‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 81 sur 168 · VENISE MARINE · texte numérisé non relu

VENISE MARINE

C'est l'heure la plus belle et le plus beau matin

Du reste de ta vie Que tu goûtes peut-être en ce petit jardin,

Sous ce ciel d'Italie.

Le dahlia, la sauge, avec l'œillet poivré

Et la rose d'automne, Fleurissent dans l'air pur, transparent et doré

Où l'abeille bourdonne.

Derrière le mur rouge où grimpent en feston

La vigne et la glycine, Une fille frappe la dalle, du talon,

Dans la calle voisine.

Puis tout se tait, et le silence de nouveau

S'étale, s'éternise, Jusqu'à ce que le bruit d'une rame sur l'eau

Le disperse et le brise...

Le rio, la calle, le ciel et le jardin,

Cette cloche qui sonne, Et ce silence, et cette odeur, et ce matin,

Et ces roses d'automne,

0 mon cœur, tout cela qui passe, tout cela Qui te charme et t'enchante,

Jouis-en, ô mon cœur, car chaque instant s'en va Et nulle heure n'est lente !

Et cependant que te faut-il pour que tu sois Plein d'une flamme alerte?

Il suffit du parfum de ces fleurs que tu vois Par la fenêtre ouverte.

Aurais-je cru jamais que tu fusses content

De si peu, cœur avide, Toi qui rêvais jadis quelque illustre tourment

Où battre plus rapide !

Mais à quoi bon ce songe et qu'importent ces vœux

Où le destin s'oppose, Car c'est ceci que j'aime et ceci que je veux

Sans qu'il soit autre chose :

C'est un étroit jardin auprès d'un vieux canal

Sous ce ciel d'Italie Où sonne, avec un bruit de soie et de cristal,

Une heure où tout s'oublie.

Que d'autres aient pour eux ces beaux soleils couchants

Qui dorent la mémoire, Le triomphe, la joie et le rire et les chants,

La jeunesse, la gloire,

C'est bien ! mais moi, j'entends tout bas clapoter l'eau

Aux marches de ma porte, Et je veux en gondole aller à Torcello,

Par la lagune morte,

Et je verrai, ce soir, la lune au croissant clair

Se lever sur Fusine, Dans cette odeur de sel et d'iode qu'a l'air

De Venise marine.

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