‹ Œuvres de Henri Heine (volume 2)Chapitre 6 sur 9 · REIS£B1U>£R · texte numérisé non relu

REIS£B1U>£R

à coucher, était agenouflléaievairi: .une madone et un grslnd crucifix.

II faut que tu saches, cher, lecteur, que le marquis, cet homme de qualité, est maintenant un bon catholique, qu'il accomplit strictement toutes les cérémonies de TÉglise hors delàquelle il n'est point de salut, et qu'il se donne même, quand il est à Rome, un chapelain, par la même raison qu'en Angleterre il entretenait les meilleurs chevaux de course, et, à Paris, la plus belle fille de l'Opjéra.

— M. Gumpel fait maintenant sa prière, me dit tout bas Hyacinthe, avec un sourire important ; çt, ïJQie montrant le cabinet de son maître, il ajouta encore plus bas : — Il reste ainsi tous les soirs à genoux pendant deux heures devant la prima dona avec l'enfant Jésus. C'est un superbe morceau d'art, et il lui coûte 600 jfrancesconi.

— Etyo^8, mqwij^iw.Hy%eipfl?^ç* pourquoi

ne voifs î^çnjouilleihyfiuSi pasjJpH^èrç lui? Ou bien ^8t-ee que, p^^ hasaç^,. yqu* .ne spri^ pas ^inidelareligioiv,^VthpU4w^?„:: ' ..,.., .. ,

r— J'f ¥;?"« aroi^eye-snlen 8ui?^ pa^,awf,,i:r pQQfdit-il :en brai^a^jl; 1^ tête.dj'im, air réfléchi-

C>$t Jtwç . bqniîfi. religion pour un baron du

ITALIE. Ii4>

beau monde, qui peut se promener tout le jour a rien faire , et pdur un amateur des arts ; mais ce n'est pas une religion pour un Hambourgeois, pour un hoïnme qui a son pain à gagner ; et ce n'est pas 'du tout une religion pour un collecteur de loterie. Il faut que, moi, j'inscrive bien exactement tous les numéros qui sortent, et si, par hasard, je viens à penser à din, don, din, don, à une cloche catholique, ou bien si j'ai devant les yeux comme un brouillard d'encens catholique , que je me trompe, ou que j'écrive un numéro faux, il peut en résulter le plus grand malheur. J'ai souvent dît à ffl. Gumpel : — 'Votre excellence est un homme riche , et peut être catholique autant qu'il le veut, se faire encenser Tesprit tout-à-fait à la catholique, et devenir, s*fl le veut, atissi bête qu'une cloche catholique, il n'en aura pas nroins son pain sur la planche. *Màis, moi, je suis un homme d'affaires j elîlfaut que je fasse usage de i^es sept sens pdur 'gagfiièh ùià ^e. • . M. Gumpel penèe^'â là vérité, que cela est nécessaire pour la civilisation, et que û je ûe deviens pas catlioliqùe, je sie cbmpre&di^ai pas les tableaux qui font partie de la crvilisati^on , ni lé Jean ûe Fiesel, le Corretchio , te €arratchîo ni le CaraVat-

chio... — Mais )'ai toujours pensé que le Cor* retchio, le Carratchio et le Caravatchîo ne peuvent rien faire pour moi, si personne ne vient m'acheter des billets, et qu0 }e tomberai alors dans le gotchio. Et puis, il faut aussi que je vous avoue', monsieur le docteur, que la religion catholique ne me fait pas le moindre plaisir ; et, en homme raisonnable^ je suis sûr que vous me donnez raison* Je ne vois pas où est Tamuisement : c'est une religion 43omme si le Bon-Dieu venait de mourir, ce qu'à Dieu ne plaise! On y sent lafumée de l'encens commeàun. enterrement, et l'on y bourcl<mne une si triste musique mortuaire, q^'on gagne la mélancolique* — Je vous le di$, ce n'est pas une religion pour un Hambourgeois.

— Mais , comment trouvez-vous la religion protestante?

— Oh! celle-ci eft trop raisonnable pour moi, monsieur le docteur^ et s'il n'y avait Torgue dans l'église protest^iite, ce ne serait pas une religion çlutout. :^ti?e^çmfSQit tUt, i^te religion |ie fait pas de n^U ^ïte ^^ J9lm» pomm^ un Vi?n^§ d'eau; ip^Hi^Up^ f^itpa^ de bîçn nprfi |a^^^ Je l'ai e»^é^, et ciette épr?9VQ pae

— Coofment donc cela , mon cher monsieur Hyacinthe?^

— Vayez-vou8 , monsieur le docteur, je me suis dit : C'est sans doute une religion bien éclairée» et elle n'a pas de rêveries, d'extravagances ni de miracles; il faut pourtant qu'elle ait un peu de ré^verie, un petit brin dexlravagance, et qu'elle puisse faire un tout petit mirade^ si elle veut passer pour une honnête ro^ ligion. Mais qui pourrait y faire le miracle? pensai-je en regardant une fois à Hambourg une égMse protestante, qui était de c^tlje espèce toute nue où il n'y a rien que des bancs bruns et de^ murs blancs, et où l'on ne voit rien sur le mur qu'une petite planche noire, sur iaqyelle sont écrits en. blanc une demÎTdouzaine de nufnéros^. — Tu £ais peut-être tort à cette religion, pensai-je de nouveau; peut-être quç ces ntiméros feraient unmiraclie toutauiisi bien qu'I|n^ ifaage ;d^ la mère 4e. Dieu ou un os 4e son meii^i» aiaint J«»eph., ^«wr :tirer la t^^oiii^.^

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jouai 8 schillings surlesambes, 6 sur les ternes, 4 sur les quaternes et 2 sur les quines; mais, je vous l'assure sur mon honneur, aucun de& numéros protestants n'est sorti. Alors, je sus à quoi m'en tenir; alors, me dis-je, en voilà assez avec une religion qui ne peut rien , dans laquelle il ne sort pas seulement un ambe... Serai-je assez fou pour mettre tout mon salut sur une religion à laquelle j'ai déjà donné 4 marcs i4 schillings en pure perte!

— La vieille religion judaïque vous parait sans doute plus convenable, mon cher?

