‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 178 sur 413 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Los doux poiipUs amis, de mille arbres divers Elèvent un biieher sur la rive des mers : Là chacun en pleurant, suivaiU l'antique usage, Va porter les objets de son lugubre hommage. Déjà Ton voit au loin les flammes s'allumer, * Et dans l'air obscurci leur tourbillon fumer. Trois fois autour des feux, dans sa morne tristesse, A tourné des deux camps la brillante jeunesse ; Trois fois, poussant des cris funèbres et guerriers, Autour du bois falai ils guident leurs coursiers. Ces yeux, jadis si fiers, sont humectés de larmes ; Ils en trempent la terre, ils en baignent leurs armes : L'on entend retentir les coteaux, les vallons , Et du bruit des sanglots et du bruit des clairons. Les uns, de leurs amis honorant la mémoire, Jettent dans le bûcher les signes de leur gloire ; Là des glaives conquis, des dards élincelants. Et des chars qui voloienl sur leurs essieux brûlants , Des casques, des freins d'or, des aigrettes brillantes, En foule sont hvxés aux flammes dévorantes. Quelques-uns en hommage à ces braves guerriers Offrent des dons connus, leurs traits, leurs boucliers, El le fer impuissant qui trahit leur vaillance. Cependant on immole une hécatombe immense; Le taureau, l'animal qu'on engraisse de glands. Ensemble sont livrés aux bûchers dévorants. Ces malheureux guerriers , consumés par les flammes , De leurs tristes amis attendrissent les âmes : Plusieurs veillent assis à côté du bûcher ; Rien à ces chers objets ne peut les arracher. Jusqu'à l'heure où la nuit , rayonnante d'étoiles , Sur ces touchants tableaux vient déployer ses voiles.

Les Latins , à leur tour, dans des bûchers nombreux Consument de leurs morts les restes malheureux ; D'autres sont inhumés dans ces fatales plabes ;

Jam pater ^Eneas , jam curvo in htore Tarcho CoQstituere pyras : hue corpora quisqne suorino More tulere patrum ; siiljjectisque ignibus atris Conditur in tenebras allam caligiae cœlum. Ter circum adcensos, cincd fulgentibus armis , Decurrere rogos; ter mœstum fuoeris ignera

'0« Lustravere in equis , ululatusque orc dedere. Spargitur et tellus lacr)Tnis, sparguntur et arma. It cœlo clamorque virum clangorqiie tubarum. Hinc alii spolia occisis derepta Latinis Conjiciunt igui; galeas, ensisque décores, Frenaque, ferventisque rotas; pars munera nota, Ipsorum clypeos, et non felicia tcla.

Multa boum cirea mactantur corpora Morti; Saetigerosque sues, raptasque ex omnibus agris la flammam jugulant pecudes : tum litore toto

200 Ardcntis spectant socios, semiustaque servant Busta; neque avclli possunt, nos humida donec Invertit cœlum stellis fulgentibus aptum.

Nec minus et miseri diversa in parte Latini Innumeras struxere pyras, et corpora partira Multa virum terrae infodiunt, avectaque partira Finitimos tollunt in agros, urbique rcraittunt. Cetera , confus.-eque ingentem ca;dis acer\Tim ^ec numéro nec honore, cremant; tune undiquc vasli

Quelques uns sont portés dans les cités prochaines Le vulgaire en monceaux brûle confusément , Et l'œil parcourt au loin ce vaste embrasement. Pour la U-oisième fois le jour venoit d'éclore : Dans ces tristes emplois il les retrouve encore. Les uns vont recueillir ces ossements chéris, Les auu-es dans la terre enferment leurs débris.

Mais c'est dans les remparts de la triste Laurenie Que la douleur se montre encor plus déchirante. Là des mères en deuil, de malheureuses sœurs. Celles qui de l'hymen regrettent les douceurs , Les pères sans enfants , les fils privés d'un père , Tout maudit des combats la fureur meurtrière. Tous détestent Turnus et son hymen fatal : X Que ne va-t-il lui-même attaquer son rival ? Jaloux du premier rang, quelque prix qu'il en coûte, C'est à lui, disent-ils, de s'en frayer la route. » Son ennemi Drancès appuyoit ces discours ; « Le Troyen n'en veut pas à nos biens , à nos jours ; C'est Turnus qu'il attend , c'est Turnus qu'il défie ; Faut-il qu'à son orgueil l'état se sacrifie ? » D'autres vengent Turnus : « Il a pour lui ses droits , Le grand nom de la reine , et ses brillants exploiL*;. »

Cependant , revenus de leur noble message , Dont le triste succès se peint sur leur visage , Ceux qu'au grand Diomcde envoya Lalinus Tiennent de ce héros annoncer le refus. Les présents , la prière , ont été sans puissance : Il faut donc recourir à quelque autre alliance , Ou demander la paix au héros d'Ilion.

