MYSTIQUE
l'École Polytechnique, il payait pour moi des leçons particulières de mathématiques. Or, mon répétiteur, bibliothécaire du collège, me laissait prendre des livres sans trop regarder ceux que j'emportais de la bibliothèque, lieu tranquille où, pendant les récréations , il me faisait venir pour me donner ses leçons. Je crois qu'il était ou peu habile ou fort occupé de quelque grave entreprise , car il me permetlait très-volontiers de lire pendant le temps des répétitions et travaillait je ne sais à quoi. Donc, en vertu d'un pacte tacitement convenu entre nous deux , je ne, me plaignais point de ne rien apprendre, et lui , se taisait sur mes emprunts de livres. Entraîné par cette intempestive passion , je négligeais mes études pour composer des poëmes qui devaient, certes, inspirer peu d'espérances , si j'en juge par ce trop long vers, devenu célèbre parmi mes camarades, et qui commençait une épopée sur les Incas:
0 Inca ! ô roi in-fortuné et malheureux !
Je fus surnommé le Poêle en dérision de mes essais. Les moqueries ne me corrigèrent pas. Je rimaillai toujours, malgré le sage conseil de M. Mareschal , notre directeur, qui tâcha de me guérir d'une manie malheureusement invétérée, en me racontant dans un apologue les malheurs d'une fauvette tombée de son nid , pour avoir voulu voler avant que ses ailes ne fussent poussées. Je continuai mes lectures, je devins l'écolier le moins agissant, le plus paresseux , le plus contemplatif de la division des Petits , et, partant, le plus souvent puni.
Cette digression autobiographique doit faire comprendre la nature des réflexions dont je fus assailli à l'arrivée de Lambert. J'avais alors douze ans. J'éprouvai tout d'abord une vague sympathie pour un enfant dont je partageais presque le tempérament nerveux. J'allais donc rencontrer un compagnon de rêverie et de méditation. Sans savoir encore ce qu'était la gloire , je trouvais glorieux d'être le camarade d'un enfant dont madame de Staël avait déjà préparé l'immortalité. Louis Lambert me semblait un géant.
Le lendemain si attendu vint enfin. Un moment avant le déjeuner, nous entendîmes dans la cour silencieuse le double pas de M. Mareschal et du Nouveau. Aussitôt toutes les têtes se tournèrent vers la porte de la classe. Le père Haugoult, qui partageait les tortures de notre curiosité , ne nous fit pas entendre le sifflement par lequel il imposait silence à nos murmures et nous rappelait au travail. Nous vîmes alors ce fameux Nouveau que M. Mareschal tenait par la main. Le régent descendit de sa chaire , et le directeur lui dit solennellement, suivant l'éli-
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quelle: — Monsieur, je vous amène Louis Lambert. Vous le mettrez avec les Quatrièmes. Il entrera demain en classe.
Puis , après avoir causé à voix basse avecle régent , si dit tout haut: — Où allez-vous le placer?
Il eût été fort injuste de déranger l'un de nous pour le Nouveau , et comme il n'y avait plus qu'un seul pupitre de libre, Louis Lambert vint l'occuper, près de moi , qui étais entré le dernier dans la classe.
Malgré le temps que nous avions encore à rester en étude, nous nous levâmes tous paur examiner Lambert. M. Mareschal entendit nos colloques , nous vit en insurrection , et dit en souriant avec cette bonté qui nous le rendait particulièrement cher: — Au moins, soyez sages et ne dérangez pas les autres classes.
Ces paroles nous mirent en récréation quelque temps avant l'heure du déjeuner, et nous vînmes tous environner Lambert, pendant que M. Mareschal se promena dans la cour avec le père Haugoult. Nous étions environ quatre-vingts diables, hardis comme des oiseaux de proie. Quoique nous eussions tous passé par le cruel moment de celte espèce de noviciat , nous ne faisions jamais grâce à un Nouveau des rires moqueurs, des interrogations, des impertinences qui se succédaient en semblable occurrence, à la grande honte du néophyte, dont on essayait ainsi les mœurs , la force et le caractère. Lambert, ou calme ou abasourdi, ne répondit à aucune de nos questions. Alors, l'un de nous ayant dit qu'il sortait sans doute de l'école de Pythagore, un rire général éclala. Le Nouveau fut surnommé Pythagore pour toute sa vie de collège. Cependant le regard perçant de Lambert, le dédain peint sur sa figure pour nos enfantillages en désaccord avec la nalure deson esprit, l'attiludeaisée dans laquelle il sut rester, sa force apparente, en harmonie avec son âge, imprimèrent un certain respect aux plus mauvais sujets d'entre nous. Quant à moi , j'étais près de lui, tout occupé à l'examiner, sans rien dire.
