‹ Œuvres de Henri Heine (volume 2)Chapitre 7 sur 9 · LA FILLE DE LVCQVES · texte numérisé non relu

LA FILLE DE LVCQVES

La nature environnante agit sur l'homme, pourquoi pas l'homme sur la nature? En Italie , elle est, passionnée comme le peuple du pays*. Chez nous, en Allemagne, elle est plus sérieuse, plus sensée et plus patiente. La nature n'a-t-elle pas eu jadis une sensibilité tout cQOune les hommes , et peut-être plus qu'eux. lia force inspiratrice d'un Orphée, a pu , diton, entraîner sur ses rhythmes les arbres et les

pierres. Un tel prodige pourrait-il encore arriver aujourd'hui ? Hommes et nature sont devenus flegmatiques et bâillent en se regardante Un poète de S. M. le roi de Prusse ne sera jamais en état de mettre en danse , par les accords de sa lyre , la montagne de Templow ou les tilleuls de Berlin.

La nature a aussi son histoire, et c'est une tout autre histoire naturelle que celle qu'on enseigne, dans les écoles. On devrait placer dans une de nos universités, en qualité de professeur extraordinaire, quelqu'un de ces lézards gris qui vivent depuis despmilliers d'années dans les crevasses des rochers des Apennins, et l'on aurait à entendre des choses toutà-fait extraordinaires. Mais l'orgueil de quelques messieurs de la faculté de jurisprudence se révolterait contre une semblable promotion. Car il en est qui déjà sont jaloux du pauvre chien Fido, craignant que celi|î-ci n'arrive à les remplacer dans la partie du rapport savaut.

Les lézards aux petites queues souples et adroites, aux jolis petits yeux ingénieux, m'ont raconté des choses étranges^ comme je m'en allais seul, escaladant les Apennins. En vârité^

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il y a entre ciel et terre des choses que non^ seulemeot nos philosophes, mais les simples même du deraier étage, ne peuvent corn-* prendre. .

Les lézards m'ont raconté qu'il court parmi les pierres une tradition selon laquelle Dieu veut un jour se faire pierre pour les déliyrer de leur endurcissement. Mais un yieux lézard pensait que cette impétrification n'aurait lieu qu'après que Dieu se serait successivement incarné et invégétalisé dans les formes de tous les animaux et de toutes les plantes, et%les aurait délivrés. .

Il n'existe qu'un petit nombre de pierres qui aient le sentiment, et elles ne respirent qu'au clair de là lune. Mais ces quelques pierres qui sentent leur état, sont horriblement malheureuses. Les arbres ont un état bien préférable : ils peuvent pleurer. Mais ce sont les animaul qui sont le plus favorisés, car ils peuvent parler^ chacun à sa manière. Les hommes parlent le mieux. Un jour, quand le monde entier sera délivré, toute la création pourra parler aussi comme dans ces temps fabuleux que chantent les poètes.

Les lézards sont une race railleuse , et ils ai-

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ment à mystifier les autres animaux ; mais avec moi , ils ont été très-humbles , ils ont soupiré fort loyalement, et m'ont raconté des histoires de r Atlantide -que je yeux bientôt écrire pour le profit et Tédification du monde. Je me trouvais sur un pied d'intimité parfaite avec ces petits êtres, qui conservent les secrètçs annales de la nature. Ne seraient-ce peut--être pas des hommes enchantés, des familles de prêtres, comme ceux de l'ancienne Egypte, qui habitaient les labyrinthes de leurs roches graniti^ ques, épiant 'également les secrets de la nature ? On voit \)riller sur. leurs petites têtes , sur leurs corps et sur leurs queues , des symboles mystérieux comme sur les bonnets hiéroglyphiques, et sur les vêtements des hiérophante» de l'Egypte.

Mes petits amis m'ont aussi enseigné un langage de signes, au moyen duquel je puis parler avec la nature muette. Gela me soulage souvent l'âme, surtout vers le soir, quand les montagnes sont enveloppées de ces ombres qui donnent un doux frisson., que les cascades br uissent , que les plantes répandent leurs parfums , et que les éclairs rapides traversent l'horizon.

nature! vierge muette ! )e comprends bien les éclairs qui tressaillent sur ta noble figure , comme une tentative impuissante pour parler, et tu m'émeus d'une pitié si profonde que je pleure. Mais alors tu me comprends aussi , moi , et ton regard s'éclaircit , et tu me souris •avec tes yeux d'or. Belle vierge ! je comprends tes étoiles, et tu comprends mes larmes !

— Rien ne veut rétrograder dans le monde, me dit mi vieux lézard; tout marche, et, à la fin, il y* aura un grand avancement dans la nature. Les pierres passeront plantes , les plantes animaux,, les animaux hommes, et les hommes deviendront dieux.

— Mais, répliquai -je, que deviendront ces bonnes pâtes de pauvres vieux dieux ?

— Cela s'arrangera, mon cher ami, me ré-

pondit-il. Il est probable qu'ils abdicfueront , ou qu'on les mettra à la retraite d'une manière honorable.

-^ J'ai appris encore bien d'autres secrets de mon ami le philosophe de la nature, à la peau hiéroglyphique , mais je lui ai donné ma parole d'honneur de n'en rien dévoiler. J'en sais maintenant plus que M. Schelling et Hegel.

— Qtie pensez- vous de ces deux hommes ?

me demanda , avec un sourire moqueur-, le vieux lézard, quand je prononçai devant lui ces deux noms.