Latinus s'abandonne à son affliction ; Tant de morts, tant de sang l'ont averti qu'Énée Est ce roi qu'aux Latins promet la destinée. Soudain dans son palais ses souvei-aines lois Appelleul son conseiL Accourue à sa vok ,

Certatira crebris conlucent ignibus agri.

2'" Tertia lux gelidam cœlo dimoverat umbrara : Mœrentes altum cinerem , et confusa ruebant Ossa focis, tepidoque onerabant aggere terrae.

Jam vero in tectis, praedivitis urbe Latini, Praecipuus fragor, et longi pars masuma luctus. Hic maires, miseréeque nurus, hic cara sororura Pectora mœrentum, puerique parentibus orbi , Dirura exsecrantur hélium, Turuique hymenaos; Ipsum armis, ipsumque jubent decemere ferro; Qui regnum Italias et primes sibi poscat honores.

220 Ingravat haec ssvus Drances, solumque vocari Testatur, solum posei in certamina Tiirnum. Multa simul contra variis sententia dictis Pro Turno; et magnum reginae nomen obumbrat; .Multa virum meritis sustentât fama tropaeis.

Hes inter motus, medio in flagrante tumultu, Ecce, super mœsti magna Diomedis ab urbe Legati responsa ferunt : nihil omnibus actura Tantorum inpensis operum; nil dona, neque auninn. . Nec magnas valuisse preces; alia arma Latieis

î3o Quaerenda, aut pacem Trojano ab rcge petendam. Déficit ingenti luctu rcx ipse Latinus.

Fatalcm .£nean manifeste numiae ferri, Admonct ira deum, tumulique ante ora récentes.

L'ENÉIDE

DfS premiers de l'clat la foule l'environne.

Le sceptre dans la main, sur son front la couronne,

Le premier par son âge et par l'autorité ,

Le roi s'assied : alors , d'un air de majesté ,

Aux députés latins il ordonne d'apprendre

Ce que de Diomède enfin on peut attendre.

Tout prend en sa présence im air respectueux ;

On se tait. Vénulus , d'un ton majestueux ,

l'arle en ces mots : " Enfanis de l'antique Ausonie,

Nous avons vu des Grecs l'illustre colonie.

Après mille travaux , après mille dangers ,

Dans les murs qu'ont bâtis ces nobles étrangers

Nous avons vu leur chef que Laurenle réclame,

Et touché cette main sous qui tomba Pergame.

Au pied du mont Gargan son bras victorieux

D'Argyripe fondoit les remparts glorieux :

Dignes enfants d'Argos, les peuples de la Pouille

De la triste Phr} gie ont reçu la dépouille.

Introduits devant lui , nos présents étalés,

Nous lui disons nos noms , de quels lieux reculés

Nous venons sur ces bords, quel sujet nous amène.

Le héros nous répond ; « O race ausonienne !

Bon peuple de Saturne, et si sage et si doux !

A voire longue paix pourquoi renoncez-vous ?

Aux. enfants d'Ilion ne livrez point la guerre.

Nous tous , de qui l'audace a profané leur terre,

Sans vous parler ici de ces braves guerriers

Que la mort sous leurs murs moissonna par milliers ;

De ceux que dans ses flots roule encor le Scamandre ,

Nous avons payé cher leurs murs réduits en cendre !

De malheurs en malheurs traînés dans l'univers ,

Jlélas! Priam lui-même auroit plaint nos revers.

J'en atteste Pallas , déchaînant sur nos têtes

Et le courroux des vents et l'horreur des tempêtes,

Ergo concilium magnnra , priraosquc suorum Tmperio adcitos, alla intra liinina cogit. oui convcncre, fluniitqnc ad rcgia plenis Tecta viis : sedct in nicdiis et maxumus a-vo. Et primiis sceptris, haud la;ta frontc, Latiiius. Atqiie liic Icgutos jïtola ex urbe remisses,

'1" Ouse référant, fari jiibet, et responsa rcposrit Ordine cuncta siio. Tum farta silciitia lingiiis. Et Vcnulus dicto parens ita farier infit : •' Vidiimis , o cives, Diomcde Argivaque castra; Atqne iter emensi casus superaviiniis omnis; Conligimusque mannm, qiia concidit llia telltis. llle urbem Argyi'ipam, patriaî cognomine gciitis, Victor Gargani condcbat lapygis arvis.