Louis était un enfant maigre et fluet, haut de quatre pieds et demi. Sa figure hâlée , ses mains brunies par le soleil paraissaient accuser une vigueur musculaire que, néanmoins, il n'avait pas à l'état normal. Aussi, deux mois après son entrée au collège, quand le séjour de la classe lui eut fait perdre sa coloration presque végétale, le\îmes-nous devenir pâle et blanc comme une femme. Sa tète était d'une grosseurremarquable. Ses cheveux , d'un beau noir et bouclés par masses , prêtaient une grâce indicible à son front, dont les dimensions avaient quelque chose d'extraordinaire même pour nous, fort insouciants, comme on peut le croire,
des pronostics de la Cranologie. La beauté de ce front prophétique provenait surtout de la coupe extrêmement pure des deux arcades sous lesquelles brillaient ses yeux noirs, qui semblaient taillées dans de l'albâtre, et dont les lignes, par un attrait assez rare, se trouvaient d'un parallélisme parfait en se rejoignant à la naissance du nez. Mais il était difficile de songer à sa figure, d'ailleurs fort irrégulière, en voyant ses yeux, dont le regard possédait une magnifique variété d'expression et qui semblaient chacun doublés d'une âme. Tantôt clair et pénétrant à étonner, tantôt d'une douceur céleste, ce regard devenait terne, sans couleur, pour ainsi dire, dans les moments où il se livrait à ses contemplations ; et son œil ressemblait alors à une vitre d'où le soleil se serait retiré soudain après l'avoir illuminée. Il en était de sa force, toute nerveuse, et de son flexible organe commedeson regard : même mobilité, mêmes caprices. Sa voix se faisait douce comme la voix harmonieuse qui prononce un mot d'amour, au matin , dans un lit voluptueux; puis, elle était parfois pénible, incorrecte, raboteuse, s'il est permis d'employer ces mots, pour peindre des effets nouveaux. Quant à sa force habituelle, il était incapable de supporter la fatigue des moindres jeux, et semblait évidemment débile, infirme presque. Mais pendant les premiers jours de son noviciat, un de nos matadors s'étant moqué de cette maladive délicatesse qui le rendait impropre aux violents exercices en vogue dans le collège , Lambert prit , de ses deux mains et par le bout , une de nos tables qui contenait douze grands pupitres encastrés sur deux rangs et en dos d'âne; puis il s'appuya contre la chaire du régent, retint la table par ses pieds qu'il plaça sur la traverse d'en-bas , et dit: — Mettez-vous dix , et essayez de la faire bouger. J'étais là , je puis attester ce singulier témoignage de force, il fut impossible de lui arracher la table. Lambert semblait avoir le don d'appeler à lui , dans certains moments, des pouvoirs extraordinaires , et de rassembler toutes ses forces sur un point donné. Mais les enfants , habitués aussi bien que les hommes , à juger de tout d'après leurs premières impressions , n'étudièrent Louis que pendant les premiers joursdesonarrivée.Ildémentit alors entièrement les prédictions de madame de Staël, en ne réalisant aucun des prodiges que nous attendions de lui. Puis, après un trimestre d'épreuves, il passa pour un écolier très ordinaire. Je fus donc seul admis à pénétrer dans celte âme sublime, et pourquoi ne dirai-jepas divine? Qu'y a-t-ilde plus près de Dieu , que le génie dans un cœur d'enfant? La conformité de nos goûts et de nos pensées nous rendit amis et Faisants. Notre fraternité devint si grande qu'on accola nos deux noms, et que l'un ne se prononçait
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pas sans l'autre. Pour appeler l'un de nous , nos camarades criaient : — Le Poëte-et-P ythagore ! C'était une mode d'écolier, une fantaisie qui ne s'appliquait pas seulement à nous deux. 11 existait d'autres noms qui offraient l'exemple d'un semblable mariage. Ainsi je demeurai pendant deux années l'ami de collège du pauvre Louis Lambert, et ma viesc trouva, durant cetteépoque , assez intimement unie à la sienne pour qu'il me soit possible aujourd'hui d'en écrire l'histoire intellectuelle. J'ai longtemps ignoré la poésie et les richesses cachées dans le cœur et sous le front démon camarade. Il a fallu que j'arrivasse à trente ans ; que mes observations se soient mûries et condensées ; que le jet d'une plus vive lumière lésait même éclairées de nouveau, pour que je comprisse toute la portée des phénomènes dont je fus alors l'inhabile témoin ; j'en ai joui sans m'en expliquer ni la grandeur, ni le mécanisme ; j'en ai même oublié quelques-uns et ne me souviens quedes plussaillants. Maisaujourd'hui , ma mémoire les a coordonnés , et je me suis initié à tous les secrets de cette tète féconde, en me reportant aux jours délicieux de notre jeune amitié. Le temps seul me fit donc pénétrer le sens des événements et des faits qui abondent en cette vie inconnue, comme en celle de tant d'autres hommes perdus pour la science. Aussi cette histoire est-elle, dans l'expression et l'appréciation des choses, pleine d'anachronismes purement moraux qui, je crois, ne nuiront point à son genre d'intérêt.
