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et pour la comprendre par Tamout, il faut aYoir sous les yeux le peuple même , son ciel , son caractère, sa physionomie, ses souffrances, ses )oies , enfin toute son histoire , depuis Romuhis, qui a fondé le saint empire i;omain, jusqu'aux temps actuels, o.ù cet empire a fini, sous Romulus Augustule II. Parler est chose défendue à la pauyre Italie esclave ; elle n'a que la musique pour exprimer les sentiments de son cœur. Toute sa haine contre la domination étrangère, son enthousiasme pour la liberté, la rage de son impuissance , son affliction au souvenir de sa magnificence passée, puis son faible espoir, son attente inquiète , sa soif impatiente de secourf, tout se cache dans ces mélodies qui passent de la plus grotesque ivresse de la vie à la douceur la plus élégi'aque, et dans ces pantomimes où le courroux menaçant succède aux caresses flatteuses.
Tel est le sens ésotérique de l'opéra bouffon. La sentinelle exotique et autrichienne devant qui on le chante n'en viendra jamais à soupçonner le sens de ces joyeuses histoires d'amour, de ces embarras d'amour, de ces coquetteries xl'àmour dont l'Italien couvre ses plus mortelles pensées de délivrance , comme
ITAUE, 87
Harmodius et Aristogitoib cachèrent leur poignard dans une guirlande de myrtes. Voici, par ma foi , une productiba bien folle , dit la sentinelle exotique ^ et il est bien heureux qu'elle ne s'aperçoive de rien* Car, autrement, l'impressario , avec la prima donna et le primo uomo monteraient bientôt sur ces planches qui représentent une prison ; on établirait une commission d'enquête , tous les trilles dangereux pour l'État et les fioriture révolutionnaires seraient consignés au protocole ; on arrêterait une foule d'arlequins impliqués dans de vastes ramifications de menées coupables , puis le Tartaglia, leBrighella, et même le vieux circonspect Pantalon ; on mettrait sous le scellé les papiers du Dottore di Bologna , son bégaiement nasillard le rangerait dans une catégorie de suspects plus sérieux, et Colombine perdrait l'éclat de ses yeux en pleurant sur cette infortune de famille.* Mais )e crois cependant qu'un pareil malheur ne tombera pas de sitôt sur ces braves gens , car les démagogues italiens sont plus rusés que les pauvres Allemands. Ceux-ci, qui avaient 'eu la même idée, s'étaient déguisés en farc||irs noirs avec de noirs bonnets de fous teutoinanes ; mais ils avaient l'air
si étrangement triste, et dans leurs graves sauts périlleux, qu'ils appelaient gymnases patriotiques , ils se posèrent si dangereusement et firent des grimaces si sérieuses, que les gouvernements prirent enfin l'éveil, et se virent amenés à les mettre sous clef.
Il fallait bien que la petite haipiste eût remarqué que, pendant qu'elle jouait et chantait , j'avais souvent porté les yeux sur la rose de son sein ; et quand je jetai plus tard , sur l'assiette d'étain avec laquelle elle recueillait se9 honoraires, une pièce d'at^ent qui n'était pas trop mince, elle sourit malignement, et me demanda d'un air mystérieux si je voulais sa rose ?
90 REISEBllDER.
Or, je suis rhomme le plus poli du monde , et , pour le monde entier, je ne voudrais pas offenser une rose, pas même une rose qui a déjà perdu un peu de son parfum. — Et puis, me dis-je, si elle n'est plus tout-à-fait fraîche, plus en odeur de vertu , comme par exemple la rose de Saron , que m'importe à moi , qui suis pris de rhume en ce moment ! Et d'ailleurs il n'y a que les hommes qui y regardent de si près. Le papillon Ile demande pas à la fleur : As-tu déjà reçu les baisers d'un autre papillon ? Et celle-ci ne lui dit pas : As-tu déjà voltigé autour dlune autre fleur? Avec cela, la nuit venait, — et la nuit, pensaî-je, toutes les fleurs sont grises, la rose la plus pécheresse tout aussi-bien que le persil le plus vertueux. Bref, sans trop balancer, je répondis à la petite : — Sij signora.,.
Ne va pas penser à mal , cher lecteur. L'obseurité était vpniie ,: ^t les étoiles jetaient dans te^ncamt leurs rc^rds clairs et chastes ; mais a» fondbftéikve de ce cœur palpitait le souvenir dé Maiée.la morte. Je pîensai deiaouveau à cette hoitoùi j ':étlis<debout devant le lit sur lequel était étetiduce beau èorp^ pâle avec ses douces lèvres muettes. Je me rappelai le singulier regard que me jeta la vieille femme qui devait veiller le
corps , et me confia son emploi pour quelques heures. Je pensai encore à la jaune hespéris qui était dans un verre sur la table, et répandait un parfum si extraordinaire. . . Puis je me remis à frissonner en doutant de nouveau si c'était réellement un coup de vent qui avait éteint la lampe , si réellement il n'y avait pas un tiers dans la chambre*
Jene tardai pas à m'aller coucher; je m'endormis bientôt, et me perdis dans des songes extravagants. Je rêvai donc que j'étais plus jeune de quelques heures; je recommençai mon arrivée à Trente; )e m'ébahis sur nouveaux frais, et d'autant plus en ce moment que je ne voyais au lieu d'hommes que des fleurs qui couraient les rues. Là se promenaient des œillets éblouissants, qui s'éventaient avec volupté, de coquettes balsamines , des hyacinthes avec leurs jolies
têtes vides; derrière elles se pressait une troupe de narcisses à moustaches ,et de chevaleresques spéronelles. Au coin de la rue se disputaient deux pâquerettes. Une giroflée toute tachetée^ couverte d'atours bizarrement bariolés, épiait à la fenêtre d'une chétive maison , et , derrière elle , retentissait une voix de violette du plus doux parfum. Sur le balcon du Grand- Palais , en regard du marché , était rassemblée toute l'aristocratie, la haute noblesse, ces lis qui ne travaillent ni ne filent , et se<^ croient pourtant aussi magnifiques que le roi Salomon dans toute sa splendeur. Je crus y retrouver aussi la grosse fruitière ; mais quand )e l'examinai plus attentivement, ce n'était qu'une vieille renoncule d'hiver , qui m'apostropha sur-le-champ en grondant : « Que voulez-vous, chardon dib^Nord, concombre prussienne , fleur ordinaire, fleur à une seule étamine ? Je vais vous arroser à l'instant ! »
Saisi d'inquiétude, je m'enfuis dans la cathédrale, et j'écrasai presque une vieille pensée boiteuse, qui faisait porter son livre de prières pa:r une petite marguerite. Mais je me retrouvai tout-€H-fait bien dans l'intérieur de la cathédrale. Il y avait là de longues plates-bandes de tulipes
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de toutes couleurs^ qui inclinaient la tête avec une pieuse périodicité. Dans le confessionnal était assis un radis noir, devant lequel était agenouillée une fleur dont je ne pouvais voir la face<. Cependant elle exhalait un parfum si connu de moi, que je frissonnai, et pensai d'une façon tout étrange à Thespéris qui était dans la chambre où gisait Marie la morte.
Quand je sortis de l'église , )e rencontrai un convoi funèbre, tout de roses, avec des crêpes noirs et des mouchoirs blancs, et sur la civière, hélas! était étendue la rose prématurément déchirée que j'avais connue au sein de la petite harpiste. Elle avait alors l'air bien plus touchant; mais elle était blanc de craie, cadavre de rose blanche. On déposa le cercueil devant une petite chapelle. Il n'y eut plus que pleurs et sanglots ^ jusqu'à ce qu'enfin sortit de la foule un vieux pavot, qui prononça une longue oraison funèbre, ou il bavarda beaucoup sur les vertus de la défunte , sur une vallée terrestre de misère, sur la vie future, sur la charité, l'espérance et la foi , le tout d'un ton nasillard et chantant ; enfin , une oraison délayée dans les larmes si longuement et si ennuyeusement , que, par ennui, je m'éveillai.
Mon Toiturin avait attelé ses coursiers plus tôt que Phœbus, et il était à peine midi que nous arrÎTâmes à Ala. C'est dans cette ville que les voiturins ont coutume de s'arrêter quelques heures, pour échanger leurs voitures.
Âla est déjà un véritable nid italien. La position en €st pittoresque, sur une pente de montagne, au pied de laquelle court le murmure d'une rivière ; la verdure riante des vignes en-
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lace çà et là, les palais de mendiants, rapetassés et trébuchant les uns sur les autres. Au coin du marché tout biscornu , qui est aussi grand qu'une basse-cour, se lit, en caractères magnifiques et gigantesques :Pfazza di San-Marco. Sur le fragment de pierre d'un grand écusson de blason antique, un petit garçon s'était mis à son aise. Le soleil éclairait dans toute sa splendeur l'état naïf de son dos ; il tenait dans ses mains une image de saint en papier, qu'il baisait préalablement avec une profonde dévotion. Une petite fille, belle comme un ange, se tenait auprès de lui en observation attentive, et soufflait parfois, enferme d'accompagnement, dans une trompette de bois.