— Tenez, monsieur le docteur, ne me pariez pas de la religion judaïque : je ne la souhaiterais pas à mon plus cruel ennemi. On n'en retire qu'outrage et avanie. Je vous le dis, ce n'est pas une religion, c'est un malheur. J'évite tout ce qui pourrait m'en faire souvenir, et comme fiirsch est un mot jtiif qui se dit eii allemand Hyacinthe, j'ai envoyé paître le vieu'x Hirsch, et je signé maintenant Hyacinthe, collecteur, opérateUr et priseur. Avec cela j'ai encore l'avantage ^tt'il y a déjâ'uh fl Énf mon cachet, et ijfûe je n'ai pas besoin de m'en faire graver un au-

Ire*. < Je vous a88tti?e qu^itinpopté-bèatccoépidàns ce monde de s'appeler de telle ou telle (àtpn ,

lé nom fait beaucoup. Quand je signe Hyacinthe, coUecteuk*, opérateur et priseur,.cela résonne bien autrement que »i j'écrivais Hirsch tout eourt , et l'on ne peut plus alors me traiter comme un gueux ordinaire.

— Mon cher monsieur Hyacinthe ! qui pourrait TOUS traiter ainsi P Vous paraissez déjà avoir tant fait pour votre civilisation , qu'on reconnaît en vous l'homme civilisé avant que vous ouvriez la bouche pour parler.

— Vous avez raison, monsieur le docteur, j'ai fait des progrès dans la civilisation comme une géante. Je ne sais vraiment pas , quand je retournerai à Hambourg, qui je pourrai fréquenter; et pour ce qui est de la religion, je sais ce que je ferai. Je puis pour le moment me servir du nouveau temple israélite , je veux dire le culte mosaïque pur avec des chants alle^ mands orthographiques, des prêches d'émotion et quelques petites extravagances dont une religion ne peut se passer. Aussi vrai que puisse Dieu me donner tous les biens , je ne demande pas présentement une religion meilleure pour moi, que ce temple d'israélites réformés, et elle mérite d'être soutenue. J'y ferai tout mou. possible , et quand je serai retourné à Ham-»

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bourg , jHrai tous les samedis , toutes les fois que ce ne sera pas jour de tirage , dans le nou- Teau temple de religion. Malheureusement il y a des hommes qui font une mauvaise réputation à ce nouveau culte israélite , et qui prétendent que c'est, sauf respect, une occasion de schisme. Mais je puis vous assurer que c'est une bonne religion, bien propre, peut-être trop bonne pour le petit peuple, à qui la vieille religion judaïque peut faire encore bien du profit. Les petites gens ont besoin de niaiseries dans lesquelles ils se sentent heureux , et ils se sentent heureux dans leur niaiserie. C'est ainsi qu'un vieux juif avec une longue barbe, et un habit déchiré , peut-^tre un peu de rogne , et qui ne peut pas dire un mot avec l'orthographe, se sent peut-être plus heureux intérieurement que moi avec toute ma civilisation. Il y a à Hambourg^ un homme qui demeure dans un taudis , rue Backerbreilengang , et qui se nomme Moïse Loque. II roule toute la semaine au vent et à la pluie avec sa balle sur le dos pour gagner quelques marcs : mais quand il rentre à la maison le vendredi soir, il trouve le chandelier à sept branches allumé, la table couverte d'une nappe blanche ; il jette de côté sa

balIc et ses soucis , et se met à table avec sa femme biscornue et sa fille plus biscornue encore , mange avec elles des poissons cuits dans une saiice blanche à Tail^ fort délicieuse, chante les psaumes les plus magnifiques du roi David , se réjouit de tout son cœur de la sortie des enfants d'Israél de YÈgypte , et puis de ce que tous les scélérats qui leur ont fait du mal sont à la fin morts ; de ce que le roi Pharaon, Nebukadnezar, Haman, Antiochus, Titus et tous ces gens-là sont morts, tandis que Loque vit encore et mange du poisson avec sa femme et son enfant. — Et je vous le dis, monsieur le docteur, les poissons sont délicieux, et cet homme est heureux ; il n'a que faire de se tourmenter pour la civilisation ; il est assis dans sa religion et dans sa robe de chambre verte, con* tent comme Diogène dans son tonneau. Il regarde avec plaisir ses chandelles, qu'il n'a même pas la peine de moucher. Et je Vous le dis , quand ses chandelles brûlent un peu ternes , et que sa femme , qui doit les surveiller, n'est pas là pour l'instant , si Rothschid le Grand entrait avec tout son cortège de courtiers, d'escompteurs , d'expéditeurs , d'agents de change et de chefs de comptoir, avec lesquels il fait la

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conquête du monde ^ et qu'il lui dit : « Moïse Loque^ demande-moi une fareur, et ce que tu voudras sera fait. . . » Monsieur le docteur , )e suis convaincu que Moïse Lo(pie répondrait tout tranquillement : « Mouche-^moi mes chandelles l » et Rothschild le Grand dirait avec admiration : « Si je n'étais Rothschild , je voudrais être Loque. »

Pendant que Hyacinthe développait ainsi ses idées avec une prolixité épique, selon son habitude, le marquis se leva de dessus ses carreaux, et vint à nous en murmurant encore quelques patenôtres dans les profondeurs de son nez.

Hyacinthe tira alors un crêpe vert sur l'image de la madone suspendue au-dessus du priedieu, éteignit les deux cierges qui brûlaient devant, détacha le crucifix de cuivre, et le nettoya avec les mêmes chiffons qui lui avaient servi à nettoyer les éperons de son maître.

Quant à celui - ci , il était comme fondu dans la chaleur et dans les sentiments tendres.^ Au lieu de redingote, il portait un large domino de soie bleue à franges d'argent, et son nez brillait mélancoliquement, comme un louis d'or amoureux. — Doux Jésus ! dit-il en se laissant tomber avec un soupir sur les coussins du

sofa, ne trouvez-vous pas, monsieur ledocteup^ ,que l'ai Tair bien exalté ce soir? Je suis fort ^mu; mon âme est dégagée et pressent un monde supérieur,

L'œil contemple le3 cieux ouverts, Le cœur se plonge dans la béatitude f

— Monsieur^^Gumpel , il faut que vous vous purgiez, dit Hyacinthe, en interrompant la déclamation pathétique ; le sang recommence à vous travailler dans les entrailles ; je sais ce qu'il vous faut. . •

: — Tu ne sais pas , soupira le maître.