— Quand on pense , répondis-je , qu'ils ne sont que des hommes , et non des lézards , on doit beaucoup s'étonner du savoir de ces gens. Us n'enseignent dans le fond qu'une seule et même doctrine, la philosophie de l'identité, qui vous est bien connue ; ils dififèrent seulemient dans la manière de la présenter.. Quand Hc^el pose les principes de sa philosophie , on croit voir ces curieuses figures qu'un adroit m'aitre d'école sait former jiar un habile .arrangement de toutes sortes de chiffres , de telle sorte qu'un spectateur ordinaire ne voit absolument que l'apparence , la maisonnette , le bateau où le soldat que forment ces nombres,

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pendant qu')in écolier penseur y peut reocm-* n&itrelfii solution de qudqueprofondexemptede calcuL Les expositions de M. Scheiling resseiU'bleht plutôt à ces tableaux d'animaux indiens qui sont un concret de toutes sortes d'êtres 1 serpents , oiseaux , éléphants et autres in^ dients vivants réunis ensemble par des enlacements fantastiques. Ce mode d eixposftion est beaucoup plus gracieux^^ plus riant , plus chaud, plus animé; tout y vit, tandis que les chiffres abstraits de Heget sont bien sombres et nous glacent d'un froid morteL

-^ Bon ) Jbon 1 je yoi$ déjà ce que vous peu* sez ^ reprit le vieux lézard ; mais dites-^moi , ces philosophes oht^^ils: beaucoup d'auditeurs ?

Je lui représentai alors comment, dans le caravansera! savant de Berlin, les choitaeaux se rassemblent autour: de la fontaine delà sagesse H^lienne, s'agenouillent 9. recoivèat leur far* deau d'putres précieuses^ et partebt pour tra^ verser les déserts de, sable- du 'Brandd>ourg.

3e lui figurai eiisuite les Néc^Âthéniens se pressant à Munich pour s'abreuver à la source de la boisson spirituelle de M. Scheiling, comme si ce fàt lli meilleure bière, le robinet de vie, le bretivage d'immortalkéw . ^ '

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La jauniase de l'enrvie eourut sur toute la peau du * petit philosophe , quand il apprit que ses collègues se glorifiaient d'une pareille afflùence, et il' me dit avec humeur : — Qui des deux tous parait le plus grand? -r' Je iie puis le décider, répondis^ je, pas plue que je ne paurrais décider si la Schechner est plus grande artiste que lu Sonntag, et je pense... >

— Pense ! . . . s'écria le lézard a vep le ton làranchant et hautain du mépris le plus complet ; penser! et qui penser parmi tous autres? Mon sage monsieui^, il y a déjà troîs^ mille an^ que je fais des recherches sur les foQCtioofi intellectuelles des animaux; j'ai surtout. pris pour objet de mon étude les hommes, les singes et les serpents ; j'ai consacré à ces étranges créatures autant d'application que Lyonnet à ses chenilles du saule; et je puis tous donner comme résultat net et certain de me.s obserrations , de mes expériences , et de mes comparaisons anatomiques , qu'aucun homme ne pense, qu'il prend de temps à autre aux hommes une lubie quelconque; qu'ils appellent pensées de pareilles illuminations iuToIontaires , et penser, l'acte ,de les ranger à la file. Mais vous pouvez le redire en mon nom , au-

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cun de vos philosophes ae pense, pas plus Hegel que M. Schelling ; et quant à leur philosophie, ce n'est qu'air et eau , comme les nuages du ciel. J'ai déjà vu passer bien des nuages semblables, superb-es et assurés , au-dessus de ma tête , et le soleil du lendemain les a fondus et dissous dans le néant dont ils étaient sortis. Il^p'y a qu'une seule yéritable philosophie, et celle-là est écrite en hiéroglyphes étemels sur ma propre queue.

 ces mots, prononcés avec une emphase dédaigneuse, le vieux lézard me tourna le dos, et comme il s'en allait lentement en étalant sa queue , j'y vis les plus admirables carao** tères allongés en biga|:*rures symboliques.

Ce fut sur le chemin entre les bains de Luc-^ tjues et la ville de ce noiti , près du grand châtaignier dont la puissante et large verdure omiirage le ruisseau , et en présence d'un vieux {youc à barbe blanche, qui paissait là solitairement^ qu'eut lieu l'entretien que j'ai rapporté dans le précédent chapitre. Je m'en allais à Lucques pour y fetrouver Francesca et Mathiide^ que j'avais dû*, conformément à nos I. 19

conventions, y rencontrer déjà huit jours auparavant. Mais comme, au temps fixé, j'avais fait le voyage en pure perte , je venais de me remettre en route une seconde fois. J'allais à pied , le long des belles montagnes et des masses d'arbres, où les oranges d'or, étoiles du jour, brillaient dans les profondeurs de la verdure, et sous les guirlandes de vignes dont les festons se prolongeaient comme pour une fête, pendant des lieues entières. Toute cette terre est aussi parée, aussi jardin, que chez nous les scènes champêtres qu'on étale sur les théâtres ; les paysans mêmes y ressemblent à ces personnages diaprés dont l'espalier chantant, riant et dansant nous réjouit sur la scène. Nulle part une figure de philistin. Et s'il y a ici comme chez nous des pliilistins, ce sont des philistins italiens aux oranges, et non de lourds .philistins allemands aux pommes de terre. Les gens sont tout aus^i pittoresques et idéal» que le pays , et puis chaque homme y porte sur la figure une e:!^pression tout individuelle, et sait faire ressOsitir son individualité dand ses poses, dans le jet de son manteau, et s'il le faut dans le maniement du couteau ; tout au. reboudrs de nos . compatriotes , avec letirs physionomies

universelles et uniformes. Quand ceux-ci sont douze ensemble, ils forment la douzaine, et si quelqu'un les attaque alors , ils appellent la police.

