LE PIÈGE
C'était Pégase, le cheval fier et divin ! Il s'avançait, mâchant en sa bouche sans frein Des feuilles de laurier entre ses dents amères; Parfois, il s'arrêtait, brusque et frappant la terre De son sabot, comme s'il voulait, du sol dur, Faire soudain jaillir le flot longtemps obscur De quelque fabuleuse et nouvelle fontaine, Les hommes ayant vu se tarir Hippocrène; Car dans sa source claire aux éloquentes eaux Ils avaient, envieux chacun de ses rivaux, Et pour les empêcher d'y boire le génie, Jeté tant de cailloux, de fiente et de sanie Que son onde, lourde d'ordure et de poison, N'était plus à présent qu'un infâme limon; De sorte que, depuis, nul ne savait plus dire Les mots mystérieux qui, rythmés sur la lyre,
la sandale ailée 83
Rendaient le grand cheval obéissant et doux Et le faisaient hennir et ployer les genoux Pour qu'on pût l'enfourcher et saisir sa crinière Mouvante, et sur son dos monter vers la lumière !
On le voyait rôder, au loin, les crins au vent, Comme si la colère éperonnait son flanc. Il n'était plus le coursier pur, cher aux poètes, Qui, couronné de fleurs, paraissait dans les fêtes Derrière la statue et les prêtres du Dieu. Il fuyait les chemins et recherchait les lieux Sauvages; s'il venait aux portes de la ville Il s'arrêtait, au bruit de la rumeur servile Que font entre ses murs les hommes d'aujourd'hui; Et, si quelqu'un sortait pour s'approcher de lui, Il s'écartait d'un bond sans écouter la voix, Dédaigneux, méprisant, — haï... et c'est pourquoi L'herbe de ce vallon cache un piège où bientôt Va se prendre au lacet le fabuleux sabot, Et du chaste poitrail mouillé d'écume fraîche Un sang trop orgueilleux coulera sous la flèche.
C'est lui. Il n'a pas vu le danger et l'embûche, Il s'avance et pourtant il hésite; il trébuche
Et le voici cabré qui recule... Il est pris ! Les flèches, du buisson, partent avec les cris. Captif, il se débat, mais l'entrave résiste. L'angoisse de la mort dilate son œil triste; Tandis que sur ton dos, ô Monstre agonisant, Qu'épuise, à flots vermeils, la perte de ton sang, Tes deux ailes en feu dont la pourpre s'éteint Battent d'un battement vertigineux et vain !
Le soir tombe. La lutte exécrable est finie. Le crépuscule est rouge et la terre est rougie; Le corps inanimé de ce qui fut Pégase Accable de son poids les herbes qu'il écrase. Ses yeux sont clos; il garde encore entre ses dents La feuille de laurier qu'il mordit en mourant; Son sabot nuancé semble d'agate dure; Sa crinière aux longs crins flotte sur l'encolure; Son flanc est immobile et ses ailes inertes Petites, qui semblaient si grandes quand, ouvertes, Brusquement, leur essor l'emportait envolé, D'un bond, vers la lumière ou l'azur étoile !
Est-ce bien lui, qui fut fabuleux et divin,
Qu'on peut frapper du pied ou toucher de la main?
Lui qui ne souffrait plus personne sur son dos,
Où donc sont ses écarts, où donc sont ses galops?
Maintenant chacun peut l'approcher, il est mort;
Mais eux, qui l'ont tué, le redoutent encor.
On hésite, on se presse en cercle pour mieux voir
La blessure où le sang se fige et devient noir.
Peu à peu, la nuit est venue et l'herbe est sombre.
Une torche allumée éclate et pourpre l'ombre.
Quelqu'un rit. Aussitôt un rire lui répond.
Tous parlent : Il est mort, enfin, qu'en fera-t-on?
Qu'on l'écorche, à moins qu'on ne laisse sur la place
Sa dépouille pourrir et devenir carcasse !
Celui-là l'injurie et l'outrage et, de loin,
Lui crache sur la croupe et lui montre le poing,
Tandis qu'un autre, en ayant peur qu'il se réveille,
Se penche sur Pégase et lui tire l'oreille.
Une immonde rancune enhardit ces vainqueurs
Qui s'agitent, avec des airs d'équarrisseurs,
Autour de ce cadavre ailé et qui, farouche,
Tient encore parmi l'écume de sa bouche,
Immortelle et toujours odieuse à leurs yeux,
La feuille de laurier qui fait de l'homme un Dieu !
APHAREUS
Aphareus ! Ce fut une nuit qu'il revint...
Le torrent bleu qui gronde au fond du noir ravin
Empêcha par son bruit pesant et monotone
Que fût le pas furtif entendu de personne;
Seule, la lune ronde en son croissant cornu,
Du haut du ciel qu'il éclairait, a reconnu,
A sa pâle lueur, cette ombre solitaire
Et double, qui marchait à pas lents sur la terre,
Mais nul d'ici n'a vu le retour incertain
De celui qui, pourtant, était là, au matin,
Et qu'au réveil, d'un cri éclatant et sonore,
Saluèrent d'en bas ses frères les Centaures.