L'auberge où j'entrai pour me reposer j et où je dinai, était déjà aussi tout à la manière ita-* lienne. Au premier étage, une estrade en plein air , avec vue sur la cour, où gisaient des voitures brisées et des tas de fumier, où les coqs d'Inde, avec leurs sottes crêtes rouges , et les paons, orgueilleusement misérables, se promenaient autour d'une demi-douzaine de polissons déguenillés, qui se faisaient mutuellement la chasse à la vermine , suivant la méthode de Bell et de Lancastre, De cette estrade, en sui-
vant une rampe de fer brisée, on arrÎTe à une large chambre en forme de salle. Pavé de marbre , et dans le milieu , un vkste lit où les puces font leurs noces; partout une saleté grandiose. L'hôte bondit à droite et à gauche pour demander mes ordres. Il portait un surtout vert douteux et une figure changeante, au milieu de laquelle un long nez bossu, avec une verrue rouge et velue, assise sur ce nez comme un singe à jaquette rouge sur le dos d'an chameau. Il sautait çà et là, et c'était comme si le petit singe rouge eût fait autant de cabrioles sur le nez. Mais il s'écoula bien une heure avant qu'il m'apportât la moindre chose, et quand jie m'en plaignis , il m'assura que je parlais déjà très-bien l'italien.
Il fallut me contenter pendant long-temps de ' l'agréable odeur de rôti, qui montait jusqu'à moi d'une cuisine sans porte, où la mère et la fille, assises l'une près de l'autre, chantaient et plumaient des poulets en duo. La mère était remarquablement corpulente. Ses appas, qui se cabraient d'une façon tout extravagante, n'étaient cependant rien en comparaison d'un colossal bloc postérieur, de sorte que les pre- . ^niers avaient l'air des Institutes, dont l'autre
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était le commentaire largement développé en Pandectes. La fille, peu grande, mais fortement bâtie , avait 'également des dispositions à la corpulence ; mais sa graisse fleurie ne pouvait se comparer avec le vieux suif de la mère. Ses traits n'avaient ni douceur ni le charme propre à la jeunesse ; mais ils étaient bien proportionnés, nobles et antiques, les cheveux et les yeux noirs de charbon. La mère avait, au contraift , des traits mous et indécis , un nez rouge-rose , des yeux bleus semblables à des violettes cuites dans du lait ^ et des cheveux poudrés à blanc. De temps à autre , arrivait, en un bond, Fhôte, il signor padre , qui demandait quelque plat ou ustensile , et recevait, en récitatif, l'invitation fort calme de le chercher lui-même. Alors , il claquait de la langue , fiiretait dans les armoires , goûtait aux pots sur le feu , se brûlait le museau , et repartait d'un bond, et, avec lui, son nez ci^ameau et le petit singe rouge. Aussitôt éclataient, derrière lui, les fredons les plus gais, moquerie amicale, taquinerie de famille.
Mais ce ménage de bonne humeur , et presque idyllique , fut tout-à-coup troublé par un coup de tonnerre : un garçon carré , à figdre
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d'assas3in, rugissant, se jeta dans la cuisine, et hurla quelque chose que je ne compris pas.
Quand les deuic femmes répondirent avec un signe de tête négatif, il entra dans une rage folle, et cracha feu et flamme, comme un petit Vésuve qui se fâche. L'hôtesse parut inquiète, et murmura quelques paroles conciliantes, qui produisirent un effet contraire. L'enragé saisit une pelle de fer, ca^sa quelques malheureuses assiettes et des bouteilles, et il aurait aussi bat- . tu la pauvre femme, si la fille ne se fût armée d'un long couteau de cuisine, et ne l'eût menacé de le poignarder , s'il ne partait sur-lechamp*
C'était un beau coup d'œil! La jeune fille se tenait debout, immobile de colère, comme une figure de marbre , les lèvres également pâles, les yeux fixes et homicides, le front sillonné par une veine gonflée de bleu, les cheveux déroulés comme des serpents noirs, et, dans ses mains, un couteau sanglant !... Je frissonnai de plaisir, car je voyais réellement devant moi, en chair et en os, la Médée que j'avais souvent rêvée dans mes nuits de jeunesse , alors que je m'étais endormi sur le sein chéri de Melpomène, la belle et som];>re déesse.
Pendant cette scène , le signor padre ne sortît
pas le moins du inonde de son tran tran ; il ramassa avec un calme affairé les tessons, rampa à la recherche des assiettes qui étaient restées en vie, et m'apporta tout aussitôt une zuppa au parmesan, un rôti solide et ferme comme la fidélité allemande, des écreyisses rouges comme l'amour, des épinards verts comme l'espérance, avec des œufs, et, pour dessert, des oignons à l'étouffée, qui m'arrachèrent des larmes d'émotion. — Ce n'est rien; c'est la méthode ordinaire dePietro, me répondit-il quand, tout stupéfait, je lui fis un signe du côté de la cuisine. Et, en effet, quand l'auteur de la scène se fut éloigné, il sembla que rien n'y était arrivé : la mère et la fille se rassirent aussi calmes qu'auparavant, et chantèrent et plumèrent des poulets.
Le compte me donna la certitude que le iignor padre s'entendait aussi à plumer ; et comme pourtant je lui donnai encore quelque chose pour boire , il éternua avec un ravissement si intense, que le petit singe faillit tomber de son siège. Sur quoi j'envoyai un signe amical à la cuisine, qui me renvoya un adieux tout aussi amical. Je fus bientôt assis dans une nouvelle voiture, et roulai avec vitesse dans les plaines de Lombardie. Le soir même j'arrivai dans l'antique et célèbre Vérone.
XXÎ.
La puissance muliiple des àpparitiofas nou- VeUes ne m'ayait ému à Trente que dans le crépuscule, et par voie dé pressentiment, comme le frisson d'attente dans un conte de fée ; mais à Térone je fus saisi comme par un énergique songe de fîèVre plein de couleui^s brûlantes , de contours traiichés, de fabuleux éclats de trompettes, et de bruit d'armeà au lointain. Il y avait là maint palais délabré qui me regardait fixe^
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ment comme s'il eût voulu' me confier un vieux secret, qu'il ne fût retenu que par la cohue importune de tous ces hommes du grand jour, et me priât de revenir à la nuit. Pourtant, malgré le tapage du peuple et le soleil impitoyable qui versait sa rouge lumière, çà et là quelque sombre tour m'a jeté un mot significatif; j'ai safsi le chuchotement de quelques statues brisées , et comme je montais un petit escalier qui conduit à la Piazza-dei'Signorij les pierres me racontèrent une effroyable histoire de sang , et je lus au coin les mots : Scata AmmazzatL
Yérone, la ville antique et célèbre, assise sur les deux rives de l'Adige , a toujours été comme la première station des peuples germaniques qui quittaient les forêts du Nord et passaient les Alpes, pour s'abattre sous le soleil do^é d^ la; douce Italie^ Quelques-uns. s'avancèrent plufi loio^ d'autres, s'y trouvèrent bieo tpi^A d'abwd, et ils s^y établirent commode-* ment^ revêtirent d^S: habits de soie ^ et $j@ couchèrent, paisiblement parmi les fleurs etles cyprès, jusqu'à ce qviS de nouveaux aventuriers, qui» avaient encore leurs froixls vêfceme^& de fer^ vUiBfieut du I>k)ff d et les dépofi^dassent,, histoire qui s'est renouvelée souvent, et que les
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historiens ont appelée l'émigration des Barba^ res. Quand on erre aujourd'hui dans l'enceinte de Vérone 9 on retrouve partout les vestiges merveilleux de ces temps , ainsi que des temps plus anciens et plus modernes. Les Romains particulièrement sont représentés par l'amphithéâtre et l'arc de triomphe; l'époque de Théo* doric, le Dietrich de Berné, que nous chantons dans nos légendes, vit encore dans les restes fabuleux d'une foule d'édifice» byzantins ; des ruines presque frénétiques rappellent le roi Alboin et ses Lombards furieux, et d€S monuments jeunes de diiC siècles nous reportent à CRarlemagne, dont les paladins sont ciselés à la porte de la cathédrale avec toute la grossièreté franque qu'ils ont cer* tainemait eue pendant leur vie. Oi^ se figure la ville comme une grande hôtellerie des peuples, et de même qu'on grave dans les aubei^s son nom sur les murs et sur les fenêtres, chaque peuple a laissé ici des traces de son passage, qui sans doute ne sont pas toujours d'uçie écriture ficurt lisible , vu que mainte peuplade ^tmanique ne savait pas encore écrire , et qu'il lui fallait recourir à. la destruction pour laisser un souvenir : cela suffisait certainement, car ces
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ruines parlent plus clairement encore que de^ caractères élégamment sculptés. Les barbares qui occupent de nos jours Fantiquc hôtellerie ne manqueront pas de laisser de semblables monuments de leur aimable présence , car ils sont pauvres en sculpteurs et en poètes qui les recommandent à la mémoire des hommes par des moyens plus civilisés^
Je ne demeurai qu'un )o\ir à Vérone , mais dans une continuelle admiration de toutes ces choses inouies , immobile tantôt devant les édifices antiques , tantôt devant les hommes qui fourmillaient au travers avec un mystérieux empressement, puis enfin devant ce ciel d'un bleu divin qui enfermait comme un cadre précieux cet admirable ensemble , et efi faisait jun tableau. Itfais il es$ curienjt de faire soi-même partie du tableau qu'on vient de considérer, et d'en voir les figures vous sourire, surtout les femmes, comme cela m'arriva agréablenSent sur la Plazzanlelle-Erbe^ c'est«-à-dire le marché aux l^umes. 11 y avait là foule de délicieuses figures , femmes et filles , figures aux grands yeux languissants , corps charmants et fort habitables , d'un jaune piquant , naïvement sales, créés plutôt pour la nuit que pour le jour. Le
voile noir pU blanc que les femmes de la yiUe portent sur la tête , était jet^ ayec tant d'art autour du sein , qu'il semblait plutôt trahir que cacher les formes. Les servantes portaient çies chignons traversés par une ou plusieurs flèches d'or, ou par une petite baguette d'argent à tête de gland. Les paysannes avaient pour la plu-r part de petits .chapeaux cle paille en forme d'assiette, avec des. fleurs coquettes, relevés sur un côté de la tête. L'habillement des hommes s'éloignait moins du nôtre. Je fus seulement surpris par les énormes favoris noirs qui sortaieiit en bouquet des cravates , et que je voyais là pour la première fois.