Pendant les premiers mois de son séjour à Vendôme, Louis devint la proie d'une maladie dont les symptômes furent imperceptibles à l'œil de nos surveillants, et qui gêna nécessairement l'exercice de ses hautes facultés. Accoutumé au grand air, à l'indépendance d'une éducation laissée au hasard, caressé par les tendres soins d'un vieillard qui le chérissait, habitué à penser sous le soleil, il lui fut bien difficile de se plier à la règle du collège, de marcher dans le rang, de vivre entre les quatre mursd'unesalleoùquatre-vingtsjeuries gens étaient tous silencieux, assis sur un banc de bois, chacun devant son pupitre. Ses sens avaient une perfection qui leur donnait une exquise délicatesse, et tout souffrit chez lui de celte vie en commun. Les exhalaisons par lesquelles l'air était corrompu, mêlées à la senteur d'une classe toujours sale et encombrée des débris de nos déjeuners ou de nos goûters , affectèrent son odorat; ce sens qui , se trouvant en rapport plus direct et plus immédiat que les autres avec le système cérébral , doit causer, par ses altérations, de grands ébranlements aux organes de la pensée. Outre ces causes de corruption atmosphérique, il y avait dans nos salles d'étude des baraques où chacun mettait son butin, et j'y ai souvent vu des pigeons
DE BALZAC. T. Ilf.
tués pour lesjours de fêtes , ou des mets dérobés au réfectoire. Enfin , nos salles contenaient encore une pierre immense où restaient en tout temps deux seaux pleins d'eau ; espèce d'abreuvoir où nous allions tous les malins nous débarbouiller le visage et nous laver les mains , à tour de rôle , en présence du maître. De là , nous passions à une table où des femmes nous peignaient et nous poudraient. Notre local n'étant nettoyé qu'une fois par jour, le matin avant notre réveil, il demeurait toujours malpropre; puis , malgré le nombre des fenêtres et la hauteur de la porte, l'air y était incessamment vicié par les émanations du lavoir, par la peignerie, par la baraque, et les mille industries de chaque écolier, sans compter nos quatre-vingts corps entassés. Celte espèce d'humus collégial , mêlé sans cesse à la boue que nous rapportions des cours , formait un fumier d'une insupportable puanteur. La privation de l'air pur et parfumé des campagnes ou des bois dans lequel il avait jusqu'alors vécu , le changement de ses habitudes, la discipline, tout conlrista donc Lambert. La tête toujours appuyée sur sa main gauche , dont il accoudait le bras sur son pupitre, il passait les heures d'étude à regarder dans la cour le feuillage des arbres, ou les nuages du ciel. Il semblait étudier ses leçons; mais en voyant sa plume immobile dans sa main , ou sa page toute blanche , le régent lui criait:
— Vous ne faites rien, Lambert !
Ce — f-'ous ne faites n'eu! c'élailun coup d'épingle qui le blessait au cœur. Puis , il ne connut pas le loisir des récréations. Il eut des pensums à écrire. Le pensum , punition dont le genre varie selon les coutumes de chaque collège, consistait à Vendôme en un certain nombre de lignes copiées pendant les heures de récréation. Nous fûmes, Lambert et moi, si accablés de pensums, que nous n'avons pas eu six jours de liberté durant nos deux aimées d'amitié. Sans les livresque nous lirions de la bibliothèque, et qui entretenaient la vie dans notre cerveau, ce système d'existence nous eût menés à un abrutissement complet. Le défaut d'exercice est fatal aux enfants. L'habitude de la représentation , prise dès le jeune âge, altère, dit-on, sensiblement la tonsli tu lion des personnes royales quand elles ne corrigent, pas les vices de leur destinée par les mœurs du champ de bataille, ou par les travaux de la chasse. Or, si les lois de l'étiquette et des cours influent sur la moelle épinière au point de féminiser le bassin des rois, d'en amollir les fibres cérébrales, et d'en abâtardir ainsi la race, quelles lésions profondes , soit au physique, soit au moral, une privation continuelle d'air, de mouvement, de gaieté, ne doit-elle pas produire chez les écoliers? Aussi le régime pénitentiaire observé dans les collèges cxige-t-il l'at-
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tention des autorités de l'enseignement public, lorsqu'il s'y rencontrera des penseurs qui ne penseront pas exclusivement à eux.
Nous nous attirions le pensum de mille manières. Notre mémoire était si belle, que nous n'apprenions jamais nos leçons. Il nous suffisait d'entendre réciter à nos camarades les morceaux de français, de latin ou de grammaire, pour les répéter à notre tour; mais si, par malheur, le maître s'avisait d'intervertir les rangs et de nous interroger les premiers, souvent nous ignorions même en quoi consistait la leçon. Alors le pensum arrivait malgré nos plus habiles excuses. Enfin, nous attendions toujours au dernier moment pour faire nos devoirs. Avions-nous un livre à finir , étions-nous plongés dans une rêverie, le devoir était oublié. Nouvelle source de pensum ! Combien de fois nos versions furent écrites pendant le temps que le premier chargé de les recueillir en entrant en classe, mettait à demander à chacun la sienne!
