus que jamais à revers.
Il arrive presque toujours qu'un homme ignore les bruits qui courent sur son compte : une ville en-
tière s'occupe de lui, le calomnie ou le tympanise ; s'il n'a pas d'amis, il ne saura rien. Or, l'innocent du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable et désirait que Suzanne n'eût pas menti, du Bousquier fut superbe d'ignorance : personne ne lui avait parlé des révélations de Suzanne, et tout le monde trouvait d'ailleurs inconvenant de le questionner sur une de ces affaires où l'intéressé possède quelquefois des secrets qui l'obligent à garder le silence. Du Bousquier parut donc très-agaçant et légèrement fat, quand la société revint de la salle à manger pour prendre le café dans le salon où quelques personnes étaient déjà venues pour la soirée.
Mademoiselle Cormon, conseillée par sa honte, n'osa regarder le terrible séducteur; elle s'était emparée d'Athanase qu'elle moralisait en lui débitant les plus étranges lieux communs de politique royaliste et de morale religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de Valois, une tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches de niaiseries, le pauvre poëte écoutait d'un air stupide celle qu'il adorait, en regardant son monstrueux corsage, qui gardait ce reposabsolu, l'attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui comme uneivresse qui changeait la petite voix claire de la vieille fille en un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d'esprit; l'amour est un faux monnayeur qui change continuellement les gros sous en louis d'or, et qui souvent fait de ses louis des gros sous.
— Eh bien! Alhanase, mêle promettez-vous? Cette phrase finale frappa l'oreille de l'heureux
jeune homme à la manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.
— Quoi, mademoiselle? répondit-il.
Mademoiselle Cormon se leva brusquement en
regardant du Bousquier. qui ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la fable que la république mettait sur ses écus; elle s'avança vers madame Granson et lui dit à l'oreille: — Ma pauvre amie, votre fils est idiot ! Le lycée l'a perdu, dit-elle en se souvenant de l'insistance avec laquelle le chevalier de Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées.
Quel coup de foudre !
A son insu le pauvre Athanase avait eu l'occasion de jeter ses brandons sur les sarments^massés dans le cœur de la vieille fiile ; s'il l'eût écoutée, il aurait pu faire comprendre sa passion ; car, dans l'agitation où se trouvait mademoiselle Cormon, un seul mot suffisait; mais cette stupide avidité qui caractérise l'amour jeune et vrai l'avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie se tue par ignorance.
— Qu'as-tu donc dit à mademoiselle Cormon ? demanda madame Granson à son fils.
— Rien.
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— Rien ! J'expliquerai cela, se dit-elle en remettant à demain les affaires sérieuses, car elle attacha peu d'importance à ce mot en croyant du Bousquier perdu dans l'esprit de la vieille fille.
Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs seize joueurs; quatre personnes s'intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel il se perdait beaucoup d'argent; M. Choisnel, le procureur du roi et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des laques rouges ; les girandoles furent allumées ; puis la fleur de la société de mademoiselle Cormon vint s'épanouir devant la cheminée, sur les bergères, autour des tables, après que chaque nouveau couple arrivé eut dit à mademoiselle Cormon: — Vous allez donc demain au Prébaudet?
— Mais il le faut bien, répondait-elle. Généralement la maîtresse de la maison parut
préoccupée. Madame Granson, la première, s'aperçut de l'état peu naturel où se trouvait la vieille fille : mademoiselle Cormon pensait.
— A quoi songez-vous, cousine? lui dit-elle enfin en la trouvant assise dans le boudoir.
— Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas présidente de la Société Maternelle? je vais vous aller chercher dix écus.
— Dix écus ! s'écria madame Granson ; mais vous n'avez jamais donné autant!
— Mais, ma bonne, il est si naturel d'avoir des enfants!
Cette phrase immorale partie du cœur stupéfia la trésorière de la Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment grandi dans l'esprit de mademoiselle Cormon.
— Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n'est pas seulement un monstre, il est encore un infâme. Lorsqu'on a causé préjudice à quelqu'un, ne doit-on pas l'indemniser ? Ne serait-ce pas à lui, plutôt qu'à nous, de secourir celle petite, qui, après tout, me semble un fort mauvais sujet, car il y avait dans Alençon mieux que ce cynique M. du Bousquier. 11 faut être bien libertine pour s'adresser à lui.