— Je vous dis que je le sais, répondit le serviteur en hochant sa bonne petite figure, je vous connais par cœur ; je sais que vous êtes tout le contraire de moi. Quand vous avez faim, j'ai «oif, et quand vous avez soif, j'ai faim. Vous êtes trop corpulent, et je sui» trop maigre; vous avez beaucoup d'ima^nation, et j'ai d'autant plus d'esprit des affaires; je suis un practicus, et vous êtes un diarrheticus ; bref, vous êtes tout mon antipodex.

— Ah , Julia ! soupira Gumpelino , que ne puis-je être le gant de peau qui couvre ta main «t qui baise ta joue !... — Monsieur le docteur.

i;i5o REISBBILDER.

aTez-YOtts jamais vu la Crelinger dans Romeô et Juiieite ^

— Sans doute, et j'en ai encore rame toute ravie.

— Oh, alors ! s'écria fe marquis tout inspiré, et le feu lui sortait des yeux et lui éclairait le nez , alors vous me comprenez ! alors voas savez ce que je veux dire quand je vous dis : ^taime ! • . . Je veux me découvrir tout entier à vous,.« ' — Hyacinthe, laisse-nous.

-«— Je n'ai pas besoin de m'en aller , dit celui-ci avec humeur. Vous n'avez que faire de vous gêner devant moi : je connais l'amour, et jasais déjà.. •

-r^ Tu ne sais pas, répliqua Gumpelino.

— Pour preuve, monsieur le marquis^ que je sais, je n'ai qu'a dire le nom de Julia Haxfield* Tranquillisez-vous, vous êtes aimé; mais cela ne peut vous servir à rien : le beau-^fr^e de i^ptre bien-aimée ne la perd pas des yeux, et la surveille nuit et jour comme un diamant.

— Oh , malheureux que je. suis ! dit en gémissant Gumpelino. J'aime et je suis aimé, nû^s nous pressons mystérieusement les mains, Qous ]M>u« marchons sur les pieds sous la table, nous nous faisons signe des yeux, et n'avoiu» au-

ITALIE. 25l:

cuûe occasion ! Que de Ms, je me nkels, au clàâr de la lune, sur le balcon, me figurant qtie |â suis moi-même Juliette , et que mon Roméo, ou mon Gumpelino , m'a donné un rendezvous, et Je déclame, alors, tout-à-fait comme la Crelinger :

Viens, nuit ! Gumpelino, yiens ! ô jour dans la nuit ! Car tu reposeras sur les ailes de la nuit ; Gomme la froide neige sur le dos d'un corbeau, Tiens, douce, aimable nuit! yiens, rends-moi Mon Romeo , ou bien Gumpelino.

— r Mais, hélas, lord Maxfieidnous surveille sans cesse, et nous mourons de dèsit tous les deux! Ne verr^-^jedonc pas le )our où viendra une de ces nuits où Ton foue toutes lés fleurs d'une fraîche jeunesse, sûr de gagner eni perdant! Ah, une pareille nuit me ferait plus de plaisir que si j'aTais gagné le gros lot à la loterie de Haàiboui^.

— Quelle extravagance ! s'écria Hyacinthe, le gros lot de 100,000 marcs !

-^ Ah , oui , plus de plaisir que le gros lot ! coiïtiiitta GumpeUné... Si eUe me donnait une pareille nuit'l Ef die m'en a déjà souvent promis une semblable, et je me suis dë^à dit qu'elle

2^2 REISBBILDER.

déclamera alors le matin, toi|t-4-4ait comme la Orelinger*

Veux-tu donc partir ? Le jour est encore éloigné ; C'était le rossignol et non pas l'alouette , Dont le chant a frappé ton oreille inquiète ; Il chante la nuit sur les branches de ce grenadier. Grois-tnoi, cher a£ni, c'était le rossignol.

— Le gros lot pour une seule nuit ! répéta plus d'une fois pendant ce temps Hyacinthe, et il ne pouvait se faire à cette idée. -— J'ai une grande opinion de votre civilisation , monsieur le marquis ; mais je n'aurais jamais cru que v«ius fussiez aussi avancé dans l'extravagance. L'amour faire plus de plaisir à quelqu'un que le gros lot! En vérité, monsieur le marquis, depuis que je vous fréquente,. en qualité de domei^que, j'ai déjà pris . beaucoup d'habitude de b civilisation; mais je sais bien que je ne donnerais pas un huitième du gros lot pour l'amour ; que Dieu m'en préserve 1 Et même, en ne prenant pas les 5oo marcs d'appoint, il me resterait toujours 1 2,000 marcs. . . L'amour !. . . quand j'additionne ce que l'amour m'a coûté en tout et pour tout dans ma vie, je n'y trouve pas plus de 12 marcs 1 5 schillings. L'amour ! j'ai eu

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aussi en amour beaucoup de bonheur gpratia, ce qui ne m'a pas coûté un kreutzer ; seulement, de temps en temps , )'ai coupé , par complaisance, les cors à ma bonne amie. Je n'ai eu qu'une seule fois un attachement Trai, sentimental et passionné , et c'était pour la grosse Gudule du Dreckwall. Elle jouait dans ma collecte, et quand j'allais pour lui porter un billet, elle me glissait toujours un morceau de gâteau dans la main : de fort bon gâteau, ma foi. EUe m'a aussi donné souyent des confitures, et puis un petit verre de liqueur. Et un jour que je me plaignais de douleurs causées par les humeurs, elle me donna la recette des poudres dont se sert son mari. Je fais encore usage de ces poudres aujourd'hui, et elles ne manquent jamais leur effet : notre amour n'a pas eu d'autres suites. J'ai toujours pensé, monsieur le marquis, que vous feriez bien d'essayer un jour de ces poudres. Aussi , la première chose* que je fis en entrant en Italie, fut d'aller chez l'apothicaire, à Milan, et de me faire faire la poudre, et jela porte constamment sur moi. Attendez un instant, je vais la chercher, et si je la cherche, je la trouverai; et si je la trouve, il faudra que votre excellence la prenne.