Mais en ob^rvant de plus près ces geqs, hommes et £^nmes, on découvrant ^ur leur^ figures et dans tout leur être, le? trace? d'nnç civilisation qui diffère de la nôtre en ce qu'elle n'est pas sortie de la barbarie du moyen-^ége , mais de l'époque romaine , civiliaatioa qui 9V jamais été détruite , et n'a fait que se mpdifier selon le caractère des maitrei^ successifs du pays. La civilisation chez ces hommes n'a pas un poli remarquablement neuf comme chez nous , . ilù les troncs de chêne sont rabotés d'hiei^ et où tout -sent encore le vernis- H f^^vxr
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ble que toute <sette cohue de la Piazza-déHe-^ Erbe n'a fait que cbànger peu à peu, dans le cours deis temps, la'Coupe de ses habits et la forme de son lâiigagé, et: ^ue l'esprit de ses moeurs raffinées soit resté à peu près le même. Quant aux édifices qui entourent cette place, ils ne pouvaient si facilement ti^arc^er avec le temps^ mais ils- n*^i spiit pas plus mal pour cela,. et leur aspect émeut Tâme d'une manière étrange. Il y a là de hauts palais en style- vénitieu-lom* bàrd , avec d'innombrable» balcons et de rian* tés peintures à fresque. Au milieu s'élève une colonne monumentale isolée, un]e fontaine jaillissante et une sainte de pierre^ Ici l'on voit le palsds Podesta , grotesquement rayé de blanc et de i^Ugé, se dresse»^ derrière unepuissante porte à piliers; là bas encore on aperçoit un vieux clocher carré, avec un cadran effacé et une aiguille bj'isée, comme si le temps avait voulu se détruire soi-même. . . Sur toute -la place estrépandue cette magie romantique qui nouê subjugue si doucement âans les créations fantastiques de Ludovico Ariosto et de Ludovioo Tîeek: •
' P^è^ de cette place est une maison ^'on re* garde ^c^mmé lé palài^s des Qapùlets, àr cause
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dAM:Gliapeaus€td{)Céail^Hie8SUSJdel&povte iptélîfeiire. C 'est a«|purd'km lia salie ciai>iiretpoarl^ •:?oiliifiriersjet>p6urles roulkrs^ «t on çiuqfielËm de ferblaac, peinte» .rouge^ettout troué, ymt>^p^ pendu comme «nseigne. Non loin deiliài, '.àâàis -Wfte "église, an .f ous ttiontcè donsi la ^hà^die '0à , d's^èsia tradition, le qouple iéfoctupé fatiBii. Un po^ Tisite toûfodars volontiers de sekibislblés lieux, encore qu'il soit le pr^ier à rire de la crédulité de son cœur. Je trouvai dans cette • chapelle une femme solitaire, pauvre créature pâle à faire peine, qui, après être restée longT temps à genoux et en prière, se leva en soupirant, me regarda d'un air tout surpris avec ses yeux malades et tranquilles , puis s'éloigna en fléchissant sous le poids de ses membres brisés. Les tombeaux des Scaliger sont aussi près^ de la Piazza-^elle-Erbe. Ils sont aussi merv.eilleusement magnifiques que cette race orgueilleuse elle-rméme, et il est dommage qu'iîs soient placés dans un coin, resserrés tous dans un étroit espace, pour occuper aussi peu de place que possible, et où il en reste à peine aussi au spectateur pour les contempler à son aise. On dirait qu'on a voulu figurer à nos yeux la représentation historique de cette race, q«i n'oc-
1 q8 rbisebilber.
cape en effet qu We petite place dans l'histoire générale d'Italie ; mais cette place est complètement remplie de faste, de faits et de sentiments d'éclat, et de magnifique arrogance. Coimme dans l'histoire, on les Toit ici sur leurs monuments, fiers chevaliers de fer sur des coursiers de fer, et, par-dessus tous les autres, dominent
Can^Grande, l'oncle, et Mastino, le neyeu.
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Beaucoup de geas ont fait des. phrases sur ramphithéâtre d^ Vérone ; il y a là^ en effet, asseï de place pour les dbseryatioua^^et il n'en lest aucuiO0 qui ne pùtenStrerdand Kaii^ de cette célèbre jcQOftruetion.Jl est bâti tQut^^rfait dans ce } style sérieux , style 4e fait 9 d^nt la beauté connue .dans une solidité accoçipUe, et qui, auftsi que tous les édfljfioes publics desKomain^, pst rexpv^toÎQii d'mi esprit qui n'est autre que
1 1 BEISEBIIiDER.
respritdeRome elle-même. Et Rome!.. Qui est assez robustement ignorant pour que son cœur ne tremble pas secrètement à ce nom, et qu'au moins une crainte traditionnelle ne mette en )eu tout son cerveau? Pour moi, j'avoue qu'il entrait dans mon émotion plus d'inquiétude que de plaisir, quand je pensai que j'allais l)ientôt fouler le sol de la vieille Rome. — La vieille Rome est bif]| /iv^rte aujourd'hui, me disais-je pour rassurer mon âme tremblante, et tu auras la joie de considérer son beau cadavre sans le moindre danger. Oui, mais si elle n'était pas tout-à-fait expirée ? me répliquait tout aussitôt une pensée à la Falstaff. Si elle contrefaisait seulement la morte ?« • Gela serait effroyable !
Quand je visitai l'amphithéâtre, on y jouait yMtement la comédie; On av^ât élevé au «lilieu toië> petite ban^que déchois sur làqBièlle yetéculait 'tln« fai^M Haliettiiev'ec les «pe^tâlews lâtoieM »0is «u grmxAiair, lestiM miride imit petit»' sSéges , d'«Bfi^ sur 4es>bâots tyatics de pieiM^ ^uttfMl âtii)[>htl:hé$tite» 4foiv|'ai^«ii^pris place â C64erni«!r poste, et je contenypiajs les rdâdmofetàdes <le BrigltéHa et tartâ^Kftidtt Même band d'où jaéis leR0mtfM!iregdr<kit|Hè)»eétti-
bats de gladiateurs et d'animaux féroces* Au-dessus de moi, le ciel, dôme de cristal azuré, le même que cdui de ce temps d'soitrefois ! Le crépuscule s'épaissit iuseusiblemeot,. les étoiles apparurent , Truffaldiuo riait , Smwaldiea se désolait, puis arriva epiin Pantaioi:^ qui leur unit les mains» Le peuple applaudit, et se retira tout joyeux. Tous ces jeux n'aTaient pas coûté une goutte de sang ; mais ce n!était qu'un jeu. Les jeux des Romains , au contraire, n^étaient pas des jeux* Ces honuaes ne purent jamais s'afflsiilser de la simple apparence^ il leur man^q«ait pour cela la jovialité enfantine de l'âme, et, sérieux comme ils étaient, le sérieux le plus comptant, le plus sanglant se manifestait aussi dans leinrs divertissements. Ce n'éiaienrt pas jde grands iionunes; mais leur position lès^ &isai| plus grands que les autres ^niants de la ferre, car ils étaient deboutstii* Romie» Qu|in«l 3s de$^ cehdaient des sept Gcdiines , ils élaSetit petits-.. Dé èà cette petitesse que n<nis déoMrrrons par-^ tout où s'esq^rinaie léMP vie priv^ ^ et fiereutu^* nutn et Pompei , ces palimpsestes delà natiili^y oà réparait «ijourâ'faui le vieux texte de pierre^ montrent au voyageur «la vie privée des Romaitis. dans de petites maisons à êhambrettes étroites,.
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qui coatrastent d'une façon si surprenante ayec ces monuments colosses , expression de leur vie publique , ces théâtres y ces aqueducs , ces fontaines, ces routes, ces ponts dont les ruines nous jettent encore aujourd'hui dans la stupéfaction« Mais^ ainsi que le Grec est grand par ridée de Fart, l'Hébreu par l'idée de son Dieu , les Romains sont grands par l'idée de leur Rome éternelle,.grands partout où ils ont combattu, écrit, édifié sousl'inspiration de cette idée. Plus Rome deirint grande, plus cette idée s'agrandit; l'individu s'y perdit, et les grands dont on voit encore la tête ne sont éleirés que par cette idée, et elle rend plus remarquable encore l'infimité des petits. C'est pourquoi les Romains ont été tout à Ja fois les plus grands héros etles plus grands satiriques; héros quand jls agissaient en pensant à Rome , satiriques quand ils pensaient à Rome en jugeant les actions d^ leurs contemporains^ Comparée à l'idée* de Rome , mesure gigantesque , la plus 'gl%i]id^ Individualité devait nécessairement pa* patlre «hétive, et devenir ainsi matière à raillejAe. Tacite est le maître le plus cruel dans cette «ot^te'de satire , par cela même qu'il sentait le plut» profondément la grandeur de Rome et la
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petited&e des hommes. Il est toût-à-fait dans son élément quand il peut rapporter les ra^ sonnenieq|s que faisaient sur quelque infamie impériale les mauvaises langues du Forum; il est au comble d'un.bonheur colérique quand il a à raconter quelque malencontre sénatoriale ^ par exemple une flagornerie tombée à plat.
