‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 88 sur 168 · LE PRINCE CAPTIF · texte numérisé non relu

LE PRINCE CAPTIF

Je suis Prince persan et n'ai pour tout royaume Que ce feuillet où je suis peint

Et qui n'est pas beaucoup plus large que la paume D'une autre main et de ma main.

Moi qui pouvais jadis voir se lever l'aurore

Des terrasses de cent palais Et qui traînais le pan d'une foule sonore

Sur mes pas, partout où j'allais,

Me voici désormais prisonnier de la page

Où quelque peintre de l'Iran A, fraîche des pinceaux, enfermé mon image

Dans la marge et l'encadrement.

Mais qu'importe à mon cœur de prince magnanime

Qui sait les pièges du Destin Et qu'au regard d'Allah tout mortel est infime,

Cet exil en pays lointain,

Puisque dans la prison de papier qui m'enserre Je suis toujours noble à vos yeux

Et que mon gros rubis, de son feu solitaire, Empourpre mon turban soyeux,

Puisque je monte encor mon bel étalon rose, Que mon faucon, comme autrefois,

Peut, du haut de mon poing où sa patte se pose, Becqueter l'œillet à mes doigts,

Puisque mon sabre courbe, au velours qui l'engaine, Pend toujours de mon ceinturon

Et que je porte encore, à ma selle indienne Accroché, mon bouclier rond,

Puisque, comme jadis, devant vous, je traverse

Un paysage calme et frais Où monte, dans le ciel où son arc se renverse,

La lune entre deux longs cyprès,

Puisque à côté de moi ma Princesse fidèle, Réglant son cheval sur le mien,

Écoute s'exalter dans la nuit triste et belle Le rossignol qui se souvient,

Tandis que, par respect pour l'amour, à l'oreille,

Et tout bas, elle me redit Quelque tendre pensée, à la sienne pareille,

D'Omar Khayam ou de Sàdi !

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