Il serait trop long de répéter le commentaire dont le chercheur affairé accompagna chacun des objets qu'il pécha dans sa poche. Nous en Times sortir successivement :

i" Un morceau de bougie;

s"" Un étui d'argent renfermant les instruments nécessaires à la coupe des cor!s ;

3*^ Un citron ;

4* Un pistolet, qui, bien que non chargé, était pourtant enveloppé dans du papier, afin qvfi la Tue seule n'occasionàt pas de mauvais rêves ;

S"" Une liste imprimée du dernier tirage de la loterie de Hambourg ;

6" Un petit livre, relié en cuir noir, renfermant les Psaumes de David et les dettes actives;

y"* Une petite branche de saule desséchée, tressée en forme de nœud ;

8^ Un petit paquet enveloppé de taffetas rose lané, et qui contenait là quittance d'un billet de loterie qui avait jadis gagné 5o,ooo marcs;

9» Un morceau de pain plat, semblable à un biaemt de mer, avec un trou dans le milieu, et, endn^

1 o* La poudre susmentionnée , que le petit homme contempla avec un certain attendrisse-

ITALIE. aS^

jBtieiit^ et un mouvemeat de tête admirateur et iQélanqolique.

— Quand je pense , dit*il en soupirant , que la grosse Gudule m'a donné cette recette il y a dix ans , et que je suis maintenant en Italie , et que je tiens dans mes lUains cette même poudre , et que je lis encore les mots sa/ mirar bile Glauberi, ce qui veut dire en allemand sel superfin de la première qualité , hélas 1 il me semble que je viens de la prendre et que j'en resaens déjà tes effets. Ce que c'est que Thoinme ! je suis en Italie et je pense a la grosse 6u«dule du Dreckwall Qui l'aurait jameds dit? Je puis me figurer qu'elle est maintenant à la campagne, dans son jardin ^ où se montre la lune et où sans doute chante aussi un rossignol ou bien une alouette, . .

— C'était le rossignol, ^ non pas l'alouette ! dit en soupirant Gumpelino^ et «il déclama :

Il chantela nuit sur les branches de ce grenadier. Crois-moi, cher amî , c'était le rossignol.

—^ C'est la même chose, continua Hyacinthe , ou ,,si TOUS voulez^ un éerin des Canaries : lea oiseaux qu'on a dans son jardin sont ce qui coûte le moins. Le principal, c'est la serre chau-

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de 9 les tapis dans le paTillon et les statues de luxe qui sont devant , par exemple : un général des dieux tout nu , et une Vénus Urinia ; la paire coûte 3oo marcs. Au milieu du jardin, Gudule s'est fait faire un petit jet d'eau..., et peut-^tre qu'elle est là à se caresser ie nez , à se donner un plaisir de rêverie, et qu'elle pense à moi.;. Ah !

Ce soupir fut suivi d'une pause sentimentale que le marquis coupa en demandant d'un air lailguissant : — Dis-moi sur ton honneur, Hyacinthe , crois-tu réellement que ta poudre agirait?

— Elle agira, sur mon honneur, répliqua celui-ci. Pourquoi n'âgirait-elle pas? Elle ag^t bien sur moi ! Est-<;e que )e ne suis pas un homme de chair et d'os comme vous. Le sel de Glauber rend tous les hommes égaiux , et si Rothschild en prenait , il en ressentirait les mêmes effets que le plus petit courtier. Je .m'en vais vous prédire tout ce qui va arriver : Je verse la poudre dans un verre, de l'eau dessus, et je remue, et, aussitôt que vous l'aurez avalée , vous ferez une vilaine grimace et vous direz prrr ! prrr 1 Aj^rès quoi vous entendrez vous-même comme cela vous gargouillera en

dedans ; vous vous sentez tout drôle , et vous vous mettez au lit ^ et )e vous donne ma parole d'honneur que vous vous relèverez bientôt, que vous vous recoucherez, que vous vous relèverez encore , et ainsi de suite , et le .lendemain vous vous sentirez aussi lége^r qu'un ange avec des ailes blanches , et vous danserez de bien-être. Seulement vous aurez l'air un peu pâle; mais je sais que cela ne vous fait pas de peine, d'avoir l'air pâle, languissant, et quand vous avez l'air pâle, languissant, on vous trouve bien.

L'éloquence de Hyacinthe^ et sa poudre, qu'il préparait déjà , eussent néanmoins été égale^ ment perdues, si le marquis ne se fût tout d'un coup rappelé le passage où Juliette boit le breuvage fatal.

— Que pensez -vous, docteur, me dit- il , de la MùUer de Vienne ?. Je l'ai vue dans Juliette. Ah, Dieu! Dieul comme elle joue!

Je suis pourtant le plus grand enthousiaste de la Crelinger ; mais la MûUer , vidant la coupe, m'a transporté. Yoyez-vous, ajouta-t-il en prenant avec un geste tragique le verre où Hyacinthe avait délayé la poudre; voyezvous, elle tenait la coupe de cette façon, et

frissonnait au point qu'on éprouvait la même chose qu'elle quand elle disait :

Un lourd frisson circule froidement dans mes veines, Et glace presque la chaleur de la yie.

Alors , elle se posait comme je me pose, partait la coupe à ses lèyres, et, aux mots :

Attends, Thibault!

Je te cejoins, Romeo ! Je bois à toi.

elle vidait la coupe.v •

— A votre santé, monsieur Gumpel, dît Hyacinthe d'un ton solennel. Car le marquis, dans son enthousiasme imitateur, avait vidé le verre, et , tout épuisé par la déclamation , il se jeta sur le sopha.

Il ne demeura pourtant pas long-temps dans cette position , car on frappa subitement à la porte. C'était le jockei de lady Maxfield, qui entra, présenta, avec une révérence riante, un billet au marquis , et se retira aussitôt. Celuici rompit vivement le cachet. Pendant qu'il lisait, son nez et ses yeux étincelaient de ravissement; mais, tout d'un coup, une pâleur de spectre couvrit sa figure, la consternation agita tous ses muscles, il bondit avec des gestes de

désespoir, parcourut la chambre à grands pas, rit de rage, et s'écria :

Malheur à moi, jouet du destin !