Ce fut un objet de surprise pour moi de voir, dans le pays de Lucques comme dans la plus grande partie de la Toscane; les femmes avec de grands chapeaux de feutre noir à plumes d'autruche pendantes; les tresseuses de paille même portent cette lourde coiffure. Les hommes au contraire ont presque tous un léger chapeau de paille, et les' jeunes garçons le reçoivent d'ordinaire en présent d'une jeune fille qui Ta fait de ses mains, et y a tissé, avec les tresses, ses pensers d'amour, et peut-être plus d'un soupir. C'est ainsi que Francesca fut ^adis assise parmi les jeunes filles et les fleurs an val d'Arno , çt tressa nn chapeau pour son earô Cecca, un chapeau dont elle baisa chaque brin de paille, en chantant son charmant Occhj^ sielle mortalL La tête bouclée qui porta si gail- Icâ^dement le joli chapeau est maintenant coiffée d'une tonsure, et le pauvre chapeau luimême , vieux et usé , pend dans le coin d'une maussade cellule d'abbé à Bologne.

Je suis de ces gens qui aiment toujours à

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prendre un chemin plus court que la route battue , et auxquels il arrive souvent alors de s'égarer dans les étroits sentieirs des rochers et des bois. C'est ce qui m'arriva aussi ce jour-là, et j'ai employé pour mon voyage de Lucques certainement deux fois plus de temps que les vulgaires habitués du grand chemin. Un étour— neau, à qui je demandai ma route, siffla et gazouilla sans me donner aucun renseignement précis. Peut-être n'en savait-il rien lui-même. Je ne pus tirer aucune parole des papillons et des demoiselles suspendus au front des grandes campanules : ils étaient envolés avant d'avoir entendu mes questions, et les fleurs balançaient leurs clochettes silencieuses. Plus d'une fois, je fus appelé par les myrtes sauvages, qui ricanaient au loin d'une voix douce et fine. J'escaladais alors avec empressement les aiguilles les plus ardues des rochers, et m'écriais : — nuages du ciell pilotes des. airs! ditesmoi le chemin qui conduit auprès de Francesca! Est-elle à Lucques? Dites-moi, que faitelle? Que danse-t-elle?... Dites-moi tout, et quand vous m'aurez tout dit, redites-le moi encore !

Au .milieu d'une telle exubérance de folie.

il est bien naturel qu'un aigle grave, que j'aurai troublé dans ses rêveries solitaires, m'ait regardé avec un mépris de mauvaise humeur ; mais je lui pardonne volontiers , car il n'avait jamais vu Francesca. 11 a donc pu rester, avec son âme tranquillement fière, perché comme auparavant sur son rocher, contempler le ciel avec la même liberté de cœur, et me regarder avec un calme aussi impertinent. Un aigle de cette espèce a le regard d'un orgueil insoutenable, et vous toise comme s'il voulait dire : — Quelle sorte d'oiseau es-tu? Sais-tu bien que je suis toujours roi, encore aujourd'hui comme dans ces temps héroïques où je portais les foudres de Jupiter, et où j'ornais les étendards de Napoléon? Ne serais-tu pas quelque perroquet savant qui a appris par cœur les vieilles chansons, et les répète comme un pédant? ou une tourterelle de volière aux beaux sentiments, aux roucoulements détestables? ou un rossi^ gnol d'almanach? ou un oison dégénéré, dont les ancêtres ont sauvé le Capitole ? ou un servile coq domestique, auquel, par ironie , on a mis au col l'emblème du vol audacieux, c'està-dire mon portrait en miniature, et qui se pavane comme si lui-même était un aigle ?. . . Tu

sais, cher lecteur, combien peu j'avais sujet de me fâcher qu'un aigle eût sur mon compte de pareilles idées. Aussi, je crois que le regard que je liii rendis était encore plus orgueilleux que le sien ; et s'il est allé aux informations auprès du premier laurier venu, il sait à présent qui je suis.

J'étais réellement égaré dans les montagnes quand le crépuscule s'avança, que les mille chansons des bois se turent, et que les arbres murmurèrent d'un ton plus sérieux. Un mystère sublime et une intime solennité se répandaient comme le souffle ile Dieu dans le calme universel. Çà et là , du milieu du sol , brillait à mes regards un bel œil sombre , qui disparaissait aussitôt. De tendnes soupirs se jouaient autour de mon cœur, et d'invisibles baisers aériens caressaient mes joues. Le rouge du soir enveloppait les montagnes comme dans un manteau de pourpre, et les derniers rayons du soleil , qui en éclairait les sommets , les faisaient ressembler à des rois / portant sur leurs têtes des couronnes d'or. Et moi, j'étais debout, comme un empereur suzerain au milieu de ses vassaux couronnés , qui me rendaient hommage dans un silence respectueux.

