‹ Œuvres de Henri HeineChapitre 3 sur 10 · AVANT-PROPOS J · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS J

arrivé aux places les plus honorifiques et les plus lucratives — on va vite avec les chemins de fer.1 Ces ci-devant apôtres qui ont rêvé l'âge d'or pour toute l'humanité, se sont contentés de propager l'Age de l'argent, le règne de ce dieu-argent, qui est le père et la mère de tous et de toutes. C'est peut-être le même Dieu qu'on a prêché en disant : " Tout est en lui, rien n'est hors lui, sans lui on n'est rien. " — Mais ce n'est pas le Dieu qu'adore l'auteur de ces lignes; je lui préfère même ce pauvre Dieu nazaréen qui n'avait pas le sou, et qui était le Dieu des gueux et des souffrants. Comme j'appartiens un peu à cette dernière catégorie, je ferais un acte de grande niaiserie, si je voulais préconiser par des compliments surannés les hautains triomphateurs, les heureux du jour, qui peuvent bien s'en passer.

Je ne puis assez faire ressortir la remarque que je n'avais pas l'intention de donner un tableau complet de l'Allemagne. Je voulais seulement, à différents endroits, soulever le voile qui couvre ce malheureux pays; et si le lecteur n'a pas vu tout, ou n'a vu qu'une petite partie, du moins il a vu cette petite partie dans sa vérité naturelle, tandis qu'il ne s'instruira que bien pauvrement, ou point du tout par les livres où on lui promet les renseignements les plus complets et qui, au bout du compte, ne sont qu'une énumération et une nomenclature sèches et stériles, bien qu'exactes et sincères. Quant à la littérature allemande, mon livre n'embrasse que l'histoire de l'école dite romantique, et en me proposant de donner les informations les plus précises sur les écrivains qui y appartiennent, j'ai été forcé de parler d'eux avec plus de détails que je n'en ai accordés à des poètes allemands d'un ordre supérieur et doués de beaucoup plus de talent, mais qui ne font pas partie de l'école romantique. J'ai même passé sous silence plusieurs grands auteurs que l'on compte parfois parmi les adhérents de cette école, mais qui, à mon sens, n'y appartiennent nullement, comme par exemple: Henri de Kleist et feu mes amis Charles Himmermann et Christian Grabbe, tous les trois hommes d'un grand génie. Ce sont des géants quand on les compare à ces auteurs de l'école

1 II y a ici une allusion maligne au rôle considérable joué par les saint-simoniens assagis dans l'entreprise d'établissement du réseau ferré français, principalement sous le second Empire. (Note des éditeurs).

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