‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 78 sur 168 · LETTRE DE ROME · texte numérisé non relu

LETTRE DE ROME

Je vous écris, ce soir, de la Ville Éternelle...

Sa poussière héroïque a touché ma semelle;

Je respire une odeur de marbre et de laurier,

Et ma plume à mes doigts tremble sur le papier

En y traçant ce nom sonore et grave : Rome.

L'hôtel est convenable et l'hôtelier brave homme;

Il a l'air d'être Suisse et porte un nom romain.

Ma chambre est vaste et l'on doit m'éveiller demain

A six heures. Je suis arrivé à la gare,

Qu'il faisait déjà noir. J'ai dîné. Mon cigare

Sera presque fumé sitôt ce mot écrit.

Puisse Rome être douce à ma première nuit !

D'elle, je n'ai rien vu qu'une ville quelconque,

Des maisons, une place où soufflait dans sa conque

Un Triton qui lançait un flexible jet d'eau, Et maintenant, j'entends à travers le rideau Les cloches, dans le ciel, d'une église voisine, Et j'écoute mon cœur battre dans ma poitrine. J'ai peur. Autour de moi, dans l'ombre où elle dort, Rome est là, comme un fantôme de bronze et d'or, Et mon esprit est plein d'une rumeur sacrée. Rome est ainsi pour qui, longtemps, l'a désirée, Et savoir qu'elle est là, derrière ce carreau, C'est émouvant, c'est mystérieux et c'est beau, Et penser, quand le jour blanchira la fenêtre, Que c'est sur Rome enfin que l'aurore va naître Vous étreint d'une joie où tremble un peu d'effroi... Mais ma bougie est naine et mon cigare est froid. Adieu, songez à moi. Je suis heureux. L'attente Rend le cœur plus fébrile et l'âme plus ardente. Rome ! je te vais voir en ton matin vermeil, Et, pour te posséder déjà dans mon sommeil, J'entrerai dans la nuit que ta gloire illumine En répétant sept fois les noms des sept collines.

L'ARÈXE

L'arène est vaste, nue, ardente, circulaire, Et le soleil couchant, de ses rayons, éclaire Les gradins. Déjà, l'ombre en gravit la moitié. Le bloc soutient le bloc à sa masse appuyé, Et tout le large cirque, en sa rondeur immense, Semble une cuve creuse et pleine de silence, Tandis que, sur le ciel, se dresse un pan de mur Debout et fruste, avec trois arcades d'azur. Et l'on songe devant ces débris, taciturne, Comme on respire un vin à l'argile de l'urne, Que, peut-être, jadis, coula du sang chrétien Sur ce sable... Et déjà le crépuscule vient Avec, vers l'occident, des lueurs empourprées; Et l'on pense à des bonds de bêtes éventrées,

Et dans l'air rôde encor une odeur de martyr... Mais l'ombre est plus épaisse et dit qu'il faut partir. Les derniers visiteurs s'en vont vers la sortie. D'un campanile sonne une cloche amortie. Il ne reste à présent dans l'arène que nous Et, là-haut, dans l'arcade claire du mur roux Qui semble fauve encor de torches et de flammes, Un gros prêtre qui rit très fort, entre deux dames.

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