J'ignore si le moine que je rencontrai non loin de Lucques est un homme pieux; mais je sais que son vieux corps est enfermé, pauvre et sans chemise , dans un froc grossier, pendant toute l'année; que ses sandalçs déchirées ne peuvent protéger suffisamment ses pieds nus, quand il gravit les rochers à travers les épines et les broussailles, pour aller, dans les villages des montagnes , consoler les malades , et ap-

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prendre VÀve Maria aux enfants. Et il est satisfait quand, en échange, on lui met dans son sac un morceau de pain, et qu'on lui étale, pour dormir, quelques poignées de paille.

-Je ne veux pas écrire contre cet homme, me dîs-je à moinnême. Quand, revenu chez moi, en Allemagne , assis dans mon fauteuil à bras, près d'un poêle pétillant, chaudement et bien repu , face à face avec une appétissante tasse de thé, j'écrirai contre les cafards catholiques, je ne veux pas écrire contre cet homme.

Pour écrire contre les prêtres catholiques, il faut aussi connaître leurs figures ; mais les figures originales, on ne les voit qu'en Italie. Les prêtres catholiques d'Allemagne et les moines allemands ne sont que de mauvaises copies, souvent même des parodies de l'Italien. Une comparaison entre euxferait le même effet que si l'on mettait auprès des tableaux religieux de l'école romaine ou florentine, ces saints grotesques, maigres comme des sauterelles, qui doivent leur triste existence au pinceau bourgeois de quelque peintre municipal de Nûrembei^, ou bien encore à Texcellenj^ simplicité d'un disciple sentimental de Tétolé néo-allemande, chevelue et chrétienne.

Les prêtres, en Italie, ont depuis long-temps transigé avec l'opinion publique; le peuple y est accoutumé de longue main à distinguer la dignité ecclésiastique de la personne indigne , et à respecter celle-là aloi:s même que celle-ci est méprisable. C'est même le contraste que forment nécessairement le devoir idéal et les exigences de Téfat ecclésiastique avec les be* soin^invincibles de la nature sensuelle, cet antique , éternel conflit de l'esprit et de la matière qui font des prêtres italiens des caractères inépuisables pour la verve maligne du peuple, dans les satires, les chansons et les nouvelles. Des faiits semblables jse révâent à nous partout où la condition des prêtres est pareille, par exemple dans l'Indostan. Dans les comédies de ce pays de piété immémoriale , ainsi que nous l'avons vu dans Sakantala , et que nous le trouvons confirmé dans le Fasantasena^ c'est toujours un bramine qui fait le rôle comique , pour ainsi dire celui d'un gracioso prêtre , sans que cela porte la moindre atteinte au respect dû à ses fonctions sacerdotales et à sa sainteté privilégiée. De même un Italien n'entend pas la messe ou ne se confesse paâ avec moins de piété auprès d'un prêtre qu'il a

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trouvé la veille ivre dans la boue. En Âllemagne , c'est autre chose. Le prêtre catholique n'y veut pas représenter sa dignité par son ministère seulement, mais il faut que le ministère soit aussi représenté par la personne ; et , comme, dans les commencements peut-être, il a pris sa vocation au sérieux, et que, dans la suite, quand ses vœux de chasteté et d'humilité sont en querelle avec le vieil Adam, il ne veut pourtant pas violer ces vœux publiquement, surtout parce qu'il craint de donner la moindre prise à notre ami Krug de Leipzig , il tâche de conserver au moins Tapparence d'une conduite sainte. De & les saintetés apparentes , l'hypocrisie et la fausse bigoterie des cafards allemands ; chez ceux d'Italie , au contraire , il y a bien plus de transparence dans le masque , une certaine ironie de bonne santé, et un accord tout confortable avec le siècle^

Mais à quoi bon toutes ces réflexions générales ? Elles ne peuvent être que d'une médiocre utilité pour toi , cher lecteur, si par hasard tu avais envie d'écrire contre les prêtres catholiques. Il faut , à cet effet , voir de ses propres yeux , comme je l'ai dit , les figures qui appar* tiennent à cette classe. Et , en vérité, il ne suffit .

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pas de les avoir vues sur la scène de TOpéra royal , a Berlin. Le précédent intendant général avait pourtant touj^ours fait tout son possible pour représenter avec la plus grande vérité d'imitation le cortège du couronnement dans la Pucelle d'Orléans^ et réaliser aux yeux de ses compatriotes l'idée d'une procession avec ses prêtres de toutes les couleurs. Mais le costume le plus fidèle ne peut remplacer les figures originales; et, gaspil)ât*on phis de loo^ooo tha- 1ers en mitres épiscopales d'or, en étoles aux fleurs diaprées , en surplis brodés , rochets de dentelles et autres affiquets de la même espèce, les nez raisonnablement protestants qui allon-«* gent leurs protestations sous ces mitres, les )ambes grêles et rationnaUstes qui dépassent les pointes festonnées de ces surplis , les ventres éclairés beaucoup 'trop à l'aise sous ces étoles, tout nous rappellerait , à nous autres, que ce ne sont pas des prêtres catholiques, mais de bons laïques berlinois qui défilent sur la scène.

