‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 77 sur 168 · LA VEILLÉE · texte numérisé non relu

LA VEILLÉE

Venez. Je vous promets pour réjouir vos yeux

La lampe familière et le foyer joyeux

Où la pomme de pin vivement allumée

Craque et pétille en flamme à travers la fumée.

Les volets seront clos. La porte sur vos pas

Se fermera pour que les fâcheux n'entrent pas;

Et, si l'un, cependant, comme une ombre importune,

Soudain, entre nous deux, se montrait par fortune,

Je prendrais cet éclat de marbre, d'un fronton

Tombé, et recueilli devant le Parthénon,

Et qui repose là sur le coin de ma table,

Et j'en lapiderais ce spectre détestable.

Car, ce soir, nous voulons, graves, seuls et pieux,

Parler en liberté des héros et des dieux

Et nous ressouvenir de la Grèce immortelle En redisant tout haut ce que nous savons d'elle. Tous deux, n'avons-nous pas foulé son sol sacré Et vu, dans l'air divin au couchant empourpré Ou dans le ciel plus clair et que l'aurore teinte, Le soleil se lever ou mourir sur Corinthe?

C'est pourquoi, tout un soir, alternativement,

Tandis que brûleront la pomme et le sarment,

Tour à tour, et pareils à des Bergers d'églogue,

Nos voix répéteront l'éternel dialogue

Auquel, de siècle en siècle, un même écho répond

Et qui chante l'honneur de la Terre au beau nom;

Et, chacun évoquant du fond de sa mémoire

Des images de paix, d'héroïsme et de gloire,

L'un vantera le temple et l'autre la cité,

La montagne neigeuse et le golfe argenté;

Et nous célébrerons la lumière qui dore

Les marbres d'Eleusis, d'Égine et d'Épidaure.

Et nul ne troublera notre veille. Parfois, Lorsque l'émotion fera trembler nos voix, Et que nous nous tairons d'avoir nommé sans crainte Quelque antre fabuleux ou quelque source sainte :

Hippocrène et son ilôt, Delphes et son laurier, Alors, presque peureux et prêts à le prier De ne pas nous punir de notre audace impie, Nous croirons voir rôder, dans la chambre assombrie Où la lampe charbonne auprès de l'âtre éteint, Fantôme familier à la fois et hautain, Quelque vieux roi d'Argos paternel et farouche Qui, loin de châtier nos yeux et notre bouche, D'un geste, à son baiser, tendra l'antique anneau Où rue en l'or massif l'empreinte d'un taureau.

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