‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 179 sur 413 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Si deux héros pareils avolenl défendu Troie ,

Les vainqueurs des vaincus auroient été la proie;

El la Grèce eût changé , rabattant son orgueil,

Ses pompes de victoire eu des pompes de deuil.

Avec le grand Hector le valeureux Éuée

Recula de dix ans leur falale journée :

Tous deux pleins de vertus, pleins de valeur tous deux ;

Mais rien n'égale Énée en respect pour les dieux :

Que ne l'ai-je imité ! Vous , cessant vos querelles ,

Renouez de la paix les chaînes mutuelles;

Prévenez ce grand choc aux deux peuples falal ,

Et sur-tout gardez-vous d'un combat inégal.

— De la part de ce roi voilà ce que j'annonce ;

Tels sont ses sentiments, et telle est sa réponse :

Nos devoirs sont remplis. » Il dit , et le conseil

Aussitôt fait entendre un bruit sourd , et j)areil

A celui d'un torrent qui, fuyant de sa source,

Trouve sur son passage un obstacle à sa cource ;

Et va, contre le roc qui le lient arrêté.

Se plaindre en murmurant de sa captivité.

Mais enfin le tumulte a fait place au silence;

Le roi s'adresse aux dieux , se rassied , et commence :

« Citoyens, vous voyez, nos dangers sont pressants. Nos murs sont entourés d'ennemis menaçants ; Ailleurs ou nous attaque , ici l'on délibère : Mon devoir m'imposoit un soin plus nécessaire, Sans doute; et je devois , évitant ces lenteurs, Rassembler des soldats , et non des orateurs. Eu vain nous combattons contre un peuple indomptable, Contre un peuple divin que nul revers n'accable ; Rien ne trouble leurs cœurs, rien n'affoiblit leurs bras; Vaincus , vous les voyez revoler aux combats. Nous avons dans nos maux imploré Diomède ; Ce roi , vous l'entendez , uous refuse son aide. , Dès-lors abandonnés à noire seul effort , Vainement nous osons lutter contre le sort ;

Terra viros, ultro Inachias venisset ad urbcs Dardaniis , et versis lugeret Grapcia fatis. Quidquid apud durs cessatum est mœnia Trojse, llectoris jEneœque manu victoria Graium .

'3" Hœsit, et in decumum vestigia retulit aunum. Ambo animis, ambo insigues praslantibus armis; Hic pietate prior. Coeant in lœdera dextrie, Qua datur; ast, armis concurrant arma, cavete. — Et responsa simul quae sint, rex optume, régis Audisti , et quœ sit magno sententia bello. » Vix ea legati ; variusque per ora eucurrit Ausouidum lurbata fiemor : ceu , saxa raorantur Quum rapides amnis, fit clause gurgite murmur, Viciuaeque iVemunt ripœ crcpitantibus undis.

'<*> [Jt priraum plaoati animi, et trépida ora quierunt, Prœfalus divos, solio rex infit ab alto :

« Antc cquidera summa de re statuisse, Latiui, Et veliem, et fuerat melius; non tempore tali Cogère concilium, quum muros adsidet hostis. Bcllura imporlunum , cives, cum gente deonim, Invielisque viris gerimiis , quos nulia fatigant Praelia, nec vieil possunt absistere ferro. Speni, si quam adscitis ^tolura habuistis in armis, l'ouite: spcs sibi qiiisque.Scd ha;c, quam ai:gusta,viJelis.

Ces champs couverts de morts , et ce ravage immen.se , Tout atteste nos maux et dit notre impuissance. Je n'en accuse pomt nos chefs ni nos soldats ; J'ai vu dans tous les rangs et dans tous les états Briller du bien public la noble jalousie ; Et l'Ausonie entière a combattu l'Asie.