Je me suis souvent demandé si l'intendant général ne pourrait pas imiter beaucoup mieux ce cortège , et nous présenter un tableau bien plus fidèle d'une procession, en ne donnant

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plus les rôles des prêtres catholiques aux compatses ordinaires^ mais à ces ecclésiastiques ])rotestants qui prêchent avec Forthodoxie la plus parfaite à la faculté de théologie , dans la Gazette de l'Église , et en chaire , contre la raison , les plaisirs mondains , Gésenius et le diable. On verrait alors des visages dont le cachet cafard répondrait d'une manière bien plus frappante à l'esprit de ces rôles. C'est d'ailleurs une observation dëjà faite, que tous les prêtres du monde, rabbins, muftis, dominicains, conseillers consistoriaux , popes, bonzes, enfin tout le corps diplomatique du Bon-Dieu , portent sur leur figure un certain air de famille^ qu'on retrouve toujours cbez les gens qui font le même métier. Les tailleurs , dans le monde entier, se distinguent par la mollesse des membres ; les bouchers et* les soldats portent partout le même aspect farouche; les juifs ont la physionomie loyale qui leur est particulière , non parce qu'ils descendent d'Abraham, d'Isaac et de Jacob , mais parce qu'ils sont marchands , et le marchand chrétien de Francfort ressemble au marchand juif de Francfort tout autant qu'un œuf pourri à un autre œuf pourri. Les négociants spirituels qui gagnent leur vie

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dans les affaires religieuses , finissent par contracter aussi dans la physionomie une certaine ressemblance. Sans doute quelques nuances s'établissent par suite de leurs différentes manières de faire le métier. Le prêtre catholique ressemble surtout à un commis placé dans un grand commerce. L'Eglise, la grande maison, dont le pape est chef, lui donne une occupation déterminée et un salaire net pour ses soins. Il trayaille à son aise, comme un homme qui a beaucoup de coUègues^^ et qui, dans un si grand mouvement d'affaires , peut facileimeint échapper à l'attention..^ Seulement il a fort à cœur le crédit de la maison , et plus encore sa solidité, parce qu'il perdrait son pain en cas de banqueroute. Le cafard protestant , au contraire , est patron partout , et fait les^ affaires religieuses p'our sou compte particulier. Il ne (ait pas dans le haut négoce , comme 9on confrère catholique , mais, seulement dans le détail. Comme il est seul pour suffire à tout , il ne peut prendre de bon temps. Il lui faut vanter ses articles de croyance, rabaisser les articles de ses concurrents. Il se tient, en véritable petit marchand, dans son comptoir de débit, rongé de jalousie de métier contre toutes les

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grandes maisons , et surtout contre la grande maison de Rome , qui paie tant de milliers de teneurs de livres et d'emballeurs, et qui a des comptoirs dans les quatre parties du monde.

Il résulte de tout cçla des effets physionomiques différents, sans contredit; mais ils ne sont pas visibles du parterre, et Fair de famiUe des figures se retrouve indélébile dans les principaux traits, chez les jprétres catholiques comme chez les protestants. Donc, si l'intendant général veut payer généreusement ces messieurs, ils joueront, comme toujours, leurs rôles à s'y méprendre. Leur démarche contribuera aussi à l'illusion; quoiqu'un œil fin et exercé puisse remarquer qu'elle se distingue par des nuances subtiles de la* démarehe des prêtres et des moines catholiques.

Un prêtre catholique' s'avance comme si le ciel lui appartenait, tandis que le prêtre protestant chemine comme s'S l'avait aflfermé.

Il était dljé)à nuit quâad j'arriTai à Lacques.

GooKibiàn cette ville œe parut différente de <îe que je Vayais vue la semaine précéd^oite , ^uand )e parcourus en plm jour les rues désertes el: sonores , et. que je nie crus transporté dans une de ces cités maudites dont ma nourrice m'avait jadis fait tant de rédrts. la TÎlie entièire était *alors muette comme un tombeau^ tout était comme blafejrd et mort : la lumière du

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soleil étincelait sur les toits , ainsi que les paillettes d'or de la couronne funéraire sur la tête d'un cadavre. Çà et là pendaient à la fenêtre de quelque vieille maison des touffes de lierre , semblables à des larmes desséchées et verdies : partout une décomposition chatoyante , et l'effrayante stagnation de la mort. La ville n'avait plus l'air que d'un spectre de ville , spectre de pierre qui revenait en plein jour. Pendant longtemps 5 je cherchai en vain trace d'être vivant. Je me souviens seulement que devant un vieux palais était couché un mendiant endormi , le bras étendu, la -main ouverte. Je me souviens aussi que je vis à la fenêtre d'une mauvaise pe- • tite maison noire , un moine dont le col rouge et la peau grasse et luisante sortaient tout entiers d'un froc brun, et auprès de lui se tenait une -femme au large sein , fort peu vêtue. Au rez-de-chaussée 5 je vis entrer par la porte à demi ouverte un jeune garçon en petit collet d'abbé ; il portait des deux mains une énorme bouteille de vin. Au même instant, tinta à peu de distance une petite cloche aux vibrations fines et ironiques ^ et les moqueries des Nouvelles de Bocace me revinrent à la ménioire. Ces son» «ne J)urent cependant dissiper

tout^-fait l'étràoge terreur qui faisait frissonnér mon âme. Je me sentis peut-être frappé d'autant plus fortement que lé soleil chaud et brillant éclairait les muets fantômes de pierre, et je me disais que les spectres sont bien plus effrayants lorsqu'ils rejettent le noir manteau de la nuit, et se font Yoir en. plein jour.

Revenant à Lucques ce soir-là, huit jours après, je in'étonnai fort du changement qui s'était fait dans l'aspect de cette ^e. — Qu'est-ce? m'écriai-je en sentant mes yeux éblouis par les lumières, et yoyânt les flots de foule qtii inondaient les rues. ToUt ce peupte est-il sorti du tombeau pour imiter, spectre nocturne, les plus folles mascarades de la vie? Les maisons, hautes et sombres, sont ornées de lampes.

