‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 89 sur 168 · LE REPOS · texte numérisé non relu

LE REPOS

Eteins, ô visiteur, cette torche importune ; Ne penche pas ainsi sa flamme. Penses-tu Que ses gouttes de feu en tombant une à une Vont ranimer la cendre où, vivant, j'ai vécu?

Non. Si même la pierre à l'étincelle vaine Entr'ouvrait un instant sa froide dureté, Et si, dans ma nuit morne, insensible et lointaine, Revenaient jusqu'à moi la vie et la clarté,

Crois-tu donc, ô Passant, qu'au désir de revivre Ma poussière tranquille, inerte et sans regret, Renonçant au bienfait de la mort qui délivre, Dans l'ombre ténébreuse encor palpiterait?

LE MIROIR IjES HEURES 245

Pourtant, je fus heureux. L'Amour a sur ma bouche Posé sa bouche ardente, et la gloire à mon front A tressé de sa main délicate et farouche Les feuilles du laurier qui couronnent mon nom;

Mais l'heure la plus douce et l'heure la plus tendre Laissaient une amertume en mon cœur incertain, Tandis que maintenant je suis là sans attendre Le retour de la nuit et l'éveil du matin.

Que le jour généreux ou que le soir morose Apportent aux mortels la joie ou le tourment, Qu'importe à celui-là dont la cendre repose Dans l'urne, sous le marbre et sous l'oubli pesant !

C'est pourquoi, ni ton pas, ni ta torche brûlante, Ton geste, ni ta voix qui m'appelle tout haut Ne feront tressaillir ma paix impatiente, 0 visiteur, qui viens t 'asseoir sur mon tombeau,

Quand bien même ta main, pieuse en son outrage, Romprait le bronze dur et le gond arraché, Et si, du fond de l'ombre, ô tendre, ô cher visage, Je te reconnaissais, Amour, sur moi penché !

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