Je demeurai long^temps encore me promet nant autour de Tamphithéâtre^ sur les bancs les plus élevés , rétrogradant en esprit dans le passé. Comme tous les édifices révèlent avec le plus d'évidence, au crépuscule du soir, l'esprit qui les habite , ces murs me dirent aussi dans leurs fragments de style lapidaire les cho^ ses les plus profondes; ils me parlèrent «des hommes de Rome antigfue, et il me sembla que )e les voyais eux-mêmes errer, ombres blan^
' châtres , au-dessous de moi dans le cirque obscur. Je crus apercevoir les Gracques avec leurs
^ longs regards de martyrs. — Tiberius. Sempro^ nius , criai-je -, je voterai avec toi pour la loi agraire. Je vis aussi César se promenant bras dessus bras dessous avec Marcus Brutus. — Vous êtes donc réconciliés ? demandai- je. — Nous croyions tous deux avoir raison ^ me ré» pondit César en riant ; je ne savais pas qu'il
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existât encore un Romain , et me crus dès lors ^torisé à confisquer Rome; et, comme mon fils Marcus était ce Romain , i^ se cr^t autorisé à me tuer. Derrière ces deux ombres se glissa Tiberius Néron avec ses jambes vaporeuses et de» mines indécises. J'y vis aussi passer des femmes, entre autres Agri{^ine, avec sa belle figure impérieuse. Elle était admirablement touchante, comme une statue antique dans les traits de laquelle la douleur est pétrifiée. — Qui cherches-tu, fille de (jermanicus ? — Déjà je Fentendais se plaindre. .., quand tout d'un ccmp retentirent le lourd tintement d'une cloche d'angelus et le fatal roulement de la re- U»aite« Les fières ombres romaines s'éyanouirent , et moi je retombai^dans le présent catholique, arpostoËque et autrichien.
XX m.
Dès qu'il fait sombre , le beau monde de Yé* rone se promène sur la place La Bra , ou s'établit sur de tout petits sièges devant les cafés où l'on hume le sorbet ^ la fraîcheur du soir et la musique. C'est là une manière fort douce d'être assis ; le cœur se laisse bercer avec ses rêveiries sur de douces vagues harmoniques, et résdnne*en écho. Maintes, fois, au moment de l'assoupissement , il tressaille quand les trompettes sonnent, et chante avec tout l'orchestre.
Il6 REISJBBILDER.
Alors Tesprit est réveillé comme par un éclat dé soleil, les sentiments à larges fleurs et les souvenirs aux grands yeux noirs s'épanouissent, et par-dessus passent comme des nuages les pensées fières , lentes et éternelles.
Minuit avait déjà sonné depuis long-temps ^ que j'errais encore par les rues de Vérone, qui devenaient peu à peu désertes et rendaient de bizarres échos. Les édifices et leurs statues tremblotaient comme des vapeurs à une demilueur de lifne , et plus d'une figiire de marbre me regarda avec une pâle douleur. Je passai vite devant les tombeaux des Scaliger, car il m6 sembla que Gan-6rande , aimable comme il te fut toujours avec les poètes , voulait descendré de son cheval et me servir de guide. — ^Reste-là, lui criai-je ; je n'ai pas besoin Ae toi; mon ccëur est le meilleur cicérone, et îne raconte partout les histoires qui se sont passées dans ces palais, et il me les raconte fidèlement , sauf leë home et les dates.
Quand j'arrivai à l'arc de triomphé tomàih, bn moine noir y passait à la hâte; bientôt aprèâ irésonna un grondement aUemand de ff^er^daT •^^ Ainico î dit en glapissaiit uii joyeux ft<H prànô.
M^is à qudlefemme app^tenait donc cette i^oîx qui me pénétra laïae avec une douceur si mystérieuse quand je montai la Scala-^Am-mazzaîi? C'était un chant comme il en sortirait de la poitrine d'un roasignol mourant^ douloureusement tendre et frappant sur les murs de ces maisons comme demandant du sebours.
C'est à cette place qu'Antonio délia Scala massacra son frère Bartolomeo , quand celui-ci se rendait chez sa maîtresse. Mon cœur me disait qu'elle était encore assise dans sa chambre , atteq^dant son bien-aimé, et qu'elle ne chantait que pour étouffer un pressentiment inquieL Mais bientôt la voix et l'air me pâturent 6i connus : j'avais déjà entendu jadis ces sons soyeux , frissonnants et saignants ; ils m'enlacèrent comme des souvenik*s tendres et suppliants, et... — Quel sot cœur est le mien, me dis-je ; ne reconnais-tu plus la romance du roi matire malade^ que Marie la morte a chantée si souvent ? Et la voix. . . Ne reconnais-tu plus la voix de Marie la morte ?
Ces longs accents me poursuivirent par ton te9 les rues jusqu'à l'auberge des Due-Torre, jusque dans ma chambre, jusqu'en rêve. Et alors je revis ma douce amie morl;^ , belle et sans mpuv^»
ment ; la vieille surreillanfe s 'éloigna encore avec son regard énigmatique, l'hespéris répandit son parfum ; je baisai de nouveau ces lèvres si chères , et ce corps chéri se leva lentement pour nie rendre mon baiser. . .
Si )e saivais seulement qui a éteint le flambleau!
.tf
Connais-tu le pays où fleurit Toranger?
Connais-tu cette ^de ? L'ItaKè y est représentée, mais' av«c les couleurs soupirantes du désir« GflBthe Fa ckantée plus complètement dans le Yoya^ en Italie ; et qàaaid il peint, il a toujours l'original sous lés yeu%, et Ton peut se fier é loi poiH" la fidféJKté des eontôùrs et de la coulevor. Je troimw. dona jj^us CMamode de renmiyer ooie km pMM^toM^sau Vb^ge de Goethe,
130 REISEBILDXll.
d'autant plus qu'il a fait le même trajet par le Tyrol jusqu'à Vérone. J'ai déjà parlé précédemipent de ce livre avant d'avoir connu par moimême le sujet qu'il traitait, et je trouve complètement justifiés aujourd'hui mes pressentiments de critique. Nous y voyons en eflFet partout les choses prises sur le fait, et la docile tranquillité de la nature. Gœthe lui présente un miroir, ou, pour mieux dire, il est lui-même ce miroir de la nature. Voulant savoir quel air elle avait, la nature créa Gœthe. Il lui a été donné de réfléchir jusqu'à ses pensées, jusqu'à ses sensations , et l'on ne peut en vouloir à un chaud partisan de Gœthe , surtout dans la canicule ^ de s'ébahir tellement sur l'identité des images du miroir avec les objets eux-mêmes, qu'il en vient au point d'accorder au miroir la force créatrice, la puissance de créer des objets semblables. Un M. Eckermaiïn a écrit sur Goethe un livre , dans lequel il assure fort sérieusement que si le Bon-Dieu, lors de la création, avait dit à Gœthe : -— « Mon cher Gœthe, j'ai fini, gprâce à Dieu ; j'ai tout créé à l'exception des oiseaux et des arbres ; tu me rendrais un vrai service d!ami si tu voulais créer à ma place ces bagatelles^ » — Gœthe aurait, tout aussi bien que
ITALU. 1 21
le Bon-Dieu, créé ces animaux et ces plantes tout-à-fdt dans l'espât du reste de la création^ c'est-à-dire les oiseaux avec des plumes et les arbres avec de la verdure.
Il y a de la vérité dans ces paroles, et, pour moi, je pense que Goethe aurait quelquefois fait son affaire mieux encore que le Bon-Dieu,, et qu'il aurait par exemple créé M. £ckermann bien plus complet, c'est-à-dire avec des plumes et de la verdure tout ensemble^ C'est vraiment une faute de création qu'il ne pousse pas des plumes vertes sur la tète de M. Eckermami, et Goethe a cherché du moins à remédier à cette défectuosité,' en commandant pour lui un bon-^ net de docteur à lena, et en le lui plantant de sa main sur la tête.
Après le Voyage en Italie de Goethe, on doit recommander Vltalie de lady Morgan et la Co^ rinne de madame de Staël. Ce qui manque à ces dames en talent, pour ne pas paraître insignifiantes auprès de Gœthe, elles le compensent par des sentiments virils qui manquent à eelui-ci. Car lady Morgan a parlé comme un homme $ ses paroles ont jeté des scorpions dans les cœurs des bourreaux allemands ; elles étaient courageuses et douces les cadences de ce rossi-
192 R£ISI£MLB£R,
gâol de la liberté*' De même, madame de Staét était, comme chacun sait», une aimable man** dière dans Tarmée des libéraux , et (l^urait in* trépidement dans les rangs des combattants, atec son tonnelet d'^ithousiasme , rendant la force aux hommes affaiblis, et combattant ellemême a^ec eu^ mieux que les plus vaillants.
Coeoais^u k paya où Seutit Tooiiifer?
Le fruit d'or est en feu sous le feuillage «andu'e ;
Un air tiède y souffle du ciel bleu ;
JLe myrte y croît paisible et le laurier superbe.
Oh ! le connais-tu bien P
Partons! partons I le Teiix^nion bien-aimé^ le rerofr aTeo t^i..
.... Oui , mais ne voyage pas au commencement d'wût, où Ton est rôti par le soleil pendant
1^4 BEISEBILDER.
le jour, et mangé la nuit par les puces. Et puis je te conseille aussi , cher lecteur , de ne pas aller de Vérone à Milan par la diligence.
Je partis en compagnie de six bandits dans un lourd carrosse, qui, en raison d'une poussière trop intense , resta si soigneusement fermé de tous cotés, que je ne pus guère observer la beauté du pays. Deux fois seulement, avant d'arriver à Brescia, mon voisin ouvrit la lucarne latérale pour cracher. La première fois, je vis quelques sapins suants qui , dans leur sombre habit d'hiver, semblaient beaucoup souffirir de la chaleur de ce soleil dévorant; la seconde fois , j'aperçus un coin de lac admirablement bleu où se miraient le soleil et un maigre grenadier. Celui-ci, Narcisse autrichien , admirait avec une joie d'enfant comme sa ressemblance était fidèle dans ce miroir, quand il présentait ou portait l'arme, et quand il mettait en joue.