— Cynique ! votre fils vous apprend, ma chère, des mois latins qui sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser M. du Bousquier; mais expliquez-moi comment une femme est libertine en préférant un homme à un autre?
— Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n'y aurait là rien que de très-naturel, il est jeune et beau, plein d'avenir, il sera la gloire d'Alençon ; seulement tout le monde penserait que vous avez pris un aussi jeune homme pour être très-heureuse ; les mauvaises langues diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n'en jamais manquer; il y aurait des femmes jalouses qui vous accuseraient
de dépravation ; mais qu'est ce que cela ferait? vous seriez bien aimée et véritablement. Si Athanase vous paraît idiot, ma chère, c'est qu'il a trop d'idées; les extrêmes se touchent. Il vit certes comme une jeune fille de quinze ans, il n'a pas roulé dans les impuretés de Paris, lui!... Eh bien, changez les termes, comme disait mon pauvre mari, il en est de même de 31. du Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez calomniée, vous; mais dans l'affaire de du Bousquier tout est vrai. Comprenez-vous?
— Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon qui ouvrait de grands yeux, et tendait toutes les forces de son intelligence.
— Hé bien ! cousine , puisqu'il faut mettre les points sur les i, Suzanne ne peut pas aimer M. du Bousquier; et si le cœur n'est pour rien dans cette affaire...
— Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l'on n'aime pas avec le cœur?
Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu'avait pensé le chevalier de Valois : — Cette pauvre cousine est par trop innocente, cela passe la permission.
Chère enfant, reprit-elle à haute voix, il me semble que les enfants ne se conçoivent pas uniquement par l'esprit.
— Mais si, ma chère; car la Sainte-Vierge...
— Mais, ma bonne, M. du Bousquier n'est pas le Saint-Esprit!
— C'est vrai, répondit la vieille fille, c'est un homme ! un homme que sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l'engagent à se marier.
— Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...
— Hé comment? dit la vieille fille avec l'enthousiasme de la charité chrétienne.
— Ne le recevez plus jusqu'à ce qu'il ait pris une femme; vous devez aux bonnes mœurs et à la religion de manifester en celte circonstance une exemplaire réprobation.
— A mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame Granson. Je consulterai mon oncle et l'abbé Couturier, dit mademoiselle Cormon en rentrant dans le salon, qui se trouvait en ce moment à son plus haut degré d'animation. Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel, l'air magistral de cette assemblée, ne rendaient pas mademoiselle Cormon moins fière que sa société de cette tenue aristocratique. Pour beaucoup de gens, ce n'était pas mieux à Paris dans les meilleures compagnies.
Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait au whist avec M. de Valois et deux vieilles dames, madame du Coudrai et madame du Ronceret, était l'objet d'une curiosité sourde. Il venait quelques jeunes femmes qui, sous prétexte de regarder jouer, le contemplaient si singulièrement, quoiqu'à la
VA
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dérobée, que le vieux garçon finit par croire à quelque oubli dans sa toilette.
— Mon faux toupet serait-il de travers? se dit-il en éprouvant une de ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux garçons.
Il profita d'un mauvais coup qui terminait un septième robber, pour quitter la table.
— Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, dit-il; je suis décidément trop malheureux.
— Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier.
Ce mot fit naturellement le tour du salon où chacun se récria sur le ton exquis du chevalier, qui était le prince de Talleyrand du pays.
— Il n'y a que M. de Valois pour trouver ces sortes de choses ! dit la nièce du curé de Saint- Léonard.
Du Bousquier s'alla regarder dans la petite glace oblongue, au-dessus de Déserteur, et ne se trouva rien d'extraordinaire.
Après d'innombrables répétitions du même texte, varié sur tous les modes, vers dix heures, le départ s'opéra le long de l'embarcadère de la longue antichambre, non sans quelques conduites faites par mademoiselle ( ormon à ses favorites , qu'elle embrassait sur le perron. Les groupes s'en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le château, les autres vers le quartier qui regarde la Sarlhe. Alors commençaient les discours qui , depuis vingt ans, retentissaient à cette heure dans cette rue. C'était inévitablement : — Mademoiselle Cormon était bien ce soir. — Mademoiselle Cormon?... je l'ai trouvée singulière. — Comme ce pauvre abbé baisse ! Avezvous vu comme il dort? Il ne sait plus où sont ses cartes, il a des distractions. — Nous aurons le chagrin de le perdre. — Il fait beau ce soir, nous aurons une belle journée demain! — Un beau temps pour que les pommiers passent fleur ! — Vous nous avez battus; mais quand vous êtes avec M. de Valois, vous n'en faites jamais d'autres. — Combien a-t-il donc gagné? — Mais.ce soir, il a gagné trois ou quatre francs. Il ne perd jamais. — Oui, ma foi, savezvous qu'il y a trois cent soixante-cinq jours dans l'année, et qu'à ce prix là son jeu vaut une ferme? — Ah! quels coups nous avons essuyés ce soir ! — Vous êtes bien heureux, monsieur et madame, vous voilà chez vous; mais nous, nous avons la moitié de la ville à faire. — Je ne vous plains pas, vous pourriez avoir une voiture et vous dispenser de venir à pied. — Ah! monsieur, nous avons une fille à marier qui nous ôte une roue, et l'entretien de notre fils à Paris nous emporte l'autre. — Vous en f;iites.toujours un magistrat ?— Que voulez-vous que l'on fasse des jeunes gens?... Et puis, il n'y a pas de honte à servir le roi.
Parfois une discussion sur les cidres ou sur les
lins, toujours posée dans les mêmes termes, et qui revenait aux mêmes époques, se continuait en chemin. Si quelque observateur du cœur humain eut demeuré dans cette rue, il aurait toujours su dans quel mois il était, en entendant cette conversation. Mais en ce moment elle fut exclusivement drolatique, car du Bousquier, qui marchait seul en avant des groupes , fredonnait, sans se douter de l'à-propos, l'air fameux de : Femme sensible, entends-tu le ramage? etc.
Pour les uns, du Bousquier était un homme trèsfort, un homme mal jugé. Depuis qu'il avait été confirmé dans son poste par une nouvelle institution royale, le président du Ronceret inclinait vers du Bousquier. Pour les autres, le fournisseur était un homme dangereux, de mauvaises mœurs, capable de tout. En province, comme à Paris, les hommes en vue ressemblent à cette statue du beau conte allégorique d'Addison, et pour laquelle deux cavaliers se battent en arrivant chacun de leur côté au carrefour où elle s'élève : l'un la dit blanche, l'autre la lient pour noire ; puis quand ils sont tous deux à terre, ils la voient blanche à droite et noire à gauche; un troisième cavalier vient à leur secours et la trouve rouge.
En rentrant chez lui , le chevalier de Valois se disait : — Il est temps de faire courir le bruit de mon mariage avec mademoiselle Cormon. La nouvelle sortira du salon de mademoiselle de Cordes , ira droit à Séez chez l'évêque , reviendra par les grands-vicaires chez le curé de Saint-Léonard, qui ne manquera pas de le dire à l'abbé Couturier; ainsi mademoiselle Cormon recevra ce boulet ramé dans ses œuvi es-vives. Le vieux marquis de Gordes invitera l'abbé de Sponde à dîner, afin d'arrêter un cancan qui ferait tort à mademoiselle Cormon si je me prononçais contre elle, à moi si elle me refusait. L'abbé sera bien et dûment entortillé; puis mademoiselle Cormon ne tiendra pas contre une visite de mademoiselle de Gordes qui lui démontrera la grandeur et l'avenir de cette alliance. L'héritage de l'abbé vaut plus de cent mille écus , les économies de la fille doivent monter à plus de deux cent mille livres, elle a son hôtel, le Prébaudet et quinze mille livres de rente. Ln mot à mon ami le duc de B...., et je deviens maire d'Alençon, député; puis, une fois assis sur les bancs de la droite, nous arriverons à la pairie, en criant la clôture ou à l'ordre!
Rentrée chez elle, madame Granson eut une vive
I explication avec son fils, qui ne voulut pas com-
I prendre la liaison qui existait entre ses opinions et
ses amours. Ce fut la première querelle qui troubla
'harmonie de ce pauvre ménage.
Le lendemain, à neuf heures, mademoiselle Cor-
i mon, emballée dans sa carriole avec Josette, et qui
NOUVELLES SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE
se dessinait comme une pyramide sur l'océan de ses paquets, montait la rue Saint-Biaise, pour se rendre au Prébaudet, où devait la surprendre l'événement qui précipita son mariage , et que ne pouvaient prévoir ni madame Granson , ni du Bousquier, ni M. de Valois, ni mademoiselle Cormon ; car le hasard est le plus grand de tous les artistes.