Partout aux fenêtres pendeoit dëa tapis barû^ lés, qui couvrent la presque totalité des muf s crevassés et nmràtres , et sur ces. tapis se peu** cheQt d'aimables figures de (jeunes filtes , si fraîches, si fleuries, que je rôÊonn^âs- alors que c'est la vie elle-même qui célèbre son mariage avec, la ti)ort, eia invité à la fête la jeunesse et Ja beauté. Oui^ c'étaj^t une iéteftinèbâre.. bien viva^e^ je «esajis laquelle du fcaiehflriër ; d^n$ tous les ca3, c'était le «jaur anniversatre dei'é^

5l€ REI8SBIL0ER.

Gorcheibeiit dt <|uelque patient martfr ; oafr je Yis arrÎTer ude sainte tête de mort, avec quelques o8 de surplus, le tout pëyé de fleurs et de pierreries, et porté aux sons d*une musique de noces z c'était une belle procession.

En tête, mardtàîent les capucins, qui se distinguaient des autres moines par leurs longues bwbes. Trais sapeurs de cette armée de k foi. Puis, les capucins sans barbe^ parmi lesquels se voyaient beaiikup de mâles et nobles figures, et même plus d'un visage jeune et beau, auquel la tonsure allait fort bien, parce que la léte paraissait comme ceinte d'une élégante couronne de cheveux, et sortait aveô grâce, ainsi que le col nu, du miUeu du froc sombre. Yenaient ensuite* desi frocs d'autres coideurs, noirs; blancs, jaunes, panachés ; puis de grands cbapeaux à èoiriles rabattues, enfin tous ces costumes de moines que nous à fait connatti^ depuis long^temps le zèle eiaetdb notre surintendant des théâtres. Derrière les ordres monastiques, venaient les véritables prêtres, chemises blanches kur cidottes fxoijhes; et bonnets de. couleur. Ils étaient suivis par desecclésiastiqikes dé ph^s haute' qualité,' emmaiUotésde eouvertures de 'soie de tçutek' ntaiances,' lesquels

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portaient siur la tête des bonnets pointus, probablement originaires d'Egypte, et eoiffiane on là voit dans l'ouyrage de Denon, dans ta Flûte enchantée f et dans le Voyage de Behtoni. C'étaient des visages qui avaii»it du service : ils avaient l'air d'une sorte de vidille garde. Ën&tir, venait le grand étatHobajor^ puis un dais, et, sous ce dais, un vieil homme, avec un bonnet plus élevé que/les autres^ et une couvertuïe plus riche, dont les pans étaient portés p^r deux semblables vieillards , qui Êdsaient 1'^^ fice de pages.

Les moiQ.es de l'avant-garde marchaient, les bras croisés, et dans nh silebce sérieux; mais les hommes aux bonnets pointus chantaient une psalmodie bien malheureuse, et d'un ton bien nasillard^t fort saccadé. Par bonheur, on n'en pouvait entendre que la moitié, parce que la procession était suivie de plusieurs compsrgnies de soldats , avec tambours et fifres. Il y avait aussi sur le flanc des prêtres qui marchaient, une file de grenadiers , qui les escpr-. taient de deux en deux. On voyait presque plus de soldats que d'ecclésiastiques... ; mais, pour soutenir la religion, il faut aujourd'hui beaucoup de baïonnettes, et quand on donne la

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bénédiction, les canons dohent tonner au loin d'une manière significative.

Quand je vois une pareille procession, où les prêtres marchent d'un air si piteux et si désolé, sous une fière escorte militaire, je me sens toujours affecté douloureusement, comme si je voyais notre Sauveur lui-même entouré de soldats et de lances , et se rendant au supplice. Les étoiles , à Lucques, avaient sans doute la même pensée que moi, et quand je portai, en soupirant, mes regards vers le cielj je trouvai d'accord avec les miens leurs yeux si clairs, si brillants et si pieux. Mais on pouvait se passer fort bien de leur lumière : des milliers et des milliers de lampes, de flambeaux, et de visages de jeunes filles étincelaient à toutes les fenêtres ; au coin de chaque rue étaient plantés des fanaux de résine enflammée, et puis chaque prêtre avait encore à ses côtés son porte-cierge. Les capucins avaient presque tous, pour cet office, de petits garçons à mine fraîche et réjouie, qui regardaient quelquefois avec une curiosité ravie les barbes vieilles et graves des religieux. Un pauvre capucin ne peut pas payer un grand porte-cierge , et le gamin auquel il apprend V^ve Maria i, ou dont il confesse la

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tante, doit bien lui rendre ce service gratis aux processions , et je suis sûr qu'il ne le fait pas a^eo moin& de dévouement. Les autres moines n'avaient pas auprès d'eux d'enfants beaucoup plus grands; mais quelques ordres plus distingués avaient déjà loué de grands garçons y et les prêtres à hauts bonnets avaient pour porte-cierges de véritables bourgeois.

Quant à M. l'archevêque, car c'était l'homme qui marchait avec une fière humilité sous un dais, et faisait porter les pans de sa retire par deux pages à barbe grise, il avait de chaque côté un laquais vêtu d'une éclatante livrée bleue avec des galons jaunes. Tous deux portaient de blancs cierges avec la même façon de cérémonie que s'ils eussent servi à la cour.