— Qu'est-ce? Qu*est-ce donc, demanda Hyacinthe d'une Yoix tremblante, en serrant con-^ Tulsivement entre ses mains le crucifix qu'il avait commencé à nettoyer. Devons-^nous être attaqués cette nuit ?

— Que vous arrive-t-il , monsieur le marquis? demandai-je, non moins étonné.

— Lisez , lisez ! s'écria Gumpelino en nous jetant le billet qu'il venait de recevoir, et courant avec le même désespoir autour de la chambre, en faisant voltiger son domino bleu comme une nuée d'orage. . .

Haîlieur à moi, jouet du destin!

. Nous lûmes dans le billet les mots suivants : « Doke Gumpelino ! à la pointe du jouft je suis forcée de partir po^r l'Angleterre; mon beau-frère m'a devancée , et m'attend à Florence. Je n^ suis pas observée pour le moment; malheureusement cette liberté ne durera que pette seule nuit. Profitons-en; vidons jjis-

â6o REISEBILDER.

qu a la dernière goutte la coupe de nectar que nous offre Famour! J'attends... Je tremble...

»JuuA. »

— Malheur à moi , jouet du destin ! criait Gumpelino désolé. L'amour ¥eut m'offrir sa coupe de pectar, et^ moi, grand Dieu! moi, jouet du destin, j'ai déjà vidé la coupe de sel de Glauber ! Qui me délivrera de cet affreux breuvage ? Au secours ! au secours l

— Vous secourir n'est plus au pouvoir d'aucun homme terrestre, dit Hyacinthe avec un soupir.

— Je vous plains de tout mon cœur, lui disje avec une semblable compassion. Vider , au lieu d'une coupe de nectar, un verre de sel de Glauber ! cela est amer. Au lieu du trône de

l'amour, c'est le siège de la nuit qui vous attend.

— Doux Jésus ! doux Jésus ! criait toujours le marquis , je le sens qui court dans toutes mes veines. . . O loyal apothicaire ! ta drogue agit promptement. . Mais je ne me laisse pas arrêter pour cela : Je veux voler vers elle, je veux tomber à ses pieds , y répandre mon sang!

— Il ne s'agit pas de sang, dit Hyacinthe,

essayant de le calmer ; vous n'ayez pas d'homérides. Ne vous livrez pas â la passion. , .

-^ Non, non,.*- je veux l'aller rejoindre!.... Dans ses bras ! ... nuit, 6 nuit !. . •

--* Je vous dis, continua Hyacinthe avec une patience philosophique, que vous n'aurez aucun repos dans ses bras, que vous serez obligé de vous lever vingt fois. Ne vous livrez pas à la passion! Plu« vous sauterez ainsi dans la chambre, plus vous vous incommoderez, et plus le sel de Glauber- opérera promptement.

Votre passion aide encore la nature. Vous devez supporter comme un homme ce que le destin a résolu à votre égard. Que cela soit arrivé ainsi , c'est peut-être bièn^ et il est peut-être bien que cela soit arrivé ainsi. L'homme est un être terrestre, et il ne comprend pas les décrets de la Divinité. L'homme croit souvent qu'il va chercher le bonheur, et peut-être qu'au milieu du chemin le malheur l'attend avec un bâton, «t quand (in bâton bourgeois tombe sur un •dos noble^ l'homme le sent bien, monsieur le marquis.

— < Malheur à moi, jouet du destin ! » cggit toujours Gumpelino en fureur. Mais son continuait avec le même calme :

cciail

26ti KIISEBILDSR. '

— L'homme attend souvent une coupe pleine de nectar, et on lui donne une soupe à Thuile de fagots ; et si le nectar est bien doux, les coups de trique n'en sont que plus amers. Et encore, est-^ce un vrai bonheur, quand l'homme qui rosse l'autre finit par se fatiguer, autrement l'autre ne pourrait certainement pas le supporter. Mais , un danger plus grand encore, c'est quand le malheur guette, avec le poignard et le poison , l'homme sur le chemin de l'amour, de sorte que celuiKîi n'est pas sûr de sa vie. Peut-être , monsieur le marquis, est^l réellement bien que cela soit arriva ainsi ; car, peut^ être , dans la chaleur de l'amour, auriez-vous couru chez votre belle, et, sur le chemin, se serait trouvé un petit Italien, avec un poignard de six aunes de long, qui vous aurait ( )e ne veux pas être un oiseau de mauvais augure) coupé tout simplement les jarrets. Car on ne peut pas ici, comme à Hambourg, appeler tout de suite la garde, et il n'y a pas de garde de nuit dans les Apennins. Ou bien, peut-être encore, continua l'inexorable consolateur, sans s^aisser déranger le moins du monde par le dSnspoir du marquis , peut-être qu'au moment où vous seriez assis bien chaudement chez lady

Maxfi^d, le beau-frère, qui serait tout-à-coup reveau de voyage , vous mettrait un pistolet chargé sur la gorge, et vous ferait souscrire une lettre de change de 100,000 marcs. Je neveux pas être un oiseau de mauvais augure ; mais je suppose que vous série? un bel homme , que lady Maxfield est au désespoir de perdre ce bel homme, et que, jalouse comme le SQnt les femmes, elle ne veut pas qu'après elle vous fassiez le bonheur d'une autre. Que fait-^Ue ? Elle prend un citron pu une orange, vous jette dessus une petite pincée de poudre blanche, et vous dit : — Rafraichis-toi donc, chéri 1 tu t'es échauffé à^ courir. . • — Et, le lendemain, vods êtes en effet frais et frûid. — Il y avait une £ràs un homme qin s'appelait Piqper , et qui av^ait im amour 4e passion avec une jeune personne féminine , qu'on appdait le petit ange bouffi, et qui demeurait dans la rue Cafetière, et l'homme demeurait dans la Fûhlentwiete...

— Je voudrais , Hirsch , cria avec rage le marquis , dont l'impatience avait atteint le plus haut degré ; je voudrais que ton Pieper de la Fûhlentwiete, et son ange bouffi de la rue de la Cafetière , et toi et ta Gudule , vous eussiez tous mon sel de Glauber dans le ventre !