« Maintenant apprenez quels accommodements Semblent nous conseiller ces grands événements. Des lieux qu'arrose en paix le fleuve d'Étrurie, A ceux où des Sabins commence la patrie. S'étend vers le couchant un terrain moulueux , Sauvage en apparence , et pourtant fructueux ; L'Aurunce et le Rulule en cultivent la pente ; Jm. moisson y jaunit, et la vigne y serpente; La part la plus stérile est livrée aux troupeaux. Cette contrée entière , et ces âpres coteaux , Qu'une forêt de pins couvre de son ombrage , - Aux Troyens apaisés cédons-les en fiai-tag* ; Et, d'une heureuse paix resserrant les liens, Partageons avec eux les droits de citoyens. Enfin , si leur penchant préfère cet asile, Qu'ils y fixent leur sart , quiis y fondent leur ville : Ou si leur choix les porte en des climals nouveaux , J'y consens; composons de deux fois dix vaisseaux , Dun plus grand nombre encor, si leur chef le désire Une flotte qui puisse à son gré les conduire. Qu'il règle leur grandeur, leur forme , leurs agrès : L'argent , les bras , le bois et les chantiers sont prêts. C'est peu : cent députés , la fleur de la noblesse , Iront , l'olive en main , leur porter la promesse D'une constante foi ; que mon riche trésor Leur prodigue , à leur gré , l'argent , l'ivoire et l'or, Magnifiques garants de ma bonté royale; Qu'enfin avec ces dons , la chaise impériale , La trabée , ornement des superbes giandeurs , Soit portée à leur roi par mes ambassadeurs.

3io Cetera qua rerura jaceant perculsa ruina ,

Ante oculos , inlerque manus sunt omnia vestras. IVec quemquam incuso potuit quae plurima virtus Esse, fuit; toto certatum est eorpore rcgni.

« ISunc adeo, qua; sit dubioe sententia menti , Expediam, et paucis, animos adhibete, docebo. Est antiquus ager Tusco milii proximus amni, Longus, in occasum , finis super usque Sicanos; Aurunci Rutulique scrunt, et vomere duros Exercent coUis, atque horum asperr'iia pascunt.

320 Haec omnis regio, et celsi plaga pinça montis, Cedat afflicitise Teucrorutn ; et frederis aequas Dicaraus leges, sociosque in régna vocemus; CoBsidant, si tantus araor, et mœnia condant. Sin alios finis, aliaraque capessere gentcm Est aniraus, poscuntque solo decedere nostro : Bis denas Italo texamus robore navis, Seu pluris conplere valent; jacct omnis ad uuda Materies; ipsi numeruKque modumque cariois Praecipiant; nos aéra, manus, navalia dcmus.

33o Prœterea, qui dicta ferant, et lœdera firraent, Centum oratores prima de gente Latinos Ire placet, pacisque manu praclenderc ramos Muncra portantis, aurique cborisquc talcnla

L'ENEIDE.

Uélibcrez , jugez ce que ma voix propose ,

Kt que d'un long malheur l'empire enfin repose. »

Drancès se lève alors, Drancès que dès long- temps Offusquent de Turnus les exploits éclatants ; Qui, jaloux eu secret de sa haute fortune, Ne souffre qu'à regret sa grandeur importune ; Libéral , éclairé , puissant dans le sénat , Hardi dans les conseils , et timide au combat , Habile à soulever le crédule vulgaire , Né d'un père inconnu , fier du sang de sa mère ; Il se lève , et sa haine , exhalant son aigreur, De Turnus en ces mots irrite la fineur : « O vous, roi bienfaisant, qu'on aime et qu'on révère, Sur nos vrais intérêts votre voix nous éclaire : Qu'est-il ici besoin d'un stérile débat .'• Chacun connoît assez les besoins de l'état ; Mais nul n'ose en parler avec pleine franchise. Que celui dont l'audace ici nous tyrannise De son esprit hautain rabatte la fierté. Et rende à nos discours toute leur liberté ; Lui qui , j'ose le dire aux dépens de ma vie , Nourrissant des grandeurs l'ambitieuse envie , Immola tant de chefs à son sinistre orgueil , Et couvrit tout l'état d'un nuage de deuil ; Lui qui brave en leurs murs les enfants de Pergame , Pour s'échapper bientôt par une fuite infâme ; Et, loin des champs de Mars relégué sur les mers, De sa vaine bravade épouvante les airs. Faites plus : à vos dons , ô glorieux monarque ! Joignez de votre amour, joignez une autre marque ; Et , fermant votre oreille aux vains cris d'un rival , Serrez ces nœuds de paix par le nœud conjugal. Que si le fier Turnus répand tant d'épouvante , Eh bien , cédons , prenons une voix suppliante , Demandons-lui la vie , implorons à genoux Ses bontés pour le roi , pour l'élat et pour nous ;

