LIVRE XI
Oubliant son orgueil, sa parure et les armes,
Marchoit, les crins pendaïUs, et l'œil gonflé de larmes.
D'auties portent ses dards, son casque éiincelanl;
Le reste est à Tunuîs. Puis marchent, à pas lent.
Des Toscans , des Troyens les phalanges pressées ,
Et les Arcadieus , les armes renversées.
Sitôt que, précédant et suivaut le cercueil,
En ordre s'avança cette pompe de deuil ,
o Amis, c'en est assez , retournons, dit Lnée.
A d'autres pleurs encor notre ame est condamnée :
D'autres héros pour nous ont dévoué leurs jours.
Adieu, mou cher Pallas, adieu donc pour toujours ! »
A ces mots, tout en pleurs, vers les siens il s'avance.
Il aiTive , et déjà demandant audience , A la porte du camp, des envoyés latins Yenoient solliciter, lolive dans les mains, La faveur d'enlever et de rendre à la terre Leurs braves compagnons, victimes de la guerre; Ils réclamoient les droits de 1 hospitalité, Et son projet d'hymen , et son premier traité : Des morts et des vaincus n'alai-moieut pas sa gloire. Et la pitié devoit attendrir sa victoire. Le héros généreux écoute avec bouté La voix de la justice et de l'humanité : « O Latins ! leur dit-il , quel esprit de vengeance A des deux nations rompu l'intelligence ? La paix que ^niu' les morts vous demandez ici , Que puissent les vivants la recevoir aussi ! Je ne viens point chez vous apporter le carnage ; Les dieux m'ont amené sur cet heureux rivage. Et mon juste courroux n'en veut pas aux Latins. Aux saints nœuds qui d'abord uuissoient nos destins Yotre roi de Turnus a préféré les armes. Mais lui-même, s'il veut terminer tant d'alarmes, S'il prétend nous bannir de nos nouveaux remparts , Qu'il vienne ; c'est à lui d'en courir les hasai-ds.
30 It lacrymans, guttisque hnmectat çrandibus ora. Hastam alii galeamque ferunt; nam cetera Turnus Victor habet. Tum mœsta phalanx, Teucrique sequuotur, Tyrrhenique duces, et versis Arcades artais. Poslquam omnis longe comitum processerat ordo, Subslitit jEneas, gemituquc haec addidit alto : « Nos alias hinc ad lacrymas eadem horrida belli Fata vocant : salve seternum mihi, maxume Palla, jEternumque vale! >> Nec plura effatus, ad altos Teodebat mures, gressumquc in castra fcrebat.
■>» Jaraque oratores aderant ex urbe Latina, Velati ramis oleje, veniamque rogantes : Corpora, per campos ferre quae fusa jacebant, Redderet, ac tumulo sineret succedere terrae; Nullum cum victis certamen, et sthere cassis; Parccret hospitibus quondam socerisque vocatis. Quos bonus .Eoeas, haud aspernanda precantis, Prosequitur venia, et verbis haec insuper addit : « Qusenam vos tante fortuna indigna , Latini , loplicuit bello, qui nos fugiatis amicos?
"O Pacem rae exanimis, et Martis sorte peremtis Gratis; equidem et vivis cencedere vcllem. Nec veni, nisi fata locum, sedemque dédissent; Nec bellum cum gcnte gcro : rex nostra reliquit
I Pourquoi tous ces grands chocs , cette lutte cruelle ':• Faut-il que tant de sang coule pour sa querelle? Qu'il vienne contre moi signaler son grand cœur : La mort entre nous deux nommera le vainqueur. Vous , conduisez ces morts à leur sombre demeure ; Armés je les vainquis , immolés je les pleure. » Frappés d'étonnement à ces mots généreux , Les députés latins se regardent entre eux. Et l'admù-ent long-temps dans un profond silence. Enfin le vieux Drancès, dont lauslére prudence, Du jeune roi d'Ardée accusant les desseins. Contre lui chaque jour irritoit les Latins : « O vous dont la présence a pour nous tant de charmes, Si grand par votre nom, et plus grand par vos armes, Oh ! comment célébrer dignement vos vertus ? Que devons-nous chérir et révérer le plus Ou de votre justice ou de votre vaillance ? Pour prix de cet accueil, notre reconnoissance , N'en doutez nullement, cherchera les moyens D'unir au Latium les généreux Troyens , Et le bon Latinus au courageux Énée.