Mais aux difficultés morales que Lambert éprouvait à s'acclimater dans le collège, se joignit encore un apprentissage non moins rude, et par lequel nous avions passé tous, celui des douleurs corporelles qui, pour nous, variaient à l'infini. Chez les enfants, la délicatesse de l'épiderme exige des soins minutieux surtout en hiver, où , constamment emportés par mille causes, ils quittent l'atmosphère glaciale d'une cour boueuse , pour la chaude température des classes. Aussi, faute des attentions maternelles dont les Nouveaux se trouvaient tout à coup privés, les Petits et les Minimes étaient-ils dévorés d'engelures et de crevasses si douloureuses, que ces maux nécessitaient, pendant le déjeuner, un pansement particulier, mais très-imparfait à cause du grand nombre de mains , de pieds , de talons endoloris. D'ailleurs, beaucoup d'enfants étaient obligés de préférer le mal au remède. Ne leur fallait-il pas souvent choisir entre leurs devoirs à terminer, les plaisirs de la glissoire, et le lever d'un appareil insouciammentmis, plus insouciamment gardé? Puis, les mœurs du collège avaient amené la mode de se moquer des pauvres chétifs qui allaient au pansement. C'était à qui ferait sauter les guenilles dont l'infirmière leur enveloppait les mains. Donc, en hiver, plusieurs d'entre nous, les doigts cl les pieds demi-morts, tout rongés de douleurs, étaient peu disposés à travailler parce qu'ils souffraient, et punis parce qu'ils ne travaillaient pas. Trop souvent dupe des maladies artificielles, le Père ne tenait aucun compte des maux réels. Moyennant le prix de la pension, les élèves étaient entretenus aux frais du collège dont l'administration avait coutume de passer un marché pour la chaussure et l'habillement ; de là, cette inspection hebdomadaire dont j'ai parlé. Mais
ce mode, excellent pour l'administrateur, a toujours de tristes résultats pour l'administré. Malheur au Petit qui contractait la mauvaise habitude d'éculer, de déchirer ses souliers ou d'en user prématurément les semelles, soit par un vice de marche, soit en les déchiquetant pendant les heures d'études pour obéir au besoin d'action qu'éprouvent les enfants. Durant tout l'hiver, celui-là n'allait pas en promenade sans de vives souffrances. D'abord, la douleur de ses engelures se réveillait atroce autant qu'un accès de goutte. Puis, les agrafes et les ficelles destinées à retenir le soulier partaient , ou les talons éculés empêchaient la maudite chaussure d'adhérer aux pieds de l'enfant; il était alors forcé de la traîner péniblement dans les chemins glacés où, parfois, il lui fallait la disputer aux terres argileuses du Vendomois. Enfin , l'eau , la neige y entraient souvent par une décousure inaperçue, par un béquet mal mis, et le pied se gonflait. Sur soixante enfants, il ne s'en rencontrait pas dix qui cheminassent sans quelque torture particulière. Néanmoins, ils suivaient le gros de la troupe entraînés par la marche, comme les hommes sont poussés dans la vie par la vie. Combien de fois un généreux enfant pleura de rage, tout en trouvant un reste d'énergie pour aller en avant ou pour revenir au bercail malgré ses peines, tant, à cet âge, l'âme encore neuve redoute et le rire et la compassion , deux genres de moquerie. Au collège, ainsi que dans la société, le fort méprise déjà le faible, sans savoir en quoi consiste la véritable force. Ce n'était rien encore. Double mal, double chagrin. Point de gants aux mains. Si, par hasard , les parents, l'infirmière ou le directeur en faisaient donner aux plus délicats d'entre nous, les loustics, ou les grands de la classe, mettaient les gants sur le poêle, s'amusaient à les dessécher, à les gripper; puis, s'ils échappaient aux fureteurs, ils se mouillaient, se recroquevillaient, faute de soin. Bref, il n'y avait pas de gants possibles. Les gants étaient un privilège, et les enfants veulent être égaux. Ces différents genres de douleur assaillirent Louis Lambert. Semblable à tous les hommes méditatifs qui, dans le calme de leurs rêveries, contractent l'habitude de quelque mouvement machinal, il avait la manie déjouer avec ses souliers, et les détruisait en peu de temps. Puis son leintde femme, la peau de son visage , ses lèvres se gerçaient au moindre froid. Ses mains si molles, si blanches devenaient rouges et turgides. Il s'enrhumait constamment. Louis fut donc enveloppé de souffrances jusqu'à ce qu'il eût accoutumé sa vie aux mœurs vendômoises. Instruit à la longue par la cruelle expérience des maux, force lui fut de songer à ses affaires, pour me servir d'une expression toute collégiale. Il lui fallut prendre soin de sa baraque, de
son pupitre, de ses habits, de ses souliers ; ne perdre ni son encre, ni ses livres, ni ses cahiers, ni ses plumes; enfin, penser à ces mille détails de notre existence enfantine dont s'occupaient avec une rectitude commerciale ces esprits égoïstes et médiocres auxquels appartenaient infailliblement les prix d'excellence ou de bonne conduite ; mais dont ne devait pas se soucier un enfant plein d'avenir, qui, sous le joug d'une imagination brillante, s'abandonnait avec amour au tûrrent de ses pensées. Ce n'est pas tout. 11 existe une lutte continuelle entre les maitres et les écoliers, lutte sans trêve à laquelle rien n'est comparable dans la société, si ce n'est le combat de l'opposition contre le ministère dans un gouvernement représentatif. Mais les journalistes et les orateurs de l'opposition sont peut-être moins prompts à profiter d'un avantage, moins durs à reprocher un tort, moins âpres dans leurs moqueries que ne le sont les