Je n'ai que peu de choses à dire sur Btescia même, parce que j'y employai à faire un bon dîner le temps de mon séjour/ On ne peut en vouloir à un pauvre voyageur d'apaiser la faim du corps avant celle de l'esprit. Cependant je fus assez consciencieux, avant de remonter en voiture, pour demander au .cameriere quelque»
):eii^ign«ment8 surBrescia, et j'appris entre auti^ que larille avait quarante mille habitants, un hôtel-de-Tille, vingt et iin cafés^ vingt églises catholiques , une maison de fous^ une synagogue, une ménagerie, une maison de . correction , un hôpital , un assez mauvais théâtre et un gibet pour les voleurs qui volent au-dessous de 100,000 thalers.
J'arrivai à minuit à Milan , et descendis chez M. Reichmann, Allemand qui a établi son hôtel tout-à-fait sur le pied allemand. Quelques connaissances que j'y retrouvai me dirent que c'était le meiflèur hôtel detoute l'Italie^ et ne se lassaient pas de mal parler des puces et des aubergistes italiens . » .
Xe troisième de cette confédération était un mister Liver ^ que j'avais laissé comme un jeune . veau à Brighton , et que je retrouvais alors bœuf à la mode à Milan. Il était tout-4ifait: habillé en dandy, et je n'ai jamais vu d'homme qui sût mieux faire des angles avec toutes les parties de sa figure. Quand il plantait ses pouces dans les entournures de son gilet, il
1 26 REISIBILDIER.
faisait des angles avec le poignet et ayec chaque doigt ; enfin sa bouche* était ouverte en carré. Ajoutez à oela une tête anguleuse, étroite derri^e, pointue du haut, avec un front court et un menton fort long. Au nombre de mes connaissances anglaises que je revis à Milan, se trouTait aussi la grosse tante de Liver , descendue des Alpes comme uneavalanche de graisse, escortée de deux jeunes oies du Nord, blanches et froides comme la neige, miss PoUy et miss MoUy.^
Ne m'accuse pas d'anglomanie, cher lecteur, si, dans ce livre, je parle très^souvent d'Anglais; mais les Anglais sont aujourd'hui trop nombreux en Italie pour qu'on puisse éviter de les voir. Ils parcourent ce pays en essaims complets, campent dans toutes les auberges, courent partout pour tout voir, et l'on ne peut plus se figurer un citronnier d'Italie sans une Anglaise qui en respire le parfum, ni une gak* rie sanfi une soixantaine d'Anglais qui, leur Guide à la main, errent tout autour pour con* stater si l'on trouve encore à sa place tout ce qui est indiqué comme r^narquable dans ce livre. Quand on voit ce peuple blond, aux joues vermeilles., avec ses carrosses vernissés, ses la**
quais chamarrés, ses chevaux de course hennissants, s^s chambrières à voile vert et ses autres brillants ustensiles 9 descendre, <mrieux et paré, les Alpes , et ti^aversér toute l'Italie, on croit voir une élégante émigration des barbares. Et, dans le fait, le £Q8 d'Albion, quoiqu'il porte du linge blanc et paie tout comptant , n'est pourtant qu'ua barbare civilisé, en comparaison de l'ItaUen, <|ui annonce plutôt une cîvili^ sation qui passe à la barbarie. Celui-là montre dans ses habitudes une grossiste retenue, ce* lui-ci une délicatesse dévergondée. Et ces pâles figures italiennes, avec le blanc des yeux souffrant , et leurs bouches maladivement tendres, quel indéfinissable air de distinction elles ont auprès de ces vÎ3ages britanniques, gourmés avec leur santé trivialement rouge.
Tout le peuple itjs^en est malade intérieurement, et les hommes malades sont véritable*^ mmt to)i|ours plus dîdlingués que ceux à bonne santé : eaf if n'y a que le malade qui soit un homme; ses membires racontent une histoire de souffrance;... ils en sont spiritualisés. J0 crois même que par le moyen des tcurtures de la douleur, les animaux pourraient parvenir à l'état d'hommes. J'ai vu une fois un chien mon*
XXYÎ.
Quoique j^^usse dès à présent, cher lecteur, occasion de te régaler de mes jugements sur Tart à propo; de TAmbrosiana et de la Brera , je Yeux pourtant détourner de toi ce calice^ et me borner à remarquer que J'ai retrouvé chez plus d'une belle Lombarde , dans les rues de Milan , ce menton pointu qui donne aux figures de Fécole lombarde une teinte de sentimentalité.
C'a toujours été une chose fort instructive
ITALIE. l3i
pour moi quand j'ai pu comparer avec les ouvrages d'une école , les originaux de la race qui lui avait servi de modde. Je comprenais alors bien mieui le caractère de Técole. C'est ainsi que la foire de Rotterdam m'a donné tout d'un coup l'intelligence de Jean Steen dans toute sa divine joviisilîté, et que plus tard /j'ai reconnu sur le Long*Arno les formes bien, dessinées et l'esprit capable des Florentins , et sur là place de San'-lfavco la vérité dé eouleur et la rêveuse superficialité des Yénitiens. Prends toii vol ver^ Rome , ma chère âme , et peut-être t'élèveras-^ tu alors jusqu'à concevoir l'idéal et Raphaël.
Gep^idant je ne puis passer sous sitence une merveille de Milan , la plus grande sous toiis les r£q>portb. Je veux dire le dame. (
< Se loin on dirait ce monument de (>apier blanc décdiqpé : on àpprochèj^t l'on est séiipèfiadt est reoouriaîèsaiit ^e cet^ découînr^'resf^ d'Hii marbvaincmiitestable; Lcs-innombnriblesr staitnes d^ saintsr^qui'ciiuini^ntitbut fédifié^y regardant dan«to«1«vles-'d»piri3ta8!sods teovf petite^ niches gQtlnc(^nes^:tiAifidiËes)UoiF4«^ sur ' toutes' les aiguimi \ î^ttfLéM- mn ')M}Upfc^: de. f^ibrce |à{.en(ftnMbt€t;'|reApiît/'QufiidI(fl^ coilUdifere »cet> oûirrage. unnpeur^léhg-forafVK'
l32 REISEBILDER.
on finit par le trouyer tout-^'^fait joli, colossalement mignon, un vrai joujou pour des enfants de géant. Par un clair de lune de minuit , il offre le plus bel aspect : alors tous ces hommes de pierre blanche descendent du milieu.de leur foule aérienne, se promènent ayec vous, sur la place , et vous murmurent dans ToreiHe de vieilles histoires , de belles et saintes histoires, des histoires toutes secrètes sur Galéas Yisconti, qui a fait commencer le dôme, et sur Napoléon Bonaparte,, qui l'a fait continuer long-temps après.
— Yoîs-tU) me dit un drôle de saint taillé dans les temps les plus modernes, avec du niarbre tout moderne^ vois-^u, mes vieux camarades ne peuvent comprendre pourquoi l'empereur Napoléon a poussé avec tant de passion rachèvemeat du dôme. Mais je .sais bien, moi, qu'il - prévoyait que cette grande maison de pierre serait^ dans tous les cas, un édifice fort utUe , et qu'on pommait encoie s'en servir quond le clHiiliaqiflme sera passé.
Quand le christianisme sera passé !. . . Je fus presque effrayé quand j'entendis qu'il y avait en Italîf ^^^ saints qui tenaient un pareil laur ga^e, et cela sur une place 6Û dès set^tifieUes
ITALIE. l33
autricfaieniies se promenaieiKt avec bonneU d'ours et gibernes. Après laift ^ cet original de pierre a raison sous quelques rapports : Vintér rieur du dôme est d'une fraîcheur délicieuse en été , gai et tout-â-fait agréable,, et ne perdrait pas son mérite quand même on en changerait la destination.
L'achèyem^t du dôme était une des peiuiées favorites de Napoléon , et il n'était plus trèsloin du but quand sa putssanee fut brisée. Les Autrichiens complètent maintenant cet ou-* vrage. On continue aussi les travaux du fameux arc de triomphe qui devait terminer la roui»
du Simplon. Il est vrai que la statue de Napoléon ne couronnera plus, comme c'était le plan primitif, cette porte triomphale. Qu'importe ! le grand empereur a laissé une statue bien meilleure et beaucoup plus durable que le marbre, et qu'aucun Autrichien ne peut soustraire à nos yeux. Quand nous serons, nous autres, abattus depuis long-temps par la faux de la mort, et emportés par les vents comme la paille des champs , cette statue se dressera encore intacte ; de nouvelles générations sortiront de la terre, se sentiront éblouir à regarder cette statue, puis rentreront dans la terre. . . ; çt le
tèimps^'impuisftuit à détruire ce monument^ »1efforcera de Fènvèlop^er dans le nuage des traditions, e^ $a gigai^tesque histoire «deviendra enfin un mythe.
iiSeut>*étre, après bi^i des siècles, viçodra un? 'ingénieur: maître d'école, qui prouvera irréfragablement , dans une dissertation profonde et savante , que ^Napoléon Bonaparte est toutà-faii le même que ce Titan qqi voulut ravir la lumière aux dieux,' et qui, pour ce crime, fut enchaîné surun rocher solitaire^ au milieu des nsKrs, livré.en prcâe à un vautour qui, chaque j^ur, lui dévorait lé' coeur.
