LE PALAIS ROUGE
Te souvient-il du Palais rouge Si mystérieux et si beau Dont le reflet s'enfonce et bouge Dans l'onde lourde du rio?
Au bout de la ruelle étroite Qui mène à ce pont courbe, vois, Au-dessus de l'eau qui miroite, Sa façade qui vient vers toi.
Pour aller jusqu'à lui, ma belle, Il a fallu suivre un chemin Plus compliqué que la dentelle Qui bat au souffle de ton sein,
Car, sinueuse et délicate Comme l'œuvre de ses fuseaux, Venise ressemble à l'agate Avec ses veines de canaux.
Plus qu'Ariane qu'elle imite, Mais sans le fil qui vous conduit, Elle vous égare bien vite Au labyrinthe des « calli ».
N'est-ce pas ainsi, chère folle, Que nous avons marché longtemps Dans l'ombre épaisse, tiède et molle Où se cherchaient nos yeux ardents?
N'avions-nous pas sur nos visages Ce masque blanc que Longhi peint A celui de ses personnages Sous leur bauta de satin?
Mais, un soir, nous nous reconnûmes Sur un campo, près d'un canal, A cette heure où Venise allume Les derniers feux du carnaval;
Et, soudain, graves et farouches, Nous sentîmes, avec des pleurs, Monter au rire de nos bouches Le double désir de nos cœurs.
Ce fut ainsi que nous allâmes Vers ce vieux Palais rouge et beau Qui semble tout léché de flammes Et que l'Amour eut pour tombeau.
Sa façade de lieu sans maître, Dresse un mur de pourpre écorché, Mais on y voit à la fenêtre Luire la lampe de Psyché !