C'est peu : ces murs , promis par votre destinée , Nous, déjà vos amis, et non plus vos rivaux. Nous-mêmes nous voulons en hâter les travaux ; Et nos bras fraternels porteront avec joie Les rochers destinés à la nouvelle Troie. Que Turnus, à sou gré, cherche ailleurs des secours. »
Il dit : un doux murmure approuve ce discours. Pendant deux fois six jours une trêve indulgente Suspend tous les combats. Leur troupe diligente Pour les mêmes devoirs erre dans les forêts. On entend sous le fer tondaer les noirs cvprès Le frêne, qui des vents brava long-temps la guerre, Les pins , voisins des cieux , sont jetés sur la terre ; Le cèdre couche au loin ses rameaux odorants ; Le chêne , eu longs éclats , cède aux coins déchirants ;
Hospitja, et Turni potius se credidit armis. .Equius huic Turuum fuerat se opponere morti. Si bellum finire manu, si pellcre Teucros Adparat, bis mecum decuit concurrere telis; Vixet, cui vitam deus aut sua dextra dedisset. Nunc ite, et miseris subponite civibus ignem. »
'îo Dixerat ..Eneas : olli ebstupuere silentes; Conversique oculos icter se atque ora tenebant. Tum senior, semperque odiis et crioiine Dranccs Infensus juveni Turne, sic ore vicissira Orsa refert : « O fama ingens, ingentior armis, Vir Trojane, quibus cœlo te laudibus xquem? Justitixne prius mirer, belline laberum?
Nos vero hsc patriam grati referemus ad urbcm; Et te, si qua viam dederit fortuna, Latino Jungemus régi. Quaerat sibi fœdera Turous;
•3o Quia et fatalis murorum adtollere moles,
Saxaque subvectare humeris Trojana juvabit. »
Dixerat haec, unoque emnes eadem ore fremebaot. Bis senos pepigere dies, et, pace séquestra, Per silvas Teucri , mixtique iupune Latini , Erravere jugis : ferre sénat icta bipenni Fraxinus; evertunt actas ad sidéra pinus; Robera nec cuneis et olentem scindcre cedntm,
L'ENEIDE.
Les bois, les champs, les monts de leurs coups retentissenl, El sous leurs verts fardeaux les chars roulanis gémissent.
Mais déjà dans les murs , sous les toits paternels , Par de sinistres bruits, avant-coureurs cruels. L'agile Pienommée avoit pris soin d'apprendre Et la mort de Palias et le malheur d'Évandi'C ; La prompte Renommée, hélas! de qui la voix Naguère se plaisoil à conter ses exploits. On accourt , et , suivant l'usage de ses pères , L'Arcadien saisit des torches funéraires : De loin on voit briller dans les champs d'alentour Deux longs rangs de flambeaux, tristes rivaux du jour. Porté par les Troyens l'affreux cercueil arrive : Tous entrent à-la-fois dans la cité plaintive. A ce funèbre aspect, frappant leurs seins meurtris. Les mères font ouïr de lamentables cris.
Leur lugubre clameur s'est fait à peine entendre : Son âge , ses amis , rien ne retient Évaudre ; Sur le fatal cercueil qui vient de s'arrêter Le malheureux vieillard court se précipiter, Se jette sur son fds, entre ses bras le presse; S'efforce d'exhaler la douleur qui l'oppresse, El ne peut que gémir. Enfin, lorsqu'une fois La souffrance eut rendu le passage à sa voix :
« O Palias ! est-ce ainsi que ton cœur téméraire Épargna ta jeunesse et les vieux ans d'un père ! Ah! j'ai dû le prévoir; et pouvois-je oublier Combien ont de pouvoir sur un jeune guerrier Les premières faveurs que promet la victoire , Le début du courage , et l'essai de la gloire ? O fils trop magnanime, el trop tôt moissonné! Apprentissage affreux! prélude infortuné!
Voilà comme les dieux exaucent la prière D'un malheureux vieillard et d'un malheureux père ! Toi qui dans le tombeau précédas ton époux , De ton heureux trépas combien je suis jaloux ! Tu n'as pas de ton fils vu la pompe funeste ;
Nec plaustris cessant vcctare geiiicntibus onios. Et jam Faraa volans , tanti prœnuntia luctus,
•1" Evandruin, Evandiique domos et inœnia conplet, Qu£ modo victorem Latio Pallanta ferebat. Arcades ad portas ruere, et de more vetusto Fiinereas rapuere faces : lucet via longe Ordine flamraarum, et late discriminât agros. Contra turba l^brygum vcniens plangentia jungunt Agmina; quœ postquara maires succedere tectis Videront, mœstam incendunt clamoribus urbeiii.
