‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 28 sur 168 · PÉGASE AU SATYRE · texte numérisé non relu

PÉGASE AU SATYRE

Rustique compagnon que jadis j'eusse fui,

Je viens à toi, puisque les hommes, aujourd'hui,

Vivent indifférents en leurs villes de marbre

Au vent qui passe d'herbe en herbe et d'arbre en arbre,

Car ils ne savent plus chanter comme autrefois

Le spectacle divin de la plaine et des bois,

La montagne, la mer, les fontaines, les roses,

Et leurs yeux sont fermés à la beauté des choses !

Au moins, toi, fils difforme et rustique des dieux,

Tu conserves encor, Satyre au poil boueux,

La trace d'avoir bu à genoux dans la vase

De la source tarie, et ta face où s'écrase

Ton nez camus, encor, garde un reflet vermeil

D'avoir mordu la grappe et dormi au soleil,

Et toi seul, maintenant, connais peut-être encore

Le mystère oublié de l'aube et de l'aurore !

Et c'est pourquoi je viens à toi, humble témoin De tout ce que l'on a quitté pour d'autres soins, Toi dont les doigts salis, pourtant, savent peut-être Guider le souffle long et grave qui pénètre Au fond du creux roseau de la flûte et en sort Harmonieuse gamme où le son prend l'essor; Et c'est pourquoi, malgré que ta peau soit velue, Malgré ton pied de bouc et ta tête cornue, Le glorieux cheval dont le vol est divin, Présentant doucement sa crinière à ta main, Pliant son fier jarret et courbant l'encolure, A toi, dernier chanteur dont la bouche est impure, En ce matin d'avril encor tout étoile, Pégase, qui hennit, offre son dos ailé !

PHRIXUS

Nous étions trois, Hélops, Mimas et moi Phrixus

Qui parle, et, d'entre tous, seuls nous étions venus

Jusqu'ici, tandis que le reste de la harde : —

Argéios, Aphidas, qui boitait d'une écharde,

Et Chromis, de qui l'âge a fait le pas plus lent,

Et Cyllarus, qui part le premier en avant

Et dont l'haleine courte est lasse la première,

Et Dictys et Helès — demeurait en arrière.

Et ce fut ainsi, seuls, que jusqu'à cet endroit

Nous parvînmes, Mimas avec Hélops, et moi

Qui marchais le premier et qui voyais mon ombre

S'allonger devant nous sur l'herbe aux fleurs sans nombre

De qui je respirais la douce odeur mêlée

A la verte fraîcheur de la verte vallée.

0 solitude ! 0 site agreste ! 0 lieu charmant !

Que de fois t'ai-je vu du fond de mon tourment !

La montagne pesante où scintille la neige

De son flanc maternel t'abrite et te protège

En ton calme silence et ta félicité.

Mais pourquoi fallait-il que ta fraîche beauté,

Douce à mon souvenir, fût amère à mon cœur

Et qu'il lui dût, hélas ! la secrète douleur

De sentir désormais se mêler dans ma vie

A mon destin terrestre une divine envie?

Eux, Hélops et Mimas, sans doute ils oublieront,

Car leur esprit est lourd si leur jarret est prompt,

Mais moi, j'ai conservé toujours sous ma paupière

Un éblouissement de songe et de lumière

D'avoir vu sur le pré, debout clans le soleil,

Ce grand Cheval au poil éclatant et vermeil

Qui, soudain, au bruit de nos pas, leva la tête

Et, dressée à l'écho son oreille inquiète,

Fit un bond en ouvrant, tout à coup, sous nos yeux,

Ses deux ailes de pourpre à son dos fabuleux,

Et qui, mâchant encore un laurier dans sa bouche,

Se cabra, hennissant, et s'envola, farouche !

Jadis, j'étais heureux d'être semblable aux miens.

Sans désir, je vivais aux champs thessaliens,

Satisfait de mon sort et content de ma force,

Par la croupe, cheval, mais homme par le torse,

Centaure ! et j'écoutais fièrement dans l'écho

Retentir et sonner mon quadruple sabot.

Un sang double et divers se mêlait dans mes veines.

J'aimais les bois, les monts, les torrents, les fontaines,

La sueur qui mouillait mon poil et, sur ma peau,

Attestait noblement mes robustes travaux.

Mon bras nerveux tendait l'arc et lançait la flèche,

Ma soif, heureuse alors, buvait à l'outre fraîche,

Et j'étais plein d'orgueil si j'avais terrassé

A la lutte, Aphidas, Chromis, ou devancé

Cyllarus, Argéios ou Dictys à la course,

Et mes yeux, reflétés au miroir de la source,

Contemplaient en riant, de sa gloire étonné,

Mon visage barbu, d'un pampre couronné !

Maintenant, me voilà morose et solitaire, Hélas ! Dans le passé, je regarde en arrière : Où sont les compagnons de mes rustiques, jeux? Hélops avec Mimas est retourné vers eux,

Et moi, depuis ce jour, j'ai marché sans repos

Si loin que, sous ma chair, on compterait mes os !

A parcourir le bois, la montagne et la plaine,

Du roc escaladé sans y reprendre haleine

Jusqu'au fond du ravin où gronde le torrent,

La corne s'est usée à mon sabot errant.

Et j'ai deux fois atteint les rives de la mer.

Mais enfin aujourd'hui en ce vallon désert

Où le même hasard a ramené mes pas,

Je m'arrête à jamais et couche mon flanc las

Dans la divine odeur de son herbe fleurie

Et j'attends, allongé sur sa verte prairie,

Que ce dernier soleil ajoute un dernier soir

A mon inconsolable et morne désespoir,

Car, au ciel matinal comme au ciel étoile,

Je n'ai jamais revu le blanc Cheval ailé,

Et c'est pourquoi tu vois, mécontent et farouche,

Le sanglot à la gorge et le sang à la bouche,

Mourir, ô Voyageur, en ces illustres lieux,

Le Centaure Phrixus, de Pégase envieux.

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