LE RETOUR
Je connais ce visage et ces yeux, et ta bouche,
Je la connais aussi, Et cet air inquiet, misérable et farouche
En lequel te voici.
Je sais pourquoi tes mains, ami, tremblent encore
De désir et de peur, Et que, si je tâtais ta poitrine sonore
A l'endroit de ton cœar,
Je le sentirais battre et frémir sous mon pouce
Au choc sourd de ton sang; Je sais pourquoi ta voix est rauque, lasse et douce
Et ton pas chancelant.
C'est parce que ta lèvre a prononcé dans l'ombre
Un nom mystérieux Et qu'une forme nue en ta mémoire sombre
Brûle devant tes yeux !
Car te voici, ce soir, Dieu qui redeviens homme,
Revenu sans retour Du ténébreux, ardent et terrible royaume
Où t'a conduit l'amour !
Ce n'est pas moi qui parle en ces vers. Non, c'est vous, Amants heureux, amants trahis, amants jaloux, Vous qui dites tout haut par mes lèvres fermées Ce que vous murmuriez sur des bouches aimées Et ce que votre voix de colère et d'amour, Maudissant la lumière ou bénissant le jour, Répétait, furieuse ou douce, rauque ou tendre... Ma parole est l'écho où l'on peut vous entendre, Toi, dont la passion fut un songe vermeil, Plein de roses, de chants, de joie et de soleil, Et toi qui, déchiré par l'anxieux tourment De la chair qui se donne et de l'âme qui ment, Cherches, vaine toujours au milieu du bois sombre, D'arbre en arbre, à saisir le prestige d'une ombre Qui se montre et se cache à travers les cyprès : Et toi qui, tout saignant de honte et de regrets, T'es assis en pleurant sur le bord de la route; C'est vous tous, tour à tour, que ma mémoire écoute, Amants heureux, amants trahis, amants jaloux, Et ce n'est pas moi qui parle en ces vers. C'est vous!