Dans tous les cas, cet étalage de cierges me parut une bonne invention, car je pus voir sdnsi plus distinctement les figures qui appartiennent au catholicisme. Et je suis bien sûr maintenant de les avoir vues, et sous le meilleur jour. — Eh bien, qu'ai-je vu? D'abord, j'y ai retrouvé partout le cachet clérical ; après quoi, toutes ces figures étaient aussi différentes entre elles que nos figures à nous autres. L'une était

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pâlç, l'autre rouge ; ce aez se dressait fièreotient, cet autre s'abaissait; ici un œil noir étincelant, là ^un œil gris vitraux. • . Mais tous ces visages portaient les traces de la même maladie, d'une m^iladie affreuse^ incurable, qui sera vraisem-^ blablement cause que mon petit neveu, quand il verra , dans une centaine d'années , la procession à Lucques, n'en retrouvera pas un seul. Je crains bien d'être aussi, moi, infecté de cette maladie, et il en résulte que l'attendrissement me prend d'une façon tout étrange, quand je regarde une pareille figure de moine malade, et que j'y reconnais les symptômes de ces soufirances qui se cachent sous le froc : amour malheureux, goutte, ambition rentrée, consomption., repentir, hémorrhoîdes , blessures que nous ont faites au cçBur l'ingratitude des amis, les calomnies des ennemis, et nos propres fautes, tout cela, et bieQ autre chose encore qui peut trouver sa place sous un froc de bure aussi facilement que sous un habit à la dernière mode. Oh^ ce n'est pas une exagération , quand le poète s'écrie dan$. sa douleur : « La vie est une maladie, le monde entier un hôpital. »

. « Et la mort est notre médecin. » Hélas! je

n'en veux pas médire, et troubler les. autse^ dans leur confiatice; car, puisque c'est Tunique médecin, fe ne Tois pas de mai i leur laisser cHHre que c'est le nabeiHeur» et quefton seul remède , son éteornel sommfère , Qst.aussi le meilleur de tous. Au «moins peutron dire eti faveur de ce médecin qu-il est tCMifoiirs Jà^A votre disposition , et que , malgi?é sa nomJ^reuse clieurteUe, il ne se fait jamais attendre long-temps quand on le den^uode. Sourenl même il suit son malade à la procession, et lui potrte son cierge. C'était certainekaent la mort en personne que }e vis aux côtés d'un prêtre pâle et soucieux : elle lui tenait de ses mains sèches- et tremblantes, le cierge qui pétillait, lui faisait de son pauvre chef dépouillé des signes de bonAe amitié, et tout enceturageants ; et quelque peu-solide qu'eUe &kt elle-même «ur ses jambes , elle soutenait encore de temps à autre le pauvre pvêtre, qui pâlissait davantage à chaque pas, et semblait vouloir s'évanouir. Elle avait Fair de lui souffler du Cœur, et de lui dire : — Attends encore quelques petites heures, nous rentrerons ; alors j'éteindrai le cierge , et je te mettrai au lit, et tes jambes froides et fatiguées pourront se reposer, et tu dormiras d'un som-

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meil si profond, que tu n'entendrai pas la cloche pldintive de Saint-Michel.

— Je ne veux pas non plus écrire contre cet homme , me dis-^e , en voyant le pauvre prêtre pâlissant , que la mort incamée , son cierge à la main , allait mettre au lit.

Hélas ! on ne devrait , au fond , écrire contre personne en ce monde. Chacun de nous est déjà assez malade dans cette grande infirmerie , et mainte lecture polémique me rappelle involontairement une repoussante mêlée dont je fus spectateur fortuit dans uh hôpital moins vaste, à Berlin. C'était chose horrihle à entendre , que ces malades qui se reprochaient ironiquement leurs infirmités réciproques, le pulmonique desséché se moquant de Thydropique , l'un riant du polype de l'autre, qui insultait à son tour au bec de lièvre et à l'ophthalmie de ses voisins. Â la fin , des hommes saisis de ^èvre chaude s'élancèrent tout nus de leurs lits , arrachèrent aux autres malades draps et couvertures , et ce ne fut plus alors que spectacle d'ulcères purulents et de mu* tilations hideuses.

« Yulcaia yerse abondamment à tous les dieux le doux nectar qu'il puise dans une urne profonde ; un rire inextinguible s'élève au milieu des heureux habitants de FOlympe, quand ils voietit Yulcain 5 pour les servir, s'agiter avec jeffort dans les palais célestes. Durant tout le jour, et jusqu'au coucher du soleil, prolon* géant les festins, et savourant l'abond^ce des jnets, ils écoutèrent avec délices les sons de la

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lyre brillante que faisait retentir Apollon , et les chœurs des Muses, chantant tour-à-tour d'une voix harmonieuse. Iliade^ »

Quand soudain entra, tout essoufflé, un juif pâle, dégouttant de sang, une couronne d'épines sur la tête, et portant sur l'épaule une grande croix de bois , et il jeta cette croix sur la splendide table du banquet. Les vases d'or tremblèrent , . les dieux se turent , pâlirent , pâKrent davantage jusqu'^xe qu'ils s'éTanouirent enfin en vapeur.

. Il y eut alors un triste temps , et le monde devint gris et sombre. Il ne fut plus question de dieux heureux ; on fit de l'Olympe un hôpital où des dieux écorchés , rôtis et perforés, se promenèrent ennuyeusement et pansèrent leurs blessures e|i chantant de tristes litanies. La reMgion ne donna plus de }oie, mais des cour solalions ; ce fut mixe ensanglantée et lamentable rehgion de suppliciés.

