AVANT-PROPOS
Je m'abstiens de toute observation au sujet des éliminations que" mon livre a subies. J'évite du moins ainsi le danger de me rendre coupable d'un manque de tact. J'ai supprimé des diatribes émanées autrefois d'une malice juvénile et injuste, et j'ai fait de même pour des hommages dédicatoires, qui seraient un anachronisme aujourd'hui, et dont la forme intempestive produirait surtout dans ce moment un effet tout contraire à celui où l'auteur visait lorsque parut la première édition de son livre.
A cette époque le nom auquel j'adressais ces hommages était pour ainsi dire un " schibolet," et désignait le parti le plus avancé de l'émancipation humaine, qui venait d'être terrassé par les gendarmes et les courtisans de la vieille société. ] En patronisant les vaincus, je lançais un superbe défi à leurs adversaires, et je manifestais ouvertement mes sympathies pour les martyrs qu'on outrageait alors, et qu'on bafouait sans merci dans les journaux ei dans le monde. Je ne craignais pas de m'exposer au ridicule, dont leur bonne cause était, il faut l'avouer, un peu entachée. Les choses ont changé depuis : les martyrs d'autrefois ne sont plus ni soumis, ni persécutés, ils ne portent plus la croix, si ce n'est par hasard la croix de la Légion d'honneur ; ils ne parcourent plus nu pieds les déserts de l'Arabie pour y chercher la femme libre. — Ces émancipateurs des liens conjugaux. Ces briseurs de chaînes matrimoniales, à leur retour de l'Orient, se sont mariés et sont devenus les épouseurs les plus intrépides de l'Occident, et ils ont des bottes. La plupart de ces martyrs sont à présent dans la prospérité ; plusieurs d'entre eux sont néo-millionnaires, et plus d'un est
1 Les "hommages dédicatoires" dont il est ici question s'adressaient au chef de l'école saint-simonienne, Prosper Enfantin. Les voici : A Prosper Enfantin
Vous avez désiré connaître la marche des idées en Allemagne, dans ces derniers temps et les rapports qui rattachent le mouvement intellectuel de ce pays à la synthèse de la doctrine.
Je vous remercie de l'honneur que vous m'avez fait en me demandant de vous édifier sur ce sujet, et je suis heureux de trouver cette occasion de communier avec vous à travers l'espace.
Permettez-moi de vous offrir ce livre : je voudrais croire qu'il pourra répondre au besoin de votre pensée. Quoiqu'il en puisse être, je vous prie de vouloir bien l'accepter comme un témoignage de sympathie respectueuse. [Note des éditeurs).