enfants envers les gens chargés de les régenter. A ce métier, la patience échapperait même aux anges. Il n'en faut donc pas trop vouloir à un pauvre préfet d'études, peu payé, parlant peu sagocc, d'être parfois injuste ou de s'emporter. Sans cesse épié par une multitude de regards moqueurs, environné de pièges, il se venge quelquefois des torts qu'il se donne sur des enfants trop prompts à les apercevoir. Sauf les grandes malices dont elle constituait la punition naturelle, la férule était, à Vendôme, Yultima ratio Patrum. Aux devoirs oubliés, aux leçons mal sues, aux incartades vulgaires, le pensum suffisait. Mais l'amour- propre offensé parlait chez le maître par sa férule. Parmi les souffrances physiques auxquelles nous étions soumis, la plus vive était, certes, celle que nous causait celte palette de cuir, épaisse d'environ deux doigts, appliquée sur nos faibles mains de toute la force, de toute la colère du régent. Pour recevoir cette correction classique, le coupable se mettait à genoux au milieu delà salle. Il fallait se lever de son banc, aller s'agenouiller près de la chaire, et subir les regards curieux, souvent moqueurs, de tous nos camarades. Aux âmes tendres, ces préparatifs étaient donc un double supplice, presque semblable au trajet du Palais à la Grève que faisait jadis un condamné vers l'échafaud. Selon les caractères, les uns criaient en pleurant à chaudeslarmes, avant ou après la férule ; les autres en acceptaient la douleur d'un air stoïque; mais, en l'attendant, les plus forts pouvaient à peine réprimer la convulsion de leur visage. Louis Lambert fut accablé de férules, et les dut à l'exercice d'une faculté de sa nature dont il ignorait l'existence. Lorsqu'il était violemment tiré d'une méditation par le — Fous ne faites rien ! du régent, il lui arrivait souvent, à son insu d'abord, de lancer à cet homme un regard empreint de je ne sais quel
mépris sauvage , tout chargé de pensée. Cette œillade causait, sans doute, une commotion électrique, insupportable au maître , qui , blessé par celte silencieuse épigramme, voulut désapprendre à l'écolier ce regard rutilant. La première fois que le Père se formalisa de ce dédaigneux rayonnement qui l'atteignait comme un éclair, il dit cette phrase dont je me suis souvenu : — Si vous me regardez encore ainsi, Lambert, vous allez recevoir une férule. A ces mots, tous les nez furent en l'air, tous les yeux épièrent alternativement et le maître et Louis. L'apostrophe était si sotte que l'enfant accabla le Père d'un coup d'œil foudroyant. De là vint entre le régent et Lambert une querelle qui se vida par une certaine quantité de férules : ainsi lui fut révélé le pouvoir oppresseur de son œil.
Ce pauvre poêle si nerveusement constitué, souvent vaporeux autant qu'une femme, dominé par une mélancolie chronique, tout malade de son génie comme une jeune fille l'est de cet amour qu'elle appelle et qu'elle ignore; cet enfant, si fort et si faible, déplanté par Corinne de ses belles campagnes pour entrer dans le moule d'un collège auquel chaque intelligence, chaque corps doit, malgré sa portée, malgré son tempérament, s'adapter à la règle, à l'uniforme comme l'or s'arrondit en pièce sous le coup du balancier ; Louis Lambert souffrit donc par tous les points où la douleur a prise sur l'âme et sur la chair. Attaché sur un banc à la glèbe de son pupitre, frappé par la férule, frappé par la maladie, affecté dans tous ses sens, pressé par une ceinture de maux, tout le contraignit d'abandonner son enveloppe aux mille tyrannies du collège. Semblable aux martyrs qui souriaient au milieu des supplices, il se réfugia dans les cieux que lui entr'ouvrait sa pensée. Peut-être, cette vie tout intérieure aida-telle à lui faire entrevoir les mystères auxquels il eut tant de foi!
Notre indépendance, nos occupations illicites, notre fainéantise apparente , l'engourdissement dans lequel nous restions, nos punitions constantes, notre répugnance pour nos devoirs et nos pensums , nous valurent la réputation incontestée d'être des enfants lâches et incorrigibles. Nos maitres nous méprisèrent, et nous tombâmes également dans le plus affreux discrédit auprès de nos camarades, auxquels nous cachions nos études de conlrebande par crainte de leurs moqueries. Celte double mésestime, injuste chez les Pères, était un sentiment naturel chez nos condisciples. Nous ne savions ni jouer à la balle, ni courir, ni monter sur les échasses. Aux jours d'amnistie , ou quand , par hasard , nous obtenions un instant de liberté, nous rie partagions aucun de leurs goûts. Etrangers à leurs plaisirs, nous restions seuls mélancoliquement assis sous quelque arbre de
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la cour. Alors, le Poëte-et-Pylhagorc étaient une exception, une vie en dehors de la vie commune. L'instinct si pénétrant, l'amour-propre si délicat des écoliers leur faisait pressentir en nous des esprits situés plus haut ou plus bas que ne l'étaient les leurs. De là, chez les uns, haine pour notre muette aristocratie; et chez les autres, mépris pour notre inutilité. Ces sentiments étaient entre nous, à notre insu, peut-être; et peut-être ne les ai-je devinés qu'aujourd'hui. Nous vivions donc exactement comme deux rats tapis dans le coin de la salle où étaient nos pupitres, également retenus là durant les heures d'étude et pendant celles des récréations. Celte situation excentrique dut nous mettre et nous mit en état de guerre avec tout le collège. Presque toujours oubliés, nous demeurions là, tranquilles, heureux à demi, semblables à deux végétations, à