At non Evandrum potis est vis uUa tencre : Sed venit in medios. Feretro Pallanta reposlo
»io Procubuit super, atque haeret lacrymausque gcmensquc ; Et via vix tandem voci laxata dolore est : « Non hœc, o Palla, dedcras promissa parenli, Cautius ut sœvo velles te credcrc Marti ! Haud iguarus eram, quantum nova gloria in armis, Et pra;dulce decus primo certamine posset. Primitiœ juvenis misera: , bellique propinqui Dura rudiraenta! et nulli exaudita deorum Vota preccsque meoe! tuque, o sanctissima cnnjiu, Félix morte tua, neque iu liiinc servata dolorem!
iCo CoQtra ego vivendo vici mea fala, superstes
El moi, de mes vieux ans traînant le triste reste.
J'ai prolongé mes jours pour voir trancher les siens !
Oh ! que n'ai-je suivi les drapeaux des Troyens !
Evandre eût péri seul, et ce deuil funéraire
Auroit , au lieu du fils , accompagné le père.
Et vous que j'ai reçus, vous qu'ont serrés mes bras,
O Troyens ! ma douleur ne vous accuse pas.
Hélas ! ce coup fatal attendoit ma vieillesse.
Mais si le sort cruel moissonna sa jeunesse,
Il meurl en combattant pour moi, pour ses amis,
Il meurt environné d'un monceau d'ennemis :
Eh ! quels plus doux honneurs le malheureux Evandre,
O mon fils! pouvoit-il présenter à ta cendre,
Que tous ces monuments, ces fruits de tes exploits,
Que portent en pleurant trois peuples à-la-fois !
Ces dards, ces boucliers, garants de ta mémoire,
Et ce deuil triomphant que conduit la victoire .••
Et loi, Turnus, et toi, son superbe vainqueur.
Si son trop jeune bras n'eût trahi son grand cœur ,
Ta mort eût elle-même illustré son courage :
Ton égal en valeur, il fut vaincu par l'âge.
Mais c'est trop par mes pleurs retarder les combats :
Allez , braves Troyens , retournez sur vos pas.
Dites à votre roi que je hais la lumière ,
Qu'il n'est plus , sans mon fils , de bonheur pour son père.
C'est à lui qu'en partant mon Palias fut remis ;
Il doit vengeance au père, il la doit à son fils ;
Tous deux nous l'attendons : voilà le seul service.
Qui puisse du destin corriger l'injustice :
Voilà le seul moyen de me prouver sa foi.
Des plaisirs ! des grandeurs ! il n'en est plus pour moi ;
Mais je veux à Palias, dans le royaume sombre,
Apprendre que Turnus est promis à son ombre. »
L'Aurore cependant, versant des feux nouveaux. Aux malheureux mortels ramenoit les travaux ; Les Troyens, les Toscans, pleins d'une ardeur égale, Hâtent de leurs guerriers la pompe sépulcrale.
Restarera ut genitor. Troum socia arma secutum Obruercnt Rutuli lelis! animam ipse dedisscm, Atquc haec pompa domum me, non Pallanta, refcrret; INec vos arguerira, Teucri, nec fœdera, nec quas Junximus hospitio, dcxtras : sors ista senecta; Débita erat nostrae. Quod si inmatura manebat Mors natum, cœsis Volscorum raillibus antc, Ducenlem in Latium Teucros, cecidisse juvabil. Ouin ego non alio digner te funere, Palla,
^1° Quam pius jEneas, et quam magni Phryges, <'t quaiu Tynbeoique duces, Tyrrhenum exercilus omnis. Magna tropœa ferunt, quos dat tua dextera Icto. Tu quoque nunc stares inmanis truncus in armis; Essct par œtas, et idem si robur ab anuis, Turne. Sed infelix Teucros quid demoror armis? Vadite, et haec memores régi mandata refcrtc : Quod vitam moror invisam, Pallante peremto, Dextera caussa tua est; Turnuni gnatoque pafrique Quam debcrc vides : meiilis vncat hic tibi soins
i8o Fortunxque locus. Non vit» gandia quxro, Nec fas : sed nato Manis perferre sub imos. »
Aurora interea raiseris mortalibus almam Exlulerat kiccm, rcferens opéra atquc laborcs.