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— Que voulez-vous de moi , monsîeui^ Gumpel ? répliqua Hyacinthe , non sans quelque élan de chaleur ; est-ce ma faute si lady Maxfield doit partir jusfisment cette nuit, et vous invite justement aujourd'hui? Pouvais-je le prévoir? Suis-je Aristote? Suis-je employé chez la Providence ? Je vous ai seulement promis que la poudre ferait son effet, et elle le fera, aussi mûrement que je serai un jour au ciel ; et quand vous faites çà et là, avec une telle rage, des bonds si disparates et si passionnés , Teffet n'en sera que plus prompt.

— Eh bien, je veux donc me tenir tranquille, dit en gémissant Gumpelino ; et , frappant du pied , il se jeta en fureur sur le sopha , comprima violemment sa rage , et le maître et le valet se regardèrent long - temps en silence , jusqu'à ce qu'enfin le premier dit à l'autre , après un profond soupir et presque à demivoix :

— Mais, Hirsch, que pensera de moi cette femme, si je ne viens pas? Elle m'attend, me désire même ; elle tremble , elle brûle d'amour. • . .

— Elle a un beau pied , se dit à part soi Hyacinthe, en hochant mélancoliquement sa petite

tête. Mais sa poitrine paraissait s'agiter violemment , et sous son habit rouge il était visiblement trayaillé par une pensée audacieuse.

-^-Monsieur Gumpel, dit-il enfin tout haut, enToyez-moi à votre place !

A ces mots une vive rougeur courut sur la figure blafarde du petit Hyacinthe.

Lorsque 6andide arriva à Eldorado , 11 vit dans la rue plusieurs petits garçons qui jouaient avec des palets d'or au lieu de pierres. Ce luxe lui fit croire que c'étaient les enfants du roi , et il ne fut pas médiocrement surpris quand il ap|>rit qu'à Eldorado les palets d'or étaient aussi communs que les cailloux chez nous , et que les écoliers s'en servaient pour jouer. II est arrivé quelque chose de semblable à un étran- •

ger de mes amis quand il vint en Allemagne et qu'il lut pour la première fois des livres aileinaads. Il s'émerveilla beaucoup sur la richesse d'idées qu'il y trouva; mais il s'aperçut bientôt qu'en Allemagne les idées sont en aussi grand nombre que les palets d'or à Eldorado, et que ces écrivains ^ qu'il avait pris pour les princes de l'intelligence, n'étaient que des écoliers.

Cette histoire me revient toujours à l'esprit, quand je suis sur le point d'écrire les plus belles réflexions sur l'art et sur la vie. Alors je me mets à rire, et garde dans la plume mes idées, ou bien je grififonne à la place un portrait ou quelque flgure sur le papier, et je me persuade qu'une pareille tapisserie est plus profitable en Allemagne, l'Eldorado intellectuel, que les idées de l'or le plus fin.

Sur la tapisserie que je te montre actuellement , cher lecteur, tu revois les figures bien connues de Gumpelino et de son.Hirsch Hyacinthe , et si le premier est représenté avec des tCJMts moins décidés, j'espère <|ue tu seras ass^z pénétrant pour y rêconnaitre un caractère négatif sans contours trop arrêtés. En pro* cédant d'une manière plus positive, j'aurais

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pu m attirer un procès pour cause d'outrages, ou pis encore ; car le marquis est puissant par son argent et par ses relations ; et puis il est l'allié naturel de mes ennemis , et il les sou-* tient par des subsides : il est aristocrate, ultra papiste ; il ne lui manquait plus qu'une cbose, et maintenant il est en train de l'apprendre... 11 tient son livre d'étude à la main, ainsi que tu vas le voir sur la tapisserie.

La nuit est revenue ; sur la table sont deux candélabres avec des bougies allumées ; leur éclat se joue sur les cadres d'or des tableaux de saints suspendus aux murs, auxquels la lu* mièré vacillante et les ombres mobiles semblent donner le mouvement de la vie. Au dehoFs, devant la fenêtre, les noirs cyprès se dressent mystérieusement immobiles dans la clarté argentée dé la lune, et dan^ le lointain résonne une triste chanson à la Vierge en sons entrecoupés , et comme récitée par une voix d'enfant malade. Il règne dans la chambre une chaleur lourde toute particulière ; le marquis Cristoforo di Gumpelino est assis ou plutôt recouché, avec une négligence d'homme de qualité , sur les coussins du sopha ; son noble corps en sueur est encore revêtu du léger domino

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de soie bleue; il tient dans ses mains* un liyre relié en maroquin rouge et doré sur tranche , et déclame tout haut et languissam-^ ment. Son œil a en ce moment un certain lustre humide, qui est ordinairement propre aux chats amoureux , et ses joues, y compris même les deux ailes de son nez , ont une lé^re teinte de pâleur souffrante. Cependant, cher lecteur, cette pâleur peut s'expliquer par la philosophie anthropologique, quand on se souvient que le marquis a avalé, dans la soirée; précédente , un plein verre de sel de Glauber.

Hirsçh Hyacinthe est accroupi sur le plancher', et, avec un grand morceau de craie, dessine sur le parquet bruni des caractères semblables aux suivants , mais sur une trèsgrande échelle. *

UV — UiJ—UKJ — U XJU — U — KJ — KJ —

— u — UU u — u

Cette besogne semble assez dure pour le pe^ tît homme. EssoùflSé a chaque courbe décrite par son do», il murmure avec humeur : -r-Spon* dée, trochée, iambe, dactyle, anapeste, et la

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peste l Pour doaner à ses mouvement plus de liberté: , il a ôté son habit rouge ^ et l'on voit deux petites jambes courtes et modestes dans une culotte collante, et deux bras plus longs et tout amaigris dans l'ample blancheur de manches de chemise flottantes.

Quelles figures baroques faitese-vous là ? lui demandai-*je après ayoir considéré quelquie temps ce métier.

^-^ Ce sont des pieds de grandeur naturelle, répondit-il en gémissant; et moi, pauyre malheureux, il faut que je garde ces pieds dans ma tête, et les mains me font déjà mal de tous les pieds que j'ai dû écrire tout-à-l'heure. Ce sont les pieds véritables et authentiques de la poésie. Si ce n'était pour mes progrès dans la civilisation, j'enverrais la poésie promener sur tous ses pieds. M. le marquis me donne en ce moment une leçon particulière d'art poétique. *^ M. le marquis lit les vers , et m'explique sur combien (ie pieds 41s vont, et il faut que j'en prenne note, et que je calcule ensuite si chaque poésie a soh compte juste.