deux ornements qui eussent manqué à l'harmonie de la salle. Mais, parfois, les plus taquins de nos camarades nous insultaient pour manifester abusivement leur force, et nous répondions par un mépris qui, souvent, faisait rouer de coups le Poële-cl-Pythagore. La nostalgie de Lambert dura plusieurs mois. Je ne sais rien qui puisse peindre la mélancolie à laquelle il fut en proie. Louis m'a gâté bien des chefsd'œuvre. Ayant joué tous deux le rôle du Lépreux de la Vallée iVAoste, nous avions éprouvé les sentiments exprimés dans le livre de M. de Maistre , avant de les lire traduits par cette éloquente plume. Or, un ouvrage peut retracer les souvenirs de l'enfance, mais il ne luttera jamais contre eux avec avantage. Les soupirs de Lambert m'ont appris des hymnes de tristesse bien plus éloquentes que ne le sont les plus belles pages de René. Mais aussi, peut-être n'est-il pas de comparaison entre les souffrances que cause une passion , réprouvée à tort ou à raison par nos lois, et les douleurs d'un pauvre enfant aspirant après la splendeur du soleil , la rosée des vallons et la liberté. René n'est l'esclave que d'un désir, Louis Lambert était toute une âme esclave. A talent égal , le sentiment le plus touchant ou fondé sur les désirs les plus vrais parce qu'ils sont les plus purs, doit surpasser les lamentations factices du génie. Après être resté longtemps à contempler le feuillage d'un des tilleuls de la cour, Louis ne me disait qu'un mot, mais ce mot annonçait une immense rêverie.
— Heureusement pour moi, s'écria-t-il un jour, il se rencontre de bons moments pendant lesquels il me semble que les murs de la classe sont tombés, et que je suis ailleurs , dans les champs ! Quel plaisir de se laisser aller au cours de sa pensée , comme un oiseau à toute la portée de son vol !
— Pourquoi la couleur verte est-elle si prodiguée dans la nature ?me demandait-il. Pourquoi yexiste-
t-il si peu de lignes droites? Pourquoi l'homme dans ses œuvres emploie- t-il si rarement les courbes? Ces paroles trahissaient une longue course faite à travers les espaces. Certes , il avait revu des paysages entiers, ou respiré le parfum des forêts. Il était, vivante et sublime élégie, toujours silencieux, résigné; toujours souffrant sans pouvoir dire : — Je souffre! Il lui fallait le monde pour pâture, et cet aigle se trouvait entre quatre murailles étroites et sales. Aussi , sa vie devint-elle, dans la plus large acception de ce terme, une vie idéale. Plein de mépris pour les études presque inutiles auxquelles nous étions condamnés, il marchait dans sa route aérienne, complètement détaché des choses qui nous entouraient. Obéissant au besoin d'imitation qui domine les enfants, je tâchai de conformer mon existence à la sienne , et il m'inspira d'autant mieux sa passion pour l'espèce de sommeil dans lequel les contemplations profondes plongent le corps , que j'étais plus jeune et plus impressiblc. Nous nous habituâmes, comme deux amants, à penser ensemble , et à nous communiquer toutes nos rêveries. Déjà , ses sensations intuitives avaient celleacutessr qui doit appartenir aux perceptions intellectuelles des grands poètes et les faire souvent approcher de la folie.
— Sens-tu, comme moi, me demanda-t-il un jour , s'accomplir en toi, malgré toi , de fantasques souffrances? Si par exemple, je pense vivement a l'effet que produirait la lame de mon canif en entrant dans ma chair, j'y ressens tout à coup une douleur aiguë comme si je m'étais réellement coupé ; il n'y a de moins que le sang. Mais celte sensation arrive et me surprend comme un bruit soudain qui troublerait un profond silence. Une idée causer des souffrances physiques ! Hein, qu'en dis-tu?
Quand il exprimait des réflexions si ténues, nous tombions lous deux dans une rêverie naïve, nous mettant à rechercher en nous les indescriptibles phénomènes relatifs à la génération delà pensée dont il espérait saisir les moindres développements, et pouvoir décrire un jour l'appareil inconnu. Puis , après des discussions , souvent mêlées d'enfantillage, un regard jaillissait des yeux flamboyants de Lambert, il me serrait la main , et il sortait de son âme un mot par lequel il lâchait de se résumer.
— Penser, c'est voir ! me dit-il un jour, emporte par une de mes objections sur le principe de noire organisation. Toute science humaine repose sur la Déduction , qui est une vision lente , par laquelle on descend de la cause à l'effet, par laquelle on remonte de l'effet à la cause; ou , dans une plus large expression , toute poésie , comme toute œuvre d'art, procède d'une rapide vision des choses.
Il était spirilualiste. Mais j'osais le contredire en
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m'armanl de ses observations mêmes , et considérer l'intelligence comme un produit tout physique. Ses études sur la substance de la pensée lui faisaient accepter avec une sorte d'orgueil la vie de privations à laquelle nous condamnaient et notre paresse et notre dédain pour nos devoirs. Il avait une certaine conscience de sa valeur qui le soutenait dans ses élucubrations. Avec quelle douceur je sentais son âme réagir sur la mienne ! Que de fois nous sommes restés assis sur notre banc , occupés tous deux à lire un livre, nous oubliant réciproquement sans nous quitter , mais nous sachant tous deux là , plongés dans un océan d'idées comme deux poissons qui nagent dans les mêmes eaux ! Notre vie était donc toute végétative en apparence , mais nous existions par le cœur et par le cerveau. Les sentiments , les pensées étaient les seuls événements de notre vie scolaire.
