ENVOI
■Te plante en ta faveur cet arbre de Cybelle, Ce Pin...
Pierre de Ronsard.
A l'ombre des pins verts où je prends au hasard
Le sentier qui m'engage,
Je m'asseois sur le sable et j'ouvre mon Ronsard
A sa plus belle page.
L'heure est douce; le bruit des cimes dans le vent,
Au-dessus de ma tête, Unit sa rumeur rauque au murmure savant
Des vers du vieux poète;
Parfois, je m'interromps et je lève les yeux De la strophe nombreuse,
Et j'écoute tomber de l'arbre résineux Une pomme écailleuse,
Pendant que longuement vibre le mètre ailé,
Tout bas, à mon oreille, Et qu'un papillon blanc vole dans l'air salé
Où bourdonne une abeille.
Mais le livre bientôt qui pèse entre mes mains
Me rappelle à sa page; Sur son charme sonore, odorant et divin
Je penche mon visage :
Car tantôt l'Ode en feu bat de son vol pourpré
Le ciel qu'il illumine Tandis que l'on entend la Muse au pas sacré
Qui monte la colline;
Tantôt l'Hymne en chantant lève son rameau d'or
Et l'Eglogue alternée Cueille l'humide jonc dont sa tête est encor
Doublement couronnée;
A moins que l'Épigramme avec le Madrigal
Et la Chanson qui danse Ne mêlent aux échos du Bocage Royal
Leurs diverses cadences;
Mais partout, ô Ronsard, ton livre est, tour à tour,
En ses strophes écloses Aux rayons de la gloire, aux flammes de l'amour,
Plein de pourpre et de roses.
Les Muses, les Héros, les Amants et les Dieux
Y parlent aux mortelles Dont le regard salue en la hauteur des cieux
L'astre qui les fit belles;
Tu nous dis le cortège aux Indes parvenu Sous le pampre et la grappe,
Le Satyre et le Faune également cornus A qui la Nymphe échappe,
Le noir bouc dont le sang rougit le vert gazon
Que l'Avril renouvelle, Le temps de chaque fruit et de chaque saison
Et la terre éternelle.
De toutes les beautés qu'elle expose aux humains Tu sais l'ordre et le nombre,
Le blé et son épi, la vigne et son raisin, Les fleurs, la forêt sombre;
Mais, mieux que les grands bois et les rives des eaux
Marines et courantes, C'est la source petite au milieu des roseaux,
0 Ronsard, que tu chantes !
C'est l'épine fleurie où vient le rossignol
A la fin des journées, La lumière du ciel et la douceur du sol
Où tes amours sont nées;
C'est la fontaine vive et c'est le jeune pin
Par-dessus toutes choses Que célébra ton vers odorant et divin,
Le laurier et les roses;
C'est pourquoi, dans ce bois où murmure le vent
Aux branches qu'il incline Et qui, sonore, harmonieux et grave, sent
Le sable et la résine,
0 Ronsard, en ce bois marin qui, rouge et vert,
Pousse du sol de France Et dont le bruit se mêle au refrain de la mer,
0 poète, je pense
A ce pin de Bourgueil où tu gravais un nom
A la place choisie, Dont les lettres d'amour devaient croître à raison
De l'écorce élargie.
Il me semble te voir, du bout de ton couteau, Entailler le jeune arbre
Plus éternellement qu'un sculpteur, du ciseau, Ne façonne le marbre.
Tu répètes tout bas le sonnet immortel Que ta pointe éternise
Et, deux fois, la quadruple rime, à ton appel, Sonne en ta barbe grise,
Alors qu'auprès de toi, modeste et coutumier
De la même victoire, Préparant à ton front le bandeau de laurier,
Se tient debout la Gloire.
Muse ! Si je ne suis pareil au Vendômois Dont le luth fit entendre
La louange sans fin et qui dure en sa voix D'Hélène et de Cassandre,
Je n'en ressens pas moins le glorieux désir Qu'un peu de moi demeure
Et l'espoir de ne pas tout entier me mourir Avec ma dernière heure.
Lorsque le vent d'oubli disperse au ciel d'hiver
La forêt qui frissonne, Fais que je sois semblable à ce feuillage vert
Qui ne craint pas l'automne,
Et si, sur mon front nu, le laurier souverain
A tes doigts ne se plie, 0 Muse, accorde-moi cette branche de pin :
C'est l'arbre de Marie !