XV
Je me réjouis&ais réellement d*âYoir , dès mon entrée en Italie, fait une bonne connaissance ; et si des sentiments pressants ne m'^enssent entraîné au Midi, je serais provisoirement resté à Trente, auprès de la bonne fruitière, des bonnes figues, et dés amandes, et du petit sonneur, et, doià-je le dire? auprès des belles jeunes filles qui passaient à flots devant moi. J'ignore si d'autres voyageurs ratifieront cette épithète de
belles; mais les Trentaises me plurent à moi d'une façon toute particulière. Elles étaient justement de l'espèce que j'aime : et j'aime ces visages pâles, élégiaques, où des yeux grands et noirs brillent si douloureusement d'amour; l'aime le teint foncé de ces cous au port superbe, que Phoebus a déjà aimés le premier, et que ses baisers ont brunis; j'aime jusqu'à cette nuque ' un peu mûre, avec de petits points de pourpre, conoime si des moineaux libertins l'eussent déjà piquetée; mais, avant tout, j'aime cette démarçbie géniale , cette musique muette du corps, ces membres qui se meuvent dans les rhy thmes les plus suaves, voluptueux, souples, divinement lascifs, paresseusement mourants, et pourtant d'une élévation tout aérienne, et toujours admirablement poétiques. Je les aime comme j'aime la poésie elle-même; et ces figures mélodieusement; animées, ce merveilleux concert de femmes qui m'eniourait de ses ondulations, tout cela trouvait son écho dans mon cœur, et y éveillait des accords de la même famille.
Bentôtcenefiitplusla puissance magique de la première surprise, la féerie saisissante d'une apparition nouvelle; c'était déjà l'esprit calme,
comme un critique qui lit un poème, qui appréciait ces femmes avec des yeux prudemment ravis. Et, dans une pareille appréciation , Toii découvre bien des choses tristes :. la richesse du passé , la pauvreté du présent , et Forgueîl qui a survécu. Les filles de Trente sépareraient bien volontiers encore, comme au temps du concile, alors que la ville resplendissait dan» le velours et dans la soie; mais le concile a laissé peu de résultats ; le velours est râpé, la soie effilée, et il n'est resté aux pauvres enfants qu'un misérable oripeau, qu'ils ménagent avec un soin inquiet pendant la semaine, pour s'en attifer encore le dimanche. Encore en est-il un grand nombre qui sont obligés de se passer même de ces restes d'un luxe déchu, et d'avoir albrs recours à foutes sortes de produits â bon marché de notre siècle. Alors il y a de bien touchants contrastes entre le corps et l'habit : la bouche finement taillée semble faite pour dicter des ordres souverains, et elle est ironiqtieriierit ombragée pdr un ridicnle chapeau d'é-. corce avec des fleurs de papier découpé ; le sein tè plui^ fier se gonfle sôUs une fraise de fausses et lourdes dentelles , et la taille la plus spirituelle est couverte par le plus sot coton. O dot»-
leur ! -ton nom e8t coton , et surtout coton à raies brunes ! Car, hélas, rien ne m'a si douloureusement afiecté que Taspect d'une Trentaîse, que ses traits et là pureté de. son teint faisaient ressembler à une divinité de marbre, et qui, sur ce noble corps antique, portait une robe de cotonnade rayée de brun , de sorte qu'on eût dit que la Niobé de pierre s'était tout d'un coup mise en belle humeur,., et déguisée en costume de notre âge , et qu'ainsi gueusement *fière et grandiosement embarrassée , elle x^ourait par les rues d'une ville du Tyrol !
xvr
Quand je revins à la locanda delta grande Europa^ où j'avais commandé mi bon pranzo, je me sentis réellement Tâme si dolente que je ne pus manger, et cela veut dire beaucoup.
Je m'établis devant la porte de la botega voisine, me rafraîchis avec dii sorbet, et me dfs à part moi :
— Cœur capricieux ! te voilà bien à présent en Italie. , . Pourquoi ne tyriliseS'tu pas ? Ne se-
raient-cc peut-être pas les vieux chagrins d'Allemagne , les petits serpents qui se sont blottis profondément en toi , qui sont venus en* Italie de compagnie, qui se réjouissent maintenant, et c'est alors que cette allégresse commune produit dans son sein cette douleur pittoresque, qui pique , se tord et siffle d'une façon si singulière dans ton cœur ? Et pourquoi les vieux chagrins n'auraient-ils pas aussi leur part de joie? tout est si beau ici en Italie , que la souffrance même y est belle; dans ces palais de marbre ruinés , les soupirs résonnent d'une manière bien plus romantique que dans nos petites maisons en briques si proprettes ; on est bien plus voluptueusement pour pleurer SOUS ces bosquets de laurier , que sous le feuiK lage aigre et grondeur de nos sapins , et les rêveries désireuses et languissantes trouvent bien mieux leur compte en facç de ces nuages à formes idéales dfins le ciel bleu d'Italie, que sous notre vulgaire ciel gris -cendre en Allemagne , où les nuages eux-mêmes ne noua font guère voir que d'honnêtes charges d'épiciers , et bâillent d'erintii juéqu^à terre ! Res-^ tez donc dans mon cœur, chagrins! vous ne troilyeriez nulle pajrt une meilleure conditioix.
8o REISEBILDER.
Vous m êtes chers et précieux , et personne ne saurait i^ous conserver et vous soigner aussi bien que moi; et puis, je Tayoue» vous me faites plaisir. Et qu'est-ce^ à bien prendre , que le plaisir? Le plaisir n'est qu'une douleur fort agréable.
