‹ Œuvres de Henri de Régnier (volume 2)Chapitre 98 sur 168 · LE BONHEUR · texte numérisé non relu

LE BONHEUR

Nul n'est venu, pourtant, m'apporter la couronne Que chacun, une fois, pose en rêve à son front; Je ne suis point, non plus, celui pour qui résonne Le pas du messager qu'on vit à l'horizon.

On n'a pas, au réveil, déroulé sous ma tente Les tapis somptueux dont les tissus persans, Par la rose et l'œillet en leur laine éclatante, Rappellent aux regards le jardin du printemps;

En de lourds sacs de cuir noués par des lanières, Mes mains avidement n'ont pas plongé leurs doigts Pour y tâter un or aux empreintes grossières Et pour y caresser des figures de rois.

Le coureur haletant, ni l'espion servile N'ont paru devant moi, poussiéreux ou courbé, M'apprenant que demain on aura pris la ville Et que mon ennemi dans mon piège est tombé;

Et cependant je sens comme un bonheur étrange Si profond et si fort qu'il en semble éternel; La fleur que je respire et le fruit que je mange Ont comme un goût d'azur, comme une odeur de ciel.

C'est que, plus fortuné que les Dieux qui t'ont faite, J'ai dormi, cette nuit, près de ton corps divin, Et que j'ai vu, pareille à ta beauté parfaite, S'éveiller dans tes veux la couleur du matin.

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