Il était là, debout dans le jeune soleil,
Au seuil de l'antre retrouvé, toujours pareil
Au souvenir laissé par lui dans les mémoires; Son torse équestre et nu et fait pour la victoire Se cambrait fièrement et se creusait aux reins Comme prêt à l'élan rapide et souverain Où se ruait jadis sa course quand, cabré, De vertige, d'ardeur et de fougue enivré, Il distançait le vent et devançait l'écho, Une foudre à chacun de ses quatre sabots ! C'était bien lui ! C'était sa forme et sa stature, Son bras qui, droit au but, guidait la flèche sûre, Son visage, son front si souvent couronné Autrefois, dans les jeux, d'un pampre festonné; Lui qui, debout au seuil de l'antre, dans l'aurore, Ecoutait retentir le grand salut sonore Qui fêtait le retour, ici, parmi les siens, D'Aphareus, honneur des champs thessaliens !
Aphareus ! Ce nom avait, de bouche en bouche, Couru, parmi la race irritable et farouche Où l'homme en un seul corps s'unit à l'étalon Et qui peuple le pied et la pente des monts, Fréquente la forêt et la plaine et s'abreuve A la source des bois comme au courant du fleuve Et qui, du val étroit jusques au pic neigeux,
Promène son orgueil, ses luttes et ses jeux.
Plus qu'aucun autre, au temps de sa rude jeunesse,
Il avait excellé de force et de vitesse
Et l'on citait encor son jarret et son bras
Et l'on vantait toujours et l'on n'oubliait pas
La façon dont sa main vigoureuse et velue
Faisait vibrer la pique et tourner la massue
Et comment, torse à torse et poitrail à poitrail,
Terrible, et tout fumant d'écume à ce travail,
Il faisait reculer devant lui, pied à pied,
Le rival insolent qui l'avait défié.
Exploits prodigieux dont on parlait toujours,
On disait ses combats, ses jeux et ses amours
Et, parfois, en un soir de colère et d'orgie,
Les flambeaux renversés et la table rougie,
L'outre pleine vidée en un seul jet de vin
Dans sa gorge, la torche, éclatante en sa main,
Qu'il portait, à travers la nuit, les yeux bandés,
Jusqu'au sommet aigu des pics escaladés...
Puis ce fut, tout à coup, un jour, son antre vide,
Et le temps qui passa, monotone et rapide,
Sans que l'on entendît revenir dans le vent
Son quadruple galop et son hennissement;
Mais son nom demeurait sur les lèvres encore,
Si glorieux et si présent et si sonore
Que lorsque, dans l'ardeur et le bruit d'un festin, Quelqu'un nommait tout haut le Centaure lointain Et disparu sans qu'on eût pu trouver sa trace, On se serrait soudain comme pour faire place A son ombre, et plus d'un regardait vers la nuit...
Et c'était lui, et c'était lui, et c'était lui, Héros mystérieux de sa course inconnue, Qui se dressait, subit et nouvel à la vue, Debout dans la clarté, au seuil de la caverne ! Avait-il bu les eaux du Styx ou de l'Averne, Et, d'un voyage obscur, nocturne et souterrain, Sortait-il fabuleux, immortel et divin?
Et tous, dont la stupeur saluait son retour D'un cri toujours plus fort et qui croissait toujours, Le regardaient d'en bas, debout dans le soleil, Doré, prodigieux, triomphal et vermeil, Et, le voyant ainsi tout empourpré d'aurore, Ne s'imaginaient plus qu'il fût leur frère encore Et n'apercevaient pas, comme il s'approchait d'eux, Que sa barbe était blanche et qu'il boitait un peu.
Que de fois, en gardant mon troupeau sous les pins, Je t'entendis monter vers moi, par les chemins De la montagne, Aphareus ! Les pierres rondes Sur Jes pentes, jusques en la gorge profonde, Rebondissaient au choc de ton pas inégal Qui t'annonçait de loin, Voyageur matinal, A moins que, vers le soir, à l'heure seulement Où s'empourpre le ciel d'une lueur de sang, Je visse, entre les troncs de la forêt rougie, Apparaître soudain ta stature surgie.
Alors, les yeux levés de ma flûte où mes doigts Changent habilement mon souffle en une voix, Je saluais, d'un chant plus grave et plus sonore, La présence d'Aphareus, le grand Centaure, Qui ne dédaignait pas le pauvre art incertain De l'humble pâtre nu qui jouait sous les pins Et dont la flûte rustique te plaisait mieux Que les luttes, les cris, les festins et les jeux, Car tes frères en vain avaient à ton refus Proposé des exploits dont tu ne voulais plus : Le trait, la pique, l'arc, la massue et la coupe.
Grave, tu méprisais de te joindre à leur troupe
Et s'ils te demandaient, naïfs et curieux,
Les spectacles divers qu'avaient connus tes yeux,
Tu baissais tristement ton regard vers la terre
Et tu t'éloignais d'eux, muet et solitaire;
Et j'entendais ton pas inégal au chemin,
Et ma flûte chantait plus juste sous les pins.
C'est là que, bien souvent, Aphareus, j'ai vu,
0 sombre voyageur d'un voyage inconnu,
Couler tes pleurs secrets jusqu'en ta barbe blanche,
Lorsque le bois entier, des racines aux branches,
Tout à coup, infini, mélodieux, vivant,
Vibrait d'une rumeur dans le souffle du vent
Et devenait un vaste murmure marin;
C'est alors que j'ai deviné ton beau chagrin
Et pourquoi ta tristesse aimait, ô cher Centaure,
Ma flûte mélangée à ces cimes sonores
Et que, des ans passés là-bas et loin des tiens,
Tu conservais toujours aux champs thessaliens,
Eternel souvenir de tes courses lointaines,
Le regret de la Mer où chantent les Sirènes !