Et sellam regnl trabeamque insignia nostri. Consulite in médium , et rébus succurrite fessls. »

Tum Drancès idem infensus, quera gloria Turni, Obliqua invidia stimulisque agitabat amaris, Largus opiira, et lingua mclior, sed frigida bello Dextera, consiliis habitus non futilis auctor,

^lo Seditioue potens; genus huic materna superbum ISobilitas dabat, incertum de pâtre fcrebant; Surgit, et liis oncrat dietis, atque aggerat iras : « Rem nulli obseuram , nostrae nec vocis egentera , Consulis, o bone rex : cuncti se seire fatenlur, Quid fortuna ferat popiili ; sed dicere mussant. Det libertatem fandi, flalusque remittat, Cujus ob auspicium infaustum, moresque sinistres (Dieam equidcra, licct arma mibi morlemque minetui) Lumina tôt cecidisse ducum, totamque videmus

''•o Consedisse urbcm luctu ; dum Troïa tentât Castra, l'ug;e (idcns, et cœlum territat armis. Unum ctiam douis islis, qux plurima raitti Dardanidis dieiquc jubés, unum, optume rcgum, Adjicias; nec te ullius violeutia vincat, Quin natam cgrcgio gcnero dignisque bymen-xis Des, pater, et paeera hanc acterno fœderc juiisjas. t,>uod si tantus liabet mentis et peclora terror ;

Qu'il nous laisse une part de nos droits légiiimes! Trop long-temps des combats nous fûmes les victimes : Yous, à qui nous devons tous les maux qu'ils ont faits. Terminez cette guerre , et donnez-nous la paix. Lavinie en est seule un infaillible gage : Qu'au héros des- Troyens un nœud sacré l'engage : C'est le vœu de l'état ; et moi-même avant tous ( Moi , que vous prétendez animé contre vous , Et je ne perdrai pas de temps à m'en défendre) Je demande à genoux que le roi l'ail pour gendre. Laissons là nos débats et notre inimitié ; Des malheureux Latins ayez quelque pitié ; Vaincu , retirez-vous , que votre orgueil fléchisse ; Enfin faites-nous grâce , et rendez-vous justice. Assez nous avons vu nos guérets dépeuplés , Nos remparts investis , et nos champs désolés. Et si votre grand cœur compte sur sa vaillance, S'il aspire à l'honneur d'une illustre alliance, A tous ces grands débats nous sommes étrangers, Le prix en est pour vous , courez-en les dangers. Eh quoi! pour que Turnus, nommé par la victoire, Ait d'un hymen royal le profit et la gloire. Nous, ses vils instruments et son servile appui, Sans gloire et sans tombeaux nous périrons pour lui ! Allons, si l'honneur parle à ce cœur magnanime. Si du sang paternel quelque goutte l'anime, Partez, méritez seul ce triomphe éclatant; Votre rival est prêt , et l'honneur vous attend. »

Ce discours, de Turnus accroît la violence; Il en frémit de rage; et, rompant le silence, « Oui, vous êtes, Drancès, fécond en beaux discours. Il faut que j'en convienne; et l'on vous voit toujours. Tranquille harangueur au sein de nos murailles , Le premier au conseil , le dernier aux batailles. Quand les dangers sont loin, lorsqu'à flols débordés Le sang ne coule pas dans nos champs inondés,

Ipsum obtesteraur, veniamque oremus ab ipso; Cedat, jus proprium régi, patriœque remittat.

3Go Quid miseros loties in aperta pericula civis

Projicis, o Latio caput horum et caussa malorum? NuUa salus bello; paecm te poscimus omnes, Turne; simul pacis solum inviolabile pignus. