‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 112 sur 168 · LUC INDE AU CORPS DIVIN · texte numérisé non relu

LUC INDE AU CORPS DIVIN

Lucinde n'est pas née au temps où ses aïeux Habitaient leurs palais d'Espagne ou d'Italie, Aussi voit-on, parfois, errer dans ses beaux yeux Un regard de regret et de mélancolie.

Enfant, elle n'a pas, parmi les orangers, Admiré leurs fruits mûrs à leurs branches lointaines, Ni, du dôme abondant des bosquets trop chargés, Vu les lourds citrons d'or tomber près des fontaines;

Au bord des bassins ronds qu'entoure un sombre buis, Elle n'a pas marché sous les charmilles basses, Ni le soir, pour rêver, recherché les appuis Du marbre où l'on s'accoude aux rampes des terrasses;

Elle n'a pas, dans l'ombre, écouté les secrets

Que murmure tout bas le silence des choses,

Et la lune levée au-dessus des cyprès

N'a pas, en ses doigts fins, fait s'effeuiller des roses.

Lucinde n'a pas eu des jardins pleins de Dieux Où le jet d'eau brillant rit aux vasques moussues, Ni des palais remplis d'échos mystérieux Au vestibule vaste où veillent des statues;

Les cascades n'ont pas chanté sous son balcon Leur fureur langoureuse ou leurs fluides plaintes; Elle n'a pas dormi sous un riche plafond Où, dans les entrelacs, des figures sont peintes.

Non ! la chambre est petite où Lucinde s'endort Et sa fenêtre haute ouvre sur un ciel vide, Et le miroir étroit n'a pas de cadre d'or Où se voit, au réveil, son visage candide;

Mais qu'a-t-elle besoin de ce qu'elle n'a pas, Des perles de l'Ophyr ou des tissus de l'Inde, Puisque la moindre fleur s'embellit sous ses pas Et que, parée ou non, elle est toujours Lucinde?

Car ne suffit-il point, pour que le clair matin Comme sa jeune reine à genoux la salue Et pour que l'air entier soit un printemps divin, Qu'en riant à son corps elie se mette nue?

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