îl
Ne va pas, je t'en prie, cher lecteur, me prendre pour un bonapartiste quand même ; mon hommage s'adresse, non aux actes, mais seulement au génie de Fhomme. Je ne Faime sans restriction que jusqu'au 18 brumaire,,... ce jour où il trahit la liberté; Et il ne le fit pa^ par nécessité, mais par une secrète prédilection pourraristocratisme. Napoléon BonapSrte était un aristocrate, un seigneur ennemi dé Féga-
i56 reisebiLder.
lité bourgeoise, et ce fut une méprise colossale, quand Taristocratie européenne, représentée par l'Angleterre , lui fit une guerre si mortelle ; car , bien qu'il eût l'intention de faire quelques changements dans le personnel de cette aristocratie, il en aurait maintenu la plus grande partie et le principe essentiel , il eût régénéré cette aristocratie, tandis qu'aujourd'hui elle est malade de vieillesse, de perte de sang et d'épuisement de sa dernière victoire, la dernière de toutes, nous l'espérons, du moins.
Cher lecteur, il faut nous entendre une fois pour toutes. .Je n'admire jamais le fait, mais seulement l'esprit humain : l'acte n'en est que le vêtement, et l'histoire n'est pas autre chose que la vieille garde-robe de l'esprit humain. Pourtant l'amour trouve quelquefois un grand charme ausL vieilles défroques, et c'est ainsi que j'aime le inanteau de Marengo.
— Nous sommes sur le champ de bataille de Marengo. — Combien mon cœur sourit quand le postillon prononça ces paroles ! J'étais parti de Milan le soir avec un très-aimable Livonien, qui contrefaisait volontiers le Russe, et je vistle lendemain matin le soleil se lever sur le célèbre champ de bataille.
C'est ici que le général Bonaparte but un coup si copieux à la coupe de la gloire, que, dans l'ivresse, il devînt premier consul , empereur, maître du monde, et ne put se réveiller qu'à Sainte-Hélène. Nous n'avons été guère plus sobres , nous autres : nous avons partagé l'ivresse , et rêvé tout-à-fait les mêmes choses ; nous nous sommes éveillés de même, et, dans notre humeur de gens d^^risés, nous faisons bien dés réflexions raisonnables. Il nous semble quelquefois que la gloire militaire est un plaisir très^uranné ; que les guerres auront dé^ sormais un sens plus noble, et que Napoléon est peut-être le dernier conquérant.
Tout semble présager en eflfet qu'il ne doit plus désomiais s'agir que d'intérêtsintellectuels, et non d'intérêts matériels, et que l'histoire «du monde ne sera plus une histoire de voleurs, mais une histoire d'esprits. Le grand levier que des princes ambitieux et avides savaient faire si bien jouer autrefois, la nationalité, avec ses vanités et ses haines , est maintenant émoussé et usé; chaque )our s'éteint un de ces sots préjugés nationaux ; toutes les âpres singularités des peuples sont écrasées sous l'action de la civilisation générale européenne; M n'y a plus de na*
lions em Europe , mais seulement 4os psprtis ; et c'est chose curieuse de voir comme ceux-ci se reconnaissent tout de suite, malgré la différence de couleur, «t s'entendent en dépit de la multiple oonfusion 4es langues^De mêo^^e qu'il y a une politique d'État toute matérielle^ il y a aussi maintenant ume politique de partis toute intellectuelle ; et tout comme la politique d'État ferait de, la moindre guerre qui éclaterait entre , deux !^es plu^ iiiisignifiantes puissances une guerre européenne on tous les états devraient intervenir avec plus ou moins d'ai*-** deiii:, en tout cas, avec un intérêt quelconque : il ne peut aujourd'hui s'engagf^r 1^ moin- . dr^ . lutte en un coin du monde , dans laquelle, au moyen de 1^ politique d^ partis, on ne, reconnaisse tout ,.di?. suite ui^e importance intellectuelle générale, et où les partis les plus éloignés et les plus hétérogènes ne soientforcés de prendre part pour ou contre. A l'aide de cette politique de parti, que )e nomme intellectuelle, parce que ses intérêts sodit^moias ma* tériels, et que son uUima ratio n'est pas de noié* tal, il se fit>rm0 a1:^ourd'hui, comme parlapo* litique . ;d'Éts^t[^ d/çtix grandes n^saes, qui se po^eiU hpâtijies, etûfj^^e l'une del'dulse, ettcom-
battent a¥€c , de» nsgai^netl ; dm ifiadeoles; il^e^ mots d'ordre èjt les rej^réaeotante de ce6»Veu)i graades . masses de partis changeât Ions ; leid jours ; les confusions n'y manquent pas ; il se fud souttot de trèfr^grandeà méprises, qu'focf dissent ^lus qu'ils ne les .atténuiebt. ^ écttivlunsf^ di^^loinates de cette politique iilitelleçtnielles. Cê^ pendant, aloxftméme qbales téte^ise tiron^peaty le» cœurs n'en aentent pâameJji»oe qu'as velm leot, et ht tetnps marcfaé toujoAré !v<ei:& ràccooi^ j^semént de ibï grande tâche; : /' .:)
J&aàÉ quEllet.est la graàdei;tàcdM> de (ndtce tewps? ■ • • ' .; îr'î .■ :..;(;
C'est F^aiMïipation* Kdu: ipas' seàkmeskt quelle des IrlandaÎ5 , des Qreos ^ des Juifs < de Fr^ncfQprty des* dedrs d'AnkériqUE^ et ai]tre^ pK>p|ilation$ également opprimées^ .-mais'^biieB l'émancipation, de Jtotil te monde, iiëurtout dé TËuro^ie^ qui estdevènbëma)ieûrevet s'anriîdhe aujourd'hui des lisières desJMrivilégiés, (^Ifamf totrade. Léa 4u€fl<|iies reni%ataîphiIosbphiques d^ Jalibclrté peuvent forger à ;leur ^iseiteis'bhat>nes des sy U^^dàes les plûa sabtil8;pkàir hou^ dé^ montres* ^iie.tcfek millioAs d'hoùunek sont créé^ pour ^re les bétes de sommeffldquelqnéb.miUe chevaliers privilégiés, ils nepOurf*ontnou80on^
l4o REISEBÏLDER.
vaincre, tant qu'ils ne prouvèrent pas, comme dit Voltaire, que ccux4à sont nés avec des selles sur le dos , et ceux-ci avec des éperons aux pieds.
'<■ Chaque siècle a sa tâche, par Taccon^plissement de laquelle avance l'humanité. L'ancienne inégalité fondée par le système féodal était peut-ôtre nécessaire, ou une condition nécessaire aux progrès de la civilisation ; aujcHird'hui , elle les arrête , et réyolte le& cœurs civilisés. Les Français, le peuple social par excellence, ont; dû nécessairement être le plus profondément irrités par cette ijd^alité, qui bevrte le plus rudement le principe social : ils ont cherché j^ emporter d'assaut l'égalité, en coupant les tètes de ceux qui voulaient dépasser les autres, et la révolution fiit le signal cte la guerre libératrice de l'humanité !
' Gloire aux Français ! ils ont travaillé pour les deux plus grands besoins de la société humaine : la bonne chère ^ l'égalité dvile. Ils ont fait' les plus grands progrès di^ns la cuisine et dans la.Uberté; et si nous célébrons tous un jour, conviveS' égaux, le grand banquet de ré* conciliation,' et que nous soyons de bonne humeur,., ; car peut-on rien imaginer de meilleur
ITALIE. l4l
qu'une société de pairs slssis à une table bien denrie? nous porterons le premier toast aux .Français. Il se passera sans doute quelipie temps avant qu'on célèbre cette fête, avant que Témancipation soit chose faite ; mais il viendra enfin, ce temps : nous nous asseoirons, égaux et réconciliés , à la même table ; nous serons alors unis, et nous combattrons de concert contre les autres maux de l'humanité; peutêtre, à la fin, contre la mort, dont le sévère système d'égalité ne nous blesse pas du moins autant que les riantes doctrines d'inégalité de l'aristocratisme.
Ne ris pas, lecteur posthume ! Chaque siècle croit que sa lutte est la plus importante de toutes. C'est la foi propre du siècle, la foi dans laquelle il vit et meurt. Et nous aussi , nous voulons vivre et mourir dans cette religion de liberté, qui mérite peut-être plus le nom de religion que ce spectre mort et creux que nous nommons encore ainsi par habitude. . . . Notre saint combat nous semble le plus important de ceux qu'on ait jamais livrés sur cette terre, quoiqu'un pressentiment historique nous dise qu'un jour nos petits^fils considéreront cette lutte avec le même sentiment d'indifiérence
1 4^ . RElSEBILDtER.
qu/e nOûs avons pour les combats des prer nUers hommes, qui ont eu à lutter contre des monstres, ded dragons et des géliïits, égale* ment pillards et avides.
XXVIIï.
Sur le champ de bataille de Marengo, lej» réflexiops vous .arrivent jen foule, telle qu'on serait ten,té. de croire que ce,, sont les mêmes que tant d'hommes furept obliges, d'y )f4^.^^ ^^^^ leur vie en cette jouri^ée^, ef .qui errent maintenant dans ces plaines comme des chiens privés de leurs maîtres. J'aime les champs de bataille; car, tout horrible qu'est la guerre, elle témoigne pourtant de la grandeur intellec-
l44 REISEBILDER.
tuelle de rhomme , qui peut défier la mort , son plus puissant ennemi héréditaire. J'aimé surtout ce champ de bataille où la liberté dansa sur des roses de sang sa voluptueuse danse de noces ! La France était alors le fiancé qui avait invité tout le monde à ses épousailles , et , comme il est dit dans la chanson :
Oui dà ! la veille des noces On cassa au lieu de pots Des têtes d'aristocrates.