— Vous nous trojuvez, en eBkt^ dit le marquis d'ua ton didactiquement pathétique , dans une poétique -occupation. Je sais bien> docteur, que

#>usétes de ces poètes à idées sitigulîères qui ne veulent pas voir que les pieds sont le principal en poésie. Mais un esprit cultivé et poli n'est charmé que par le poli de la forme , et c'est 1& ce que nous ne pouvons apprendre que des Grecs et des poètes modernes , qui veulent faire reaattre 1^ goAt grec , qui pement â la grecque, sentent à la grecque et tâchenit de communiquer de cette manière leurs sentiments aux hommes«

— M. Gumpel parle quelquefois comme vLti livre, me dit tout bas Hyacinthe, en pinçant ses lèvres amincies, clignotant des yeux avec une satisfaction taniteuse , et hochant sa curieuse petite tête. Je vous dis , ajouta-t41 un peu plus haut , qu'il parle quelquefois comme un livre ; alors il n'est pour ainsi dire plus un homme, mais un être supérieur, et , plus je l'entends, plus je me troiive béte,

— 'Et que tenez-vous M? demandai-je au marquis. • '

' — Ce sont des peries I réponditnil , et il me présenta Je livre.

Au mot de perles , Hyacinthe fit. un saut ; mais^ quand il ne vit qu'un livre, il sourit avec un regard de pitié. Ce collier de perles

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portait pour titre : Poésiijls du comte Ramier H jeune^ Stuttgard, 18128, chez Gotta.

— Je n'ai pu fermer l'œil de la nuit, me dit le marquis d'un ton plaintif; j'ai été bien agité* Il m'a fallu oie lever onze fois , et par bonheur j'avais cette excellente lecture dans laquelle je ne cherchais que l'instruction poétique , et où j'ai puisé des consolations pour la vie réeUe. Vous voyez quelle estime j'ai pour ce livre; il n'y manque pas un feuillet , et dans la position où je me trouvais...

— Je suis certain , monsieur le marquis, que tout le monde n'a pas eu les mêmes égards.

— Je vous jure , par Notre-Dame de Lorette, et aussi vrai que je suis un honnête homme, que ces poésies n'ont pas leurs pareilles. J'étais hier, comme vous savez, au désespoir de ce que le destin jaloux me défendait de posséder ma Julia ; j'ai lu ces vers, et j'y ai puisé une telle indifférence pour les attachements vulgaires, que j'en vins à rougir de ma douleur amoureuse. La beauté propre à ce poète , c'est qu'il comprend surtout l'amitié. En cela il est plus grand que les autres poètes : il ne flatte pasr le goût ordinaire de la foule , et nous guérit de notre folle passion pour les femmes , qui nous cause

tant de maux. femmes ! femmes 1 celui qui nous délivre de tos liens , celui-là est un bienfaiteur de rhumanit^.

Je dois rendre au marquis ce témoignage, qu'il récita bien ces poésies, soupira aux bons endroits , et fit les mines langoureuses et les coquetteries youlues. Hyacinthe ne manquait pas de répéter les rimes, tout en jetant au travers des observations inconvenantes. Mais c'était aux odes qu'il donnait le plus d'attention.

-^ Dans cette partie-là, disait-il, il y a beaucoup plus à apprendre que dans les sonettes et gazeles; vu que daùs les odes, les pieds sont imprimés à part en tête, de sorte qu'on peut compter commodément chaque pièce. Tous I^s poêles devraient bien , comme Ramier le

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jeune, dans ses poésies de vers les plus difficiles , imprimer les pieds en tête , et dire aux gens : — Voyez, je suis un honnête homme ; je ne yeux pas yous tromper. Ces raies tortues ou droites que je mets au-dessus de chaque poésie, sont comme qui dirait un conto finto de chaque morceau , et vous pouvez voir au juste , en comptant, combien de peine il m'a coûté. Elles sont comme qui dirait, l'aunage de chacune des pièces. Vous pouvez mesurer après moi, et s'il y manque .une seule syyabe, vous devez m'appeleir un voleur, aussi vrai que je suis un honnête homme. — Mais c'est justement par cet air honnête que le public est encore trompé. C'est quand on voit les pieds écrits au-dessus de la pièce, qu'on se dit : — Je ne veu^^pas être un homme méfiant. A quoi bon compter après l'auteur? C'est sans doute un honnête homme. . . -^£t puis l'on ne compte pas , et Ton est attrapé. D'ailleurs, peut-on toujours conQ|)ter ? Aujourd'hui nous sommes en Italie, et, là, j'ai le temps d'écrbe svec de la craie les pieds sur le plancher, et de collationner chaque ode; mais à Hambourg, où j'ai mon établissement, le temps me manque, et il faudrait m'en rapporter au comte Ramier le jeune , sans le vé-

rifier , comme on le fait avec les sacs d'argent de k caisse courante, sur lesquels est écrit cfombien de cent thalers ils renferment. Ils passent cachetés de main en main ; chacun se fie à l'autre sur la valeur qui est inscrite ; et il y a pourtant des exemples qu'un fainéant , qui n'avait rien à faire , ait ouvert et compté un de ces sacs, et qu'il y ait trouvé quelques thalers de moins. C'est comme cela qu'on peut encore faire beaucoup de friponneries dans la poésie. C'est surtout quand je pense aux sacs d'argent 4{ue je me mets en défiance. Car mon beaufrère m'a raconté qu'il y a dans la prisosi, à Odensee, un certain comte Ramier l'ainé, qui était placé à la poste , et qui ouvrait malhonnétem^ent les sacs qui lui passaient par les mains, en retirait malhonnêtement de l'argent, et puis les recousait adroitement et les expédiait. Quand on entend parler de pareils tours, on perd confiance dans les hommes, et l'on devient un homme méfiant. ' Il y a bien de la friponnerie dans le monde, et dans la poésie certainement comme dans les autres métiers