Postquam introgressi, et coram data copia fandi : Mimera prœfcrimns, nomcn patriamqiie docemits;

'■"> Qui bellura intuleriiit, qua; catissa adtraxerit Arpos. Auditis ille hœc ])lacido sic reddidit ore : <■ O fortunatae gentcs , Satiiniiu régna, Antiqui Ausonii , qiiae vos fortuna qiiielos Sollicitât, suadctque ignota laccssere bella? Qnicumque Uiacos Cerro violavimus agros ,' Mitto ea, qufe mûris bcUando exliansta sub allis, Ouos Slmois premat ille vires), infanda per orbem Supplicia, et scclerum pœnas expendimus omnes, Vcl Prianio raiseranda mauus : scit triste Minervae

Et le mont Capharée, et son rocher vengeur.

Après ces grands combats, irialheureux voyageur.

Que dis-je ? fugitif sur la terre et sur l'onde ,

Ménélas a traîné sa course vagabonde

Jusqu'aux bords de Protée ; et dans leur antre aflreux

Ulysse a vu d'Etna les enfants monstrueux.

Vous dirai-je Pyrrhus égorgé par Oreste,

Idoménée aux dieux offrant son vœu funeste ,

Les compagnons d'Ajax et ses fiers Locriens

Jetés par la tempête aux sables libyens ?

Agamemnon enfin, leur monarque suprême.

Dans son propre palais, par sa femme elle-même

Lâchement égorgé, laisse à son traître amant

Et son trône et son lit , de son meurtre fumant.

Et moi , près d'en jouir, la fortune jalouse

M'envia ma patrie et m'ôta mon épouse.

Pour comble de malheur, un destin odieux

Du supplice des miens épouvanta mes yeux :

Le long des eaux , le long de leurs sauvages rives ,

J'entends leur triste vol , j'entends leurs voix plaintives !

J'avois trop mérité ce destin plein d'horreur;

Je devois le prévoir, le jour que ma fureur

Osa des immortels pro\oquer la colère.

Et du sang de Vénuà teindre un fer téméraire.

Souffrez donc que j'oublie, en une douce paix.

Les maux que j'ai soufferts, et tous ceux que j'ai faits.

J'abhorre les combats, je pleure sur ma gloire,

Et voudrois racheter ma coupable victoire.

Ces présents , que vos mains ont apportés pour moi ,

Faites-en pour Énée un plus utile emploi :

C'est lui qu'il faut gagner. De sa haute vaillance

J'ai fait plus d'une fois la dure expérience;

Et dans plus d'un combat mes yeux ont vu de près

De quel bras foudroyant il fait voler ses traits.

î*"'» Sidus, et Euboicae cantes, ultorqiie Caphereus. Militia ex illa diversum ad litus adacti, Atridcs Protci Menelaus ad usque columnas Exsulat; jEtnœos vidit Cyclopas lUyxes.

Régna Ncoptolemi rcferam, versosque Penatis Idomenei? Libyenne habitantes litore Locros? Ipse Mycenaeus raagnorum ductor Achivum Conjugis infand* prima intra liniina dextra Oppctiit; deviclara Asiam subsedit adulter. Invidisse deos, patriis ut redditus aris

370 CoDJugium optatum, et pulcbram Calydona viderora! INunc etiam liorribili visu porlenta scquuntur, Et socii amissi petierunt a'tliera pennis, Fluminibusque vagantur aves (heu dira racorum Supplicia!) et scopulos lacrymosis vocibus inplciit. Ha;c adeo ex illo mihi jara speranda fuerunt Tempore, quum ferro cœlestia corpora démens Adpetii, et Veneris violavi volnere dcxtram. Ne vero, ne me ad taies inpellite pugnas : Nec mihi cum Teueris ullum post eruta bellum

j8o Pergama; nec veterum meraini, Istorve malorum. Munera, quœ patriis ad me portatis ab cris, Vertite ad /Encan : stetimus tela aspcra contra, Contulimusque manus; experto crédite, quantus In clypeum adsurgat, quo turbine torqueat hastam. Si duo prœterea taies Idsa lulissct

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