Mais, hélas! chaque pouce de.terrain que gagne rhumanité coûte des torrents de sang. Et, n'est-ce pas là un prix trop élevé? Est-ce que la vie de l'individu ne vaut pas autant que celle de la race entière ? Car chaque homme isolé est un monde complet, qui vit et meurt en même temps que lui, et chaque pierre tumulaire couvre une histoire universelle... Silence ! c'est ainsi que parleraient les morts tombés à cette place, et nous autres qui vivons, nous avons encore à combattre dans la sainte guerre de la délivrance de rhumanité. '
— Nous sommes sur le champ de bataille de Marengo — • ... Et je descendis de voiture pendant quelques minutes, pour faire mes dévotions du matin.
Une masse colossale de nuages s'arrondissait comme un majestueux arc de triomphe au-dessus du soleil, qui monta victorieux, serein, assuré, et promettant un beau jour. Pour moi, je me sentais comme la pauvre lune, qui, toute pâlissante, apparaissait encore dans le ciel. Elle avait parcouru sa voie solitaire dans la tristesse de la nuit , pendant que le bonheur dormait , et que les spectres , les hiboux et le crime régnaient seuls; et maintenant que le jour rajeuni se levait avec ses joyeux rayons et sa pourpre flottante du matin, il lui fallait partir!... Encore un regard douloureux vers la grande lumière du monde, et elle disparut comme un nuage de vapeur.
— Nous aurons un beau jour ! me cria du fond de la voiture mon compagnon de voyage. — Oui, nous aurons ui;i beau jour ! répéta tout bas mon cœur en adoration, et il tressaillit de peine et de joie ; oui, ce sera un beau jour, le soleil de la liberté réchauffera la terre plus joyeusement que toute cette aristocratie d'é-
1^6 REISBBItDEH.
toileisi ; une nouvelle génération fleurira, engendrée dans les embrassements de choix libreS) et aon plus sur une couche de corvéeret sous le contrôle de douaniers ecclésiastiques. Atcc une naissance libre , se produiront aussi dans les hommes des pensers let des sentiments libres don^ nous autres , esclaves nés , n'avons aucui^ prescience. — Oh 1 ils auront tant de peine à imaginer combien était affreuse l'obscurité de la nuit dans laquelle nous vivions, et quel horrible combat nous avions à soute* mr contre des spectres hideux , des hiboux stupides et des criminels hypocrites 1 Oh ! malheureux combattants que nous sommes ! nous qui avons dû dépenser toute notre vie dans un pareil conoibat , et qui restons fatigués et pâles quand brille le jour de la victoire ! La flamme du soleil levant ne suflSra pas à rougir iios joues ni à réchauffer nos cœurs , il nous faut mourir comme cette lune qui disparaît.... Elle est si courte pour Fhomme , cette vie au bout de laquelle est l'inexorable tombeau !
Je ne sais vraiment si j'aurai mérité qu'on dépose un jour un laurier sur mon cercueil.
La poésie, quel que soit mon amour pourelle, n'a toujours été pour moi iqu'un saint jouet,
OU un moyen consacré pour un but câeste. Je n'ai jamais attaché un grand prix à la gloire des poètesy et peu m'importe qu'on loue mes chants ou qu'on les blâme. Mais ce sera un glaive que TOUS devrez placer sur ma tombe , car j'ai été un brave soldat dans la guerre de délivrance de l'humanité.
Pendant la chaleur de midi , nous cherchâmes un abri dans un couvent de dominicains, assis à une hauteur considérable , et qui , avec ses sombres cyprès et ses moines blancs , dominait, comme un château de chasse de la foi , les vertes et riantes vallées de F Apennin. C'était un bel édifice , et après la chartreuse de Monza , dont )e n'ai aperçu que le dehors , j'ai vu encore bien d'autres couvents
ITAU£. l49
et des égfises fort remarquables. Je ne savais souvent qu'admirer le, plus de. la beauté du paysage, ou de la grandeur des vieilles églises^ ou des sentiments aussi grands , aussi solides , des constructeurs, qui pouvaient pourtant prévoir que Façhèvement de pareils édifices ne pouvait être réservé qu'à leurs arrière - petitsneveux , et qui n'en posaient pas moins tranquillement la première pierre, et élevaient pierre sur pierre , jusqu'à ce que la mort les rappelât du travail. D'autres architectes continuaient l'ouvrage et trouvaient à la fin le mênie repos;... et tous avec la ferme croyance à l'éternité de la religion catholique , avec une confiance complète dans la conformité des sentiments chez les générations futures , qui continueraient l'œuvre de leurs prédécesseurs.
C'était la croyance du temps , et les anciens architectes vécurent et s'endormirent dans cette croyance. Ils sont couchés aujourd'hui devant les portes de leurs vieilles ^lises ^ et il est à désirer que leur sommeil soit bien dur, et que les ricanements des temps modernes ne les éveillent pas. Cela serait surtout bieâ' douloureux pour ceux qui sont étendus devant les TÎeux dôme^ qu'on n'a pas achevés, s'ils al-
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laient s'éveiller tout d'un coup pendant la nuit, et qu'à la triate clarté de la lune, ils vissent leur tâche non terminée, et qu'ils comprissent tout de suite que le temps de l'achèvement n'est plus , et que toute leur existence a été inutile et sotte.
C'est ainsi que parlent les temps modernes, le jour d'aujourd'hui qui a une autre foi , une autre tâche à remplir.
J'entendis un jour à Cologne qu'un petit garçon demandait à sa mère pourquoi l'on n'achevait pas lés cathédrales à moitié bâties* C'était un bel ^ifant^ je l'embrassai . sur ses yeux spirituels; et comme sa mère ne pouvait lui donner une réponse satisfaisante , je hii dis qu'à présent les hommes avaient toute autre chose à faire.
Non loin de Gènes , de la crête des Apennins , l'on voit la mer; cette nappé bleue apparaît entre les sommets de pic3 verdoyants , et les vaisseaux qu'on voit passer et repasser sem* blent marcher â'pleines voiles sur les monta^ gnes. Quand cet' aspect vous surprend au moment du crépuscule, alors que les dernières clartés du soleil commfflicent leurs jeux fantastiques avec les premières ombres du soir, et
que toutes les couleurs , toutes les formes s'en- Teloppent dans un réseau nuageux, on se laisse aller involontairement à une illusion de féerie, la voiture descend en roulant, les images les plus douces de Tàme assoupie sont remuées , et puis retombent dans le sommeil, et Ton finit par rêver qu'on est à Gènes.
Cette ville est vieille sans antiquité , étroite sans intimité, et laide par-delà toute mesure. Elle est bâtie sur un rocher, au pied de montagnes en amphithéâtre, qui ceignent en même temps le plus beau golfe. Aussi les Génois ont-ils reçu de la nature le port le meilleur et le plus sûr. La ville étant , comme je l'ai dit , bâtie sur un rocher, il a fallu , pour économiser Tespace, faire les maisons très-hau-
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tés et les rues très-étroites, de sorte que celies«r ci sont presque toutes sombres, et qu'il n'en est que deux où puisse passer une voiture. .
Mais, pour les habitants, qui sont presque tous marchands , les maisons ne servent guère que de magasins, et, pendant la nuit, de chambi^s à coucher. Pendant tout le jour du trafic , ils courent la ville ou sont assis devant leur porte, ou , pour mieux dire , dans> leur poite , car ao^ trement ils se cogneraient les genoux avec le voisin d'en face.
Vue de la mer, surtout vers^ le soir, la ville présente un meilleur aspect. Elle est éteaduf^ sur la rive comme le squelette blanchi d'un, animal gigantesque échoué ; de noires fourmis, qu'on appelle des GéAois, courent dessus en tous sens ; les flots bleus de la mer le baignent en murmurant comme uu chant de nourrice, et < la lune, oeil pâle de la nuit, le regarde avec tristesse.
Dans le jardin du {mMis Doria, l'on voit lé vieux héros de la iher sous la figure de IS^-. tune dans un grand bassin. Mais la statue est rongée et mutilée, l'eau tarie , et les mouettes nichent dans les noirs cyprès. Gomme un éçor lier qui sait toujours bien par c<)eur ses coinér
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dieil^a oe note de Dpriâ, je peaBaitout aussitôt a Frédéric .SchôUer^. le plus noble ^ sinon le plnsi .grand pjoète: parmi les Allemands.
f^irQiioîqpie enmkiepQur la plupart^ les palais deq ' cvrdeyant maîtrvs de Gènes; des nobili, sent' encfore fotrttbeiux et resplendissants de Idke. Presque txiiâs sont sitiiéadans deui ^andés ^ri^^: nommées Sir ada**Nuovà et Balbu Le palais. D^razKO est le pltis remarquable. Il ren*ferme >de bfKios'tableAiix, entre autres un. Christ de Paul Yéronèse, dont la Madeleîùe essuie les pljkids f qu'elle vient délaver. Elle eit si belle, qn'ba . doit craîîidfe qu'elle ne soit encore sedmte iiine^ fois*.- Je restai longtemps devant eUs.;*;; -hâàs^ elle ne leva pas les yeux! Le Christ. est là comme un^^amlet de la religion : G&iô éntlmtery^ Je tlMHivaî aussi quëlcpies Holhindais et des.prodiïotions capitales de/Bnbens, toutes sati^rées de la colossale belle humeur de ce Titan néerlandais, dont l'esprit av^t des ai** lésisi puissantes V qu'il s'éleva }UM|\i'au soleil, qi^que des; çùiffitauK de fromage do Hollande pendissent â ses jambes; Je ne puis passer de^ valit le pltts^ petit tableau de ce grand maitre sons lui parfer D(i(»i 'tribut d'admiration^ d'autant^ plus qu'il est- ai^mird'hui, de mode de ne
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le regarder qu'ejûi levant les épaides, à catise de son manque d'idéalité. L'école historique de Munich se montre surtout grande sous ce point de vue. On n'a qu'à voir avec quel noble et digne mépris Tadepte cornélien , aux longs cheveux, passe devant Pierre-Paul Rubens.