Peut-être était<^U6 néoessaii» pour l'humaaiié malade et écrasée. Qui voit aoofinr son Dieu supporte plus facilement ses propres s&affranoes. Les anciens dieux gaillM^ds , qui ne connaissaient pas par eux-mêmes la doulemr,

œ savaient pas non plus œ qu'^pouve un pauvre homme tor^upé, et un padvife torturé ne pouvait non plus s'adresser à eux avec confiance dans ses douleurs. C'étaient dies dieux de jours de fête , autour desquels on dansait gaiment , et qu'on ne pouvait que remercier.

Aussi' ne furent41s jamais aimés du plus pro*fond du ccsur. Pour être ainsi aimé du fond

du cœur^ il faut être souffrant. La pitié est la dernière consécration de Tamour, peut-être Famour lui-même. De tous les dieux qui aient jamais vécu , le Christ est pour cette raison le Dieu qui ait été aimé le plus , surtout par les femmes

Fuyant lé tumulte de la fonle, je me suis perdu dans une église soHtâire, et ce que tu viens de lire, cher lecteur, sont moins mes pensées que quelques paroles involontaires qui me sont échappées , tandis qù^étendu sur un des vieux bancs destinés à la prière , je laissais passer dans mon sein Jes sonores vibrations d'iua orgue. Je reste là , abandonnant mon âme â ses improvisations , et composant pour cette étrange musique un texte encore plus étrange. De temps en temps, mes regards vagabonds

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s'enfoncent sous les arceaux raporeux, et cherchent les sombres groupes qui çippartiendraient

aux accords de cet orgue. Quelle est la femme au voile noir agenouillée là-bas devant le tdileau de la madone? La lampe qui pend au-<lessu8 éclaire d'un jour tranché la mère céleste d'un amour crucifié, la Vénus Dolorosa; pourtant des rayons complaisamment mystérieux tombent quelquefois comme en cachette sur les belles formes de la dévote voilée. Celle-ci demeure immobile sur les marches de pierre de l'autel , mais son ombre s'agite sous le vacillement de la lumière , accourt quelquefois jusqu'à moi, puis se retire furtivement comme un nègre muet, messager d'amour dans un harem.... Je le comprends. Il m'annonce la présence de sa maîtresse, la sultane de mon cœur.

Peu à peu l'obscurité augmente dans l'édifice désert , çà et là une figure indécise se coule le long des piliers , de temps à autre résonne un' léger murmure dans i^ie chapelle latérale , et l'orgue gémit en sons prolongés comme les soupirs d'un cœur dé géant.

On aurait dit que les sons de cet orgue ne voulaient jamais finir, que cette voix mourante,

que cette grande agonie dût se prolonger éternellement. Je sentais un engourdissement aussi indicible, une anxiété aussi inouie que si j'eusse été enterré vivant, ou même que si, long-temps après ma mort, je fusse sorti du tombeau pour aller avec de lugubres compagnons nocturnes dans l'église des spectres , y. entendre les prières des morts, et confesser des péchés posthumes. Il me semblait quelquefois que je voyais réellement assis auprès de moi , dans le demi-% jour mystérieux , les défunts paroissiens dans le vieux costume floren^n , avec leulrs longues et pâles figures, leurs livres dorés entreJeurs doigts amincis ,. murmurant tout bas, et se faisant mutuellement des inclinations mélancoliques. Le son plaintif d'une lointaine cloche d'agonisant me rappela le vieux prêtre malade que j'avais vu à la procession , et je me dis : Il est àiort aussi dans cet instant, et il va Venir ici pour dire sa première messe de nuit; ce sera le comble à ces tristes apparitions.

Tout d'un coup se leva des marches de> l'autel la gracieuse figure de la dévote voilée^ ;

Oui, c'était bien elle; son ombre vivante suffit pour faire évanouir les spectres blanchis^ sauts; je ne vis plus qu'elle, fe la suivis rapide^

nez. Ce fut inutilement que je restai au dehors encore une grande heure, demandant à entrer^ poussant tous les soupirs possibles, feignant de pieuses larmes, jurant les serments les plus sacrés , avec restriction mentale s'entend : je sentais que je deyenais peu à peu jésuite; j'arrivai à une complète perversité, et j'allai jus^ qu'à offrir de me faire catholique pour cette seule nuit. -

-^Francescà! m'écriai-je, étoile de mes pensées! pensée de mon âme! vita della^mia vita^ ma beUe, tant caressée, svelte et cathoUqae Francesca I pour cette seule nuit que tu m'accorderas encore , je veux moi-même devenir catholique. Mais aussi, pour cette seule nuit ! Oh, la belle, bienheureuse, catholique nuit l Je suis dans tes bras fermement catholique, j'y crois au .paradis' de ton amour; sur nos lèvres, dans les baisers , se révèle le doux symbole, le verbe devient chair, la foi est rendue sensible en forme et en figure*; <|uell^ religioni Vous, cafards, faites: éclater votre kyrie eleison» ^onnez^ encensez; mettez les çk>ches en branle, faites gronder l'orgue , faites chainler 1^ messe de= Palestrina.— ^Cieci .est lé corps Ir-Je crois, je suis un bienheureux, je«m'eù4or3«T--lIai9 quand

)e m'éveillerai demain, en me frottant les yeux, s'envoleront sommeil et catholicisme, et ]e reverrai clair au grand soleil et dans la Bible : je redeviendrai protestant, raisonnable et désenivré comme auparavant.

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