‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 59 sur 168 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

■Te plante en ta faveur cet arbre de Cybelle, Ce Pin...

Pierre de Ronsard.

A l'ombre des pins verts où je prends au hasard

Le sentier qui m'engage,

Je m'asseois sur le sable et j'ouvre mon Ronsard

A sa plus belle page.

L'heure est douce; le bruit des cimes dans le vent,

Au-dessus de ma tête, Unit sa rumeur rauque au murmure savant

Des vers du vieux poète;

Parfois, je m'interromps et je lève les yeux De la strophe nombreuse,

Et j'écoute tomber de l'arbre résineux Une pomme écailleuse,

Pendant que longuement vibre le mètre ailé,

Tout bas, à mon oreille, Et qu'un papillon blanc vole dans l'air salé

Où bourdonne une abeille.

Mais le livre bientôt qui pèse entre mes mains

Me rappelle à sa page; Sur son charme sonore, odorant et divin

Je penche mon visage :

Car tantôt l'Ode en feu bat de son vol pourpré

Le ciel qu'il illumine Tandis que l'on entend la Muse au pas sacré

Qui monte la colline;

Tantôt l'Hymne en chantant lève son rameau d'or

Et l'Eglogue alternée Cueille l'humide jonc dont sa tête est encor

Doublement couronnée;

A moins que l'Épigramme avec le Madrigal

Et la Chanson qui danse Ne mêlent aux échos du Bocage Royal

Leurs diverses cadences;

Mais partout, ô Ronsard, ton livre est, tour à tour,

En ses strophes écloses Aux rayons de la gloire, aux flammes de l'amour,

Plein de pourpre et de roses.

Les Muses, les Héros, les Amants et les Dieux

Y parlent aux mortelles Dont le regard salue en la hauteur des cieux

L'astre qui les fit belles;

Tu nous dis le cortège aux Indes parvenu Sous le pampre et la grappe,

Le Satyre et le Faune également cornus A qui la Nymphe échappe,

Le noir bouc dont le sang rougit le vert gazon

Que l'Avril renouvelle, Le temps de chaque fruit et de chaque saison

Et la terre éternelle.

De toutes les beautés qu'elle expose aux humains Tu sais l'ordre et le nombre,

Le blé et son épi, la vigne et son raisin, Les fleurs, la forêt sombre;

Mais, mieux que les grands bois et les rives des eaux

Marines et courantes, C'est la source petite au milieu des roseaux,

0 Ronsard, que tu chantes !

C'est l'épine fleurie où vient le rossignol

A la fin des journées, La lumière du ciel et la douceur du sol

Où tes amours sont nées;

C'est la fontaine vive et c'est le jeune pin

Par-dessus toutes choses Que célébra ton vers odorant et divin,

Le laurier et les roses;

C'est pourquoi, dans ce bois où murmure le vent

Aux branches qu'il incline Et qui, sonore, harmonieux et grave, sent

Le sable et la résine,

0 Ronsard, en ce bois marin qui, rouge et vert,

Pousse du sol de France Et dont le bruit se mêle au refrain de la mer,

0 poète, je pense

A ce pin de Bourgueil où tu gravais un nom

A la place choisie, Dont les lettres d'amour devaient croître à raison

De l'écorce élargie.

Il me semble te voir, du bout de ton couteau, Entailler le jeune arbre

Plus éternellement qu'un sculpteur, du ciseau, Ne façonne le marbre.

Tu répètes tout bas le sonnet immortel Que ta pointe éternise

Et, deux fois, la quadruple rime, à ton appel, Sonne en ta barbe grise,

Alors qu'auprès de toi, modeste et coutumier

De la même victoire, Préparant à ton front le bandeau de laurier,

Se tient debout la Gloire.

Muse ! Si je ne suis pareil au Vendômois Dont le luth fit entendre

La louange sans fin et qui dure en sa voix D'Hélène et de Cassandre,

Je n'en ressens pas moins le glorieux désir Qu'un peu de moi demeure

Et l'espoir de ne pas tout entier me mourir Avec ma dernière heure.

Lorsque le vent d'oubli disperse au ciel d'hiver

La forêt qui frissonne, Fais que je sois semblable à ce feuillage vert

Qui ne craint pas l'automne,

Et si, sur mon front nu, le laurier souverain

A tes doigts ne se plie, 0 Muse, accorde-moi cette branche de pin :

C'est l'arbre de Marie !

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