— L'honnêteté, continua Hyacinthe pendant que le marquis allait son train de déclamation , sans prendre garde à nous , absorbé qu'il était

par le sentiment, rhonnêteté, monsieur le doc^ teur, est la chose principale, et celui qui n'est pas un honnête homme , je le regarde comme un fripon , et celui que je regarde comme un fripon, je n'achète rien de lui, je ne.lis rien de lui ; bref, je ne fais aucune affaire avec lui. Je suis un homme, monsieur le docteur, qui ne se vante de rien , mais si je voulais me vanter de quelque chose, je me vanterais de ce que je suis un honnête homme. Je m'en vais vous raconter un beau trait de moi, et vous serez étonné... Je vous dis que vous serez étonné, aussi vrai que je suis un honnête homme. Il y a à Hambourg un homme qui demeure sur le Speers-Ort, et qui est fruitier-épicier. Il s'âyppelle Bûchette, c'est-à-dire que, moi, je l'appelle Bûchette, parce que>nous sommes bons amis, autrement tout le monde l'appelle M. Bûche. Sa femme s'appelle aussi madame Bûche, et elle n'a jamais pu souffrir que son mari jouât dans ma collecte ; et quand il voulait jouer chez moi, je ne pouvais pas lui apporter le billet de loterie chez lui. Il me disait toujours, dans la rue : — Hirsch, je veux jouer chez toi tel ou tel numéro; tiens , voilà l'argent. Et je lui disais alors: c'est bon. Bûchette ; et je rentrais à la maison,

je mettais à ppirt, pour lui, le numéro sous en* veloppe, et j'écrivais dessus, en caractères allemands : « Pour le compte de M. Christian-Hinrich Bûche. » —A présent, écoutez et admirez. . . — C'était par une belle journée de printemps. Les arbres qui entourent la Bourse étaient verts et les zéphirs agréables, le soleil brillait dans le ciel, et j'ét£|is devant'la Banque, à Hambourg, jirrive Bûche, ma Bûchette, qui tenait sous le bras sa grosse madame Bûche, et qui me salue le premier, puis me parle du beau printemps du Bon-Dieu, fait quelques observations patrio* tiques sur la garde nationale, mé demande comment vont les affaires ; et moi de lui répondre qu'on a mis, il y a quielques heures, un homme au pilori, et, dans la conversation, il me dit :— ^ J'ai rêvé dans la nuit d'hier t{ue le n"" i538 gagnerait le gros lot. — Et ^ au même instant, pendant que madame Bûche r^arde les sta- ' tues des empereurs devant la jBanque^ il me glisse dans la main treize pièces d'or, tous louis au poids. Je crois les sentir encore dans ma main. Et, avant que madame Bûche se retourne, je lui dis : — Bon, Bûchette l et je m'en vais. Et )e Tais directement, sans regarder autour de moi, au bureau principal, ou je prends le I. ^ 18

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ïï" 1 538 , que je mets 8ou0 enveloppe aussitôt que je rentre à la maison, et j'écris sur l'enveloppe: < Pour le compte de M. Ghristian-Hinrich Bûche. »Et que fait Dieu? Quinze jours après, pour mettre mon honnêteté à Tépreuve, il fait sortir le n* i558, avec iin l^t de 5o,ooo marcs! Mais que fait alors Hirsch, le même Birsch qui est devant vous ?. . . Ce inème Hirsch met une belle chemise blanche, une belle cravate blan^ che f prend un fiacre , va toucher au bureau principal ses 5o,ooo marcs, et se fait rouler de là au Speers-Ort. Et aussitôt que Bûchette me voit, il me demande t — Hirsch, pourquoi donc es-^tu si beau aujourd'hui? Moi, je ne lui réponds pas un mot; mais je mets devant lui, sur la table, un grand sac de surprise plein d'or, et lui dis 'très-solennellement : — Monsieur Christian-Hînrich Bûche, le n** i538, que vous ' avez eu la bonté de mettre chez moi , a eu le bonheur de gagner le gros lot de 5o,ooô marcs. J'ai l'honneur de vous présenter l'argent dans ce sac, et je prends la liberté de vous demander une quittance. — Quand Bûchette entend cela, il commence à pleurer; madame Bûche, entendant l'histoire, se met aussi à pleurer; la grosse servante rouge pteui^e, legaréon dfe bou-

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ti<{Uei>odftu pleure, leâ eafaatt pleures^j et moi, homme sensible comme )e suls^^Je n&pui&{KM]ff«tamt pas pleurer 1 mais je commence par tom-^ ber en défaillance ^ ce n'est qu'ensuite que le$ larmes me coulèrent des yeux comi9e des ruisr «eaux^ et je pleurai pendant trois heures*

La voix du petit homme tremblait en faisant ce récit. H tira solennellement de sa poche un petit paquet dont j'ai d^à parlé, développa le taffetas rpse fsmé, et mè montra le billet sur W quel Christian- Hinrich Bûche reconnaissait aToir exactement reçu les 5o,ooD màrca.

— Quand je mourrai, dît Hyacinthe, la larme à l'œil, je veux qu'on enterre cette quittance ayec moi, dans ma tombe; et quand j^aurai à rendre là-haut compte de mes actions, le jour du jugement, je m'ayancerai avec cette quittance à la main, devant le trôné du Tout-Fuissant; et lorsque mon mauvais ange aura lu toutes les mauvaises actions que j'ai faites dans ce monde, et que mon bon ange s'apprêtera à lire la liste dé mes bonnes actions, je dirai tout tranquilment : — Tais-toi ! Je ne demande qu'une chose : cette quittance est-elle en règle? Est-ce bien la signature de Chri^tian-Hinrich Bûche?... Arrivera alors, en volant, un tout petit ange, qui dira

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qull connaît fort bien la signature de Bûchette, et racontera la miraculeuse histoire de Thonnêteté que )'^ commise un jour. Le créateur de rétemité , la science infinie qui sait tout , se souYiendra de cette histoire. Il me louera en présence du soleil, de la lunTe et des étoiles, et calculant sur-le-champ, dans sa tête, qu'après avoir soustrait mes mauvaises actions de 5o,ooo marcs de probité, il reste encore un boni à mon compte , il dira : — Hirsich , je te nomme ange de première classe, et tu porteras des ailes de plumes blanches et rouges.

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