‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 85 sur 168 · LE BOUQUET · texte numérisé non relu

LE BOUQUET

J'ai, tendue à mon mur, une toile persane Où des œillets en fleurs et des cyprès sont peints Et d'où secrètement et doucement émane Le parfum vagabond des Orients lointains.

Il me semble parfois, lorsque mes yeux moroses Regardent ce décor odorant et fleuri, Qu'une Ispahan pâmée en ses jardins de roses A travers le tissu se réveille et sourit.

Alors, le blond tabac qui fume par ma bouche, Dans la chambre, répand un arôme nouveau; Tout pas, dans la maison, est un pas de babouche; J'écoute un rossignol, si chante un humble oiseau !

La fontaine qui coule en sa cuve de pierre Murmure avec la voix qu'ont ses sœurs de là-bas Où leur flot transparent mouille pour la prière Quelque beau front pieux que coifîe un turban bas;

Si le carré de ciel qu'encadre ma fenêtre Est d'un bleu dont l'azur se fonce au soir plus frais, Je crois que, tout à coup, j'y vais voir apparaître Un dôme de faïence entre ses minarets;

Et, lorsque vous venez, par la porte entr'ouverte, Vous asseoir au divan où, longtemps, j'ai rêvé, J'admire à votre pied la mule souple et verte Dont le cuir fin imite un croissant incurvé,

Et ma pensée, au mur, sur la toile persane Où des œillets en fleurs et des cyprès sont peints, Cueille, afin de l'offrir aux doigts de la sultane, Le fidèle bouquet de mes songes lointains.

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