Mais peut-être aussi Terreur des élèves s'éxplique-t-elle quand on considère le grand contraste que forme Pierre Cornélius à cote de Pierre- Paul Rubens. On n'en peut guère imag^iner en effet de plus grand , et pourtant il me vient quelquefois à l'esprit que ces deux maîtres ont de l'analogie , mais une analogie dont j'ai plutôt la conscience, sans la pouvoir définir.
Peut-être recèlent-ils en eux de ces qualités nationales qui se font comprendre à un troisième compatriote, à moi, par exemple, comme des accents fugitifs de la langue du pays. Cette parenté secrète ne peut nullement rési-* der dans la jovialité et dans la débauche dé couleur néeriaudàises^ qui nous sourient de si bon cœur dans tous les^tableaux de Rubens, qu'on croirait qu'il les a peints au milieu des bienheureuses fumées du vin du Rhin, aux gais fronfrons d'uile bondissante musique de Kermesse. Et* vraiment les tableaux de Cornélius
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semblent plutôt avoir été peints le yendredisaint • pendant que les chants lugubres de la procession remplissaient les rues, et résonnaient dans Tatelier et dans le cœur du peintre. Les deux maîtres se ressemblent davantage par la productivité, par la hardiesse de la création, et par leur géniale originalité. Tous deux sont nés peintres , et appartiennent à ce cycle de grands maîtres qui florissait du temps de Raphaël , temps qui a pu exercer encore sur Rubens une influ^ice immédiate, mais qui est si loin, si séparé de nos jours, que nous restons presque effrayés à l'apparition de Pierre Cornélius. II nous semble voir parfois comme l'esprit d'un de ces grands peintres de la piérîode Raphaélique, qui serait sorti de lu tombe pour peindre. encore quelques tableaux, mort créateur, évoqué par la magique formulé de résurrection entenrée avec lui. Quand nous considérons ses figures, elles nous regardent comme avec des yeux du quinrième siècle ; les vêtements sont ceux de spectres gui frôleraient en* passant contre nous à minuit. Les corps ont itoe force de magie, sont dessinés avec la vérité du songe, et violemment vrais. Il ne leur manqne que le saiig^ la vie palpitante, la couleur. Oui, Corne-
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lius est un créateur; mais si nous examinons ses créatures, nous croyons reconnaître qu'aucune d'elles n'a pu vivre long-temps , qu'elles oat dû toutesétre peintes une heure avant leur mort, et qu'elles portent en elles le douloureux pressentiment de leur fin prochaine. En dépit de leur gaité, les figures de Rubens excitait dans notre âme un sentiment tout semblable.
Elles paraissent , elles aussi, porter dans leur sein le germe de la mort ; et c'est comme si elles devaient, à cause même de leur surabondance de vie , dé la rouge pléthore de leurs chair s^, élrc subitement frappées d'apoplexie. La^ voila peut-être , cette sécrète affinité que nous pressentons si étrangement dans la comparaison entre ces deux maîtres. L'excès de la jovialité chez quelques figurés de Rubens, et la profonde tristesse dans celles de Cornélius, nous afiectent de la même manière. Mais pourquoi cette tristesse chez ce Néerlandais ? C'est* peut-^tre TaflEpeuse conviction qu'il appartient à une époque engloutie depuis long-temps, et que sa vie n'est qu'une mission posthume. Car, hélas, il n'est seulement pas Tunique peintre qui vive en ce moment; mais peut-être aussi le dernier qui doive peindre encore sur cette terre
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Avant lui, jusqu'autemps desCarraches^ s'étend une longue obscurité, et les ombres ae refermeront derrière lui. Sa main est la main lumineuse d'un esprit, main solitaire dans la nuit de l'art; et les figures qu'elle peint portent la tristesse indéfinissable d'une pareille solitude. Je n'ai jamais pu contempler, saiis. iln secret. frisson d'èfiroi , cette main du dernier peintre , alors que je voyais l'homme lui-même , ce petit homme pointu , aux yeux chauds; et pourtant cette main réveillait aussi en ndoi le sentiment de la piété la plus confiante, ^uand je me rappelais qu'elle se plaçait jadis aVec bonté sur oies petits doigts, et m'aidait à tracer quelques contours au temps où, jeune enfant, j'apprenais à dessiner à l'académie de Dûsseldorff.
Je ne puis me dispenser de faire mention de la coUeotiQn des portraits de belles Génoises qu'on montre dans le palais Durazzo. Rien ne peut jeter notre âme dans une disposition plus triste qu'une tdle représentation de bdles femmes qui sont mortes depuis plusieurs siècles. Nous sommes glacés par cette pensée mélancolique que des originaux.de ces peintures, de toutes ces belles qui étaient si aimables , si
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coquettes , si spirituelles , si piquantes , si capricieuses , de toutes ces têtes de mai avec leurs giboulées d'avril, de tout ce priatemps de femmes , il a'est rien resté que ces ombres bariolées qu'un peintre, depuis long- temps moisi comme elles, a coloriées jsur un petit carré de mauvaise toile qui se fane et tombe aussi en poussière avec le temps. C'est ainsi que disparait, sans laisser de traces,, toute vie, la beauté comme la laideur ; et la mort, sèche pédante, épargne la rose aussi peu que le chardon ; elle n'oublie même pas la clochette solitaire dans le désert le plus éloigné , et détruit radicalement et sans cesse. Partout nous voyons comme elle broie en poussière les plantes et les animaux, les hommes et leurs œuvres. Ces pyratnides égyptiennes, qui semblent braver sa rage de destruction , ne sont elles*-mêmes que les trophées de sa puissance, des monuments d'anéantissement, d'antiques tombeaux de rois.
Maia une pensée pire encore que celle d'un dépérissement continuel , d'un affreux gouffre de mort ton) ours béant, c'est que nous ne péri»sons même pas en qualité d'originaux , mais seulement comme copies d'hommes disparus depuis long-temps , qui nous ressemUaient en
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corps et en esprit , et qu'il nsAtra après nous des hommes qui auront encore le même air, les mêmes sentiments et4es mêmes pensées que nous , et que la mort anéantira ausai ;. • . . désolant et étemel jeu de redites pour lequel la terre féconde est obligée de produire sans cesse, et plus que la mort ne peut détruire , de sorte que, dans la presse d'un tel travail, elle ne peut guère s'occuper que de la conservation des espèces plutôt que de l'originalité des individus.
Plus que jamais je me sentis pénétrer par le frisson mystérieux de cette pensée, quand je vis dans le palais Durazzo les portraits des belles Génoises , et , dans le nombre , un tableau qui produisit dam mon âme «ne tendre tempête, dont mes paupières tremblent encore quand j'y pense... C'était le portrait de Marie la morte<
Le gardien de la galerie croyait, à la vérité, que ce portrait représentait une duchesse de Gènes ^ et il ajouta d'un ton de cicérone: — Il a été peint par Giorgio BarbareUi da Gastel- Franco, dans le Trévisan, dit le Giorgion; c'était un des plus grands maîtres de l'école vénitienne ; il naquit en 1477 et mourut en 1 5 1 1 .
— G'^t bien , signer custode ; le tableau est
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fort ressemblât : îl est vrai qu'il a ét^ peint quelques siècles d'avance , mais ce u'edt pas un défimt Le dessin wt conrect, la couleur excellente,- les dri^ieries du sein parfaites. Ayez seulement la bonté de décrocher un instant cette peinture ; je ne veux que soufflbr la pous^ siè^e dé dessus les lèvres , et chasser cette araig[née établie dans le coin du cadré... Marie a toujours eu une grande peur des araignées;
— Son excellence ]parait conuMs^éur ! ^
— Pas que je sache; signor custode. J^aî le talent d'être fort ému â la vue de certains tableaux, .et alors il me vient un peu d'humidité dans lés yeux. Mais, que vois^jéT d^'qtd est le portrait de l'homme en manteau fioir qui est suspendu là4>as ?
— Il est également du Gioi^g^n i c'est un chef-d'œuvre.
— Ayez, je vous prie, signor, fe bonté de le décrocher aussi , et de le mettre un instant à côté de la glace , afin que je puisée 'comparer et reconnaître si je ressemMe-au tableau;
— Son excellence n'est pas aussi pâle. Ce portrait est un chef-d^osir?re du GèomgiiMè, Ce T>eintre était rival du Titien; il naquit en i477 et mourut en i5i i. i
Cher lecteur, \e préfère de beaucoup le Giorgion au Titien , et je lui sais un gré particulier d avoir peint Marie pour moi. Tu reconnaîtras sans doute aussi bien. que moi que c'est bien en effet pour moi que le Giorgion a fait ce tableau , et non pour je ne sais quel vieux Grénois. Il est vraiment d'une ressemblance admirable, ressemblant jusqu'au silence de la mort. Il n'y manque même pas l'expression de la douleur dans les yeux, de cette douleur d'une souffrance plutôt rêvée qu'éprouvée, et qui était fort difficile à rendre. Tout le portrait «st comme soupiré sur la toile. L'homme au manteau noir est bien peint aussi , et les lèvres malicieusement sentimentales sont bien saisies, parlantes , comme si elles allaient raconter une histoire. . . C'est l'histoire du chevalier qui voulut ressusciter par un baiser sa bien-aimée, et quand le flambeau s'éteignit. . .