Je crois que Ja musique , qui, sans que J'y prisse garde , s'était fait entendre devant la hotega , et avait attiré un cercle de spectateurs , avait, à la façon du mélodi^ame, accompagné ce monologue. C'était nn singulier trio .com^ posé de deux hommes et d'une jçune fiUç qui pinçait la harpe. L'un des hommes, habillé d'une redingote d'hiver en molleton blanc, avait une large carrure et un visage de baûdit qui étincelait , comme une comète menaçante, au milieu de cheveux et de favoris noirs : il tenait entre les jambes un énorme violoncelle qu'il raclait avec la même furie que s'il eût, dans, les Abruzzes, jeté à terre quelque voyageur, et qu'il voulût se dépêcher de lui couper le cou ; l'autre était un vieillard long et maigre, dont les jambes ébréchées tremblotaient dans un ci-devant pantalon noir, et dont les cheveux , blancs comme la neige, contrastaient tristement avec son chant bouffe et ses
soubresauts extravagants. C'est déjà une chose affligeante qu'un vieillard soit contraint par le besoin à vendre le respect qu'on doit'â ses cheveux blancs, et à se faire bateleur; mais combien cela est plus affligeant encore quand il se dégrade ainsi en présence de son enfaùt , ou même de moitié avec elle! Cette jeune fille appartenait au vieux bouffe , elle accompagnait avec la harpe les charges les plus indignes de son père, ou bien, quittant sa harpe, chantait avec lui quelque duo comique où il prenait le rôle d'un vieux fat amoureux , et elle celui de son anlante jeune et coquette; qu'on pense, en outre, qu'elle paraissait à peine adolescente , et qu'il semblait qu'on eût fait de cette enfant, avant qu'elle fût parvenue à Tâge nubile, une femme, et une femme peu modeste.
De là cette flétrissure de pâles couleurs , cette tristesse fiévreuse sur ce beau Visage , dont les formes empreintes de fierté repoussaient en même temps toute compassion inquiète ; de là le chagrin secret de ses yeux , qui brillaient avec une intention si agaçante sous leurs noirs arcs triomphaux ; de là Taccent profondément douloureux de sa voix , qui contrastait si mystérieusement avec la belle bpuche souriante
d'où il s'échappait; de là la délicatesse tnala-* dive de ces membres fléchissants , qu'une pethe robe de soie bien courte, à peu près violette, couvrait aussi bas que possible. Des rubans de satin de couleurs bien tranchantes voltigeaient sur un vieux chapeau de paille, et sur le sein apparaissait, comme un symbole, un bouton de rose ouvert , qui semblait pu-' vert avec violence , plutôt qu'épanoui naturdlement dans sa verte enveloppé. Cependant il y avait sur cette malheureuse jeune fille , sur ce printemps déjà corrompu par le souffle de la mort, un charme inexprimable, une grâce qui se manifestait dans chaque mine , dans le moindre niouvement, dans tout son accent, et qui ne se démentait même pas alors qu'elle s'avançait en sautillant et avec une lasciveté ironique vers son père, lequel, aussi, immo-» deste , présentait en se dandinant son squelette de ventre. Plus elle gesticulait avec impu-* dence , plus profonde était la pitié qu'elle m'inspirait , et quand son chant s'élevait alors tendre et mélodieux comme pour implorer un pardon, les petits serpents tressaillaient de joie au fond de mon sein , et se mordaient joyeuse-^ ment la queue. La rose semblait me regarder
aussi d'un air suppliant, je la vis même une fois trembler et pâlir.; mais , au même instant, la jeune fille battit des trilles follement brillants à Taigu ; le vieux chevrota d'un ton plus amoureux encore ; la rouge figure de comète martyrisa sa basse avec tant de colère qu'elle rendit d'elle-même les sons les plus grotesques, et les auditeurs poussèrent de folles clameurs de satisfaction.
C'était un vrai morceau de musique italienne de quelque opéra buffa à la mode, de cette es-^ pèce qui laisse à la verve comique le champ le plus libre, où elle peut se livrer à tous ses bonds capricieux , à sa folle sensibilité , à sa douleur riante, à ses inspirations de mort qui font tant goûter le bonheur de vivre. C'était tout-à-fait la manière rossinienne , comme elle éclate le mieux dans le Barbier de Séville. Les détrac-
leurs de la musique italienne y lesquels fulminent des condamnations même contre celle-là, n'échapperont pas un jour dans Tenfer au châtiment qu'ils auront bien mérité, et seront peut - être condamnés à n'entendre , pendant la sainte longueur de l'éternité, autre chose que des fugues de Sébastien Bach. J'en suis fâché pour plus d'un de mes collègues, pour BeUstab, par exemple, qui subira comme les autres cette sentence, s'il lie se convertit, avant de mourir, à Kosaini. Kossini , divino maestro, Aelios d'Italie , qui as dardé tes rayons sonores sur toute la terre, pardonne à mes pauvres compatriotes , qui te blasphèment sur vélin et sur maculature. Moi, je me IsSsse enchanter par tes accords dorés , par tes éclairs vibrants, par tes rêves étincelants, par tes papillons mélodiques, qui voltigent él^ammént autour de moi et pressent sur mon âme leurs baisers comme avec les lèvres des grâces ! Divino maestro ! pardonne à mes pauvres compatriotes, qui ne voient point ta profondeur, parce que tu la couvres avec des roses. Tu ne leur parais pas assez chargé de pensées, parce que tu voltiges légèrement sur tes ailes de Dieu! Il est vrai que pour aimer la musique italienne d'aujourd'hui, I. 6