Lambert exerça sur mon imagination une influence dont je me ressens encore aujourd'hui. J'écoulais avidement ses récits empreints de ce merveilleux qui fait dévorer avec tant de délices, aux enfants comme aux hommes , les contes où le vrai affecte les formes les plus absurdes. Sa passion pour les mystères et la crédulité naturelle au jeune âge nous entraînaient souvent à parler du Ciel et de l'Enfer. Louis tâchait, alors, en m'expliquant Swedenborg, de me faire partager ses croyances relatives aux anges. Dans ses raisonnements même les plus faux, se rencontraient toujours des observations étonnantes sur la puissance de l'homme, et qui imprimaient à sa parole ces teintes de vérité sans lesquelles rien n'est possible dans aucun art. Puis, la fin romanesque dont il dotait la destinée humaine était de nature à caresser le penchant qui porte les imaginations vierges à s'abandonner aux croyances. N'est-ce pas durant leur jeunesse que les peuples enfantent leurs dogmes, leurs idoles? El les êtres surnaturels sous lesquels ils tremblent ne sont-ils pas la personnification de leurs sentiments, de leurs besoins agrandis? Ce qui me reste aujourd'hui dans la mémoire des conversations pleines de poésie que nous eûmes , Lambert et moi , sur le Suédois, dont j'ai lu depuis les œuvres par curiosité , peut se réduire à ce précis.
Il y aurait en nous deux créatures distinctes. Selon Swedenborg, l'ange serait l'individu chez lequel l'être intérieur réussit à triompher de l'être extérieur. Un homme veut-il obéir à sa vocation d'ange ? Dès que la pensée lui démontre sa double existence, il doit tendre à nourrir la frêle cl exquise nature de l'ange qui est en lui. Si, faute d'avoir une vue translucide de sa destinée, il fait prédominer l'action corporelle au lieu de corroborer sa vie intellectuelle, toutes ses forces passent dans le
jeu de ses sens extérieurs , et l'ange périt lentement par cette matérialisation des deux natures. Dans le cas contraire , s'il sustente son intérieur des essences qui lui sont propres, l'âme l'emporte sur la matière , et tâche à s'en séparer. Alors , quand leur séparation arrive sous cette forme que nous appelons la Mort , l'ange , assez puissant pour se dégager de son enveloppe , demeure , et commence sa vraie vie. Les individualités infinies qui différencient les hommes ne peuvent s'expliquer que par cetle double existence. Elles la font comprendre et la démontrent. En effet , la distance qui se trouve entre un homme dont l'intelligence inerte le condamne à une apparente stupidité, et celui que l'exercice de sa vue intérieure a doué d'une force quelconque, doit nous faire supposer qu'il peut exister, entre les gens de génie et d'autres êtres, la même distance qui sépare les Aveugles des Voyants. Celte pensée , qui étend indéfiniment la création , donne en quelque sorte la clef des cieux. En apparence confondues ici-bas , les créatures y sont , suivant la perfection de leur être intérieur , partagées en sphères distinctes , dont les mœurs et le langage sont étrangers les uns aux autres. Dans le monde invisible comme dans le monde réel , si quelque habitant des régions inférieures arrive, sans en être digne, à un cercle supérieur, non-seulement il n'en comprend ni les habitudes, ni les discours, mais encore sa présence y paralyse et les voix et les cœurs. Dans sa Divine Comédie , Dante a peut-être eu quelque légère intuition de ces sphères qui commencent dans le monde des douleurs et s'élèvent par un mouvement armillaire, jusque dans les cieux. La doctrine de Swedenborg serait donc l'ouvrage d'un esprit lucide qui aurait enregistré les innombrables phénomènes par lesquels les anges se révèlent au milieu des hommes.
Cette doctrine , que je m'efforce aujourd'hui de résumer en lui donnant un sens logique, m'était présentée par Lambert avec toutes les séductions du mystère , enveloppée dans les langes de la phraséologie particulière aux mystagogues ; diclion obscure, pleine d'abstractions et si active sur le cerveau, qu'il est certains livres de Jacob Bœhm, de Swedenborg ou de madame Guyon , dont la lecture pénétrante fait surgir des fantaisies mentales aussi multiformes que peuvent l'être les rêves de l'opium. Lambert me racontait des faits mystiques tellement étranges et en frappait si vivement mon imagination qu'il me causait des vertiges. J'aimais néanmoins à me plonger dans ce monde mystérieux , invisible aux sens, où. chacun se plaît à vivre, soit qu'il se le représente sous la forme indéfinie de l'Avenir, soit qu'il le revête des images indécises de la fable. Ces réactions violentes de l'âme sur elle-
LE LIVRE MYSTIQUE
même m'instruisaient à mon insu de sa force , et m'accoutumaient aux travaux de la pensée.
Quant à Lambert, i! expliquait tout par son système sur les anges. Pour lui, l'amour pur, l'amour comme on le rêve au jeune âge, était la collision de deux natures angéliques. Aussi rien n'égalait-il l'ardeur avec laquelle il désirait rencontrer un angefemme. Hé ! qui plus que lui devait inspirer, ressentir l'amour ? Si quelque chose pouvait donner l'idée d'une exquise sensibilité , n'était-ce pas le naturel aimable et bon , empreint dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses actions et ses moindres gestes, enfin dans la conjugalilé qui nous liait l'un à l'autre, et que nous exprimions en nous disant Faisants? Il n'y avait aucune distinction entre les choses qui venaient de lui ou de moi. Nous contrefaisions mutuellement nos deux écritures, afin que l'un put faire, à lui seul, les devoirs de tous les deux. Alors, quand l'un de nous avait à finir un livre qu'il était nécessaire de rendre au maître de mathématiques , nous pouvions lire sans interruption, l'un brochant la lâche et les pensums à l'autre. Nous nous acquittions de nos devoirs comme d'un impôt frappé sur notre tranquillité. Souvent ils étaient, si ma mémoire n'est pas infidèle, d'une supériorité remarquable lorsque Lambert les composait. Hlais réputés, l'un et l'autre, pour deux idiots, le professeur analysait toujours nos devoirs sous l'empire d'un préjugé fatal, et les réservait même pour en amuser nos camarades.
Je me souviens qu'un soir, en terminant la classe qui avait lieu de deux à quatre heures, le maître prit une version de Lambert. Le texte commençait par : Caius Gracchus, vir nobilis. Louis avait traduit ces mots par Caius Gracchus était un noble cœur.
— Où voyez-vous du cœur dans nobilis ? dit brusquement le professeur.
Et tout le monde de rire pendant que Lambert regardait le professeur d'un air hébété.
— Que dirait madame la baronne de Staël en apprenant que vous traduisez par un contre-sens le mot qui signifie de race noble , d'origine patricienne ?
— Elle dirait que vous êtes une bête ! m'écriai-je à voix basse.
— Monsieur le Poëte, vous allez vous rendre en prison pour huit jours , répliqua le professeur qui malheureusement m'entendit.
Lambert reprit doucement en me jetant un regard d'une inexprimable tendresse : — Vir nobilis.
Madame de Staël causait, en partie, le malheur de Lambert. A tout propos, maîtres et disciples lui jetaient ce nom à la tête, soit comme une ironie, soit comme un reproche.
Louis ne tarda pas à se faire mettre en prison pour me tenir compagnie. Là, plus libres que par-
tout ailleurs, nous pouvions parler pendant des journées entières , dans le silence des dortoirs où chaque élève possédait une niche de six pieds carrés dont les cloisons étaient garnies de barreaux par le haut, et dont la porte à claire-voie se fermait tous les soirs et s'ouvrait tous les malins sous les yeux du l'ère chargé d'assister à notre lever et à notre coucher. Le cric-crac de ces portes, manœûvrées avec une singulière promptitude par les "garçons de dortoirs, était encore une des particularités de ce collège. Ces alcôves ainsi bâties nous servaient de prison, et nous y restions quelquefois enfermés pendant des mois entiers. Les écoliers mis en cage tombaient sous l'œil sévère du préfet, espèce de censeur qui venait, à ses heures ou à l'improviste, d'un pas léger, pour savoir si nous causions au lieu de faire nos pensums. Mais les coquilles de noix semées dans les escaliers, ou la délicatesse de notre ouïe nous permettaient presque toujours de prévoir son arrivée, et nous pouvions nous livrer, sans trouble, à nos études chéries. Cependant, la lecture nous étant interdite, les heures de prison appartenaient ordinairement à des discussions métaphysiques, ou au récit de quelques accidents curieux relatifs aux phénomènes de la pensée.
Un des faits les plus extraordinaires est, certes, celui que je vais raconter, non-seulement parce qu'il concerne Lambert, mais encore parce qu'il en décida peut-être la destinée scientifique. Le dimanche et le jeudi étaient , selon la jurisprudence des collèges, nos jours de congé. Mais les offices, auxquels nous assistions très exactement, employaientsi bien le dimanche, que nous considérions le jeudi comme notre seul jour de fête. En effet , la messe une fois entendue , nous avions assez de loisir pour rester longtemps en promenade dans les campagnes situées aux environs de Vendôme. Le manoir de Rochambeau était l'objet de la plus célèbre de nos excursions, peut-être à cause de son éloignement. Rarement les Petits faisaient une course aussi fatigante ; néanmoins, une fois ou deux par an, les régents leur proposaient la partie de Rochambeau comme une récompense. En 1812, vers la fin du printemps, nous dûmes y aller pour la première fois. Le désir de voir le fameux château de Rochambeau, dont le propriétaire donnait quelquefois du laitage aux élèves, les rendit tous sages. Rien n'empêcha donc la partie. Ni moi , ni Lambert ne connaissions la jolie vallée du Loir, où celte habitation a été construite. Aussi, son imagination et la mienne furent-elles très-préoccupées la veille de cette promenade qui causait dans le collège une joie traditionnelle. Nous en parlâmes pendant toute la soirée, en nous promettant d'employer en fruits ou en laitage l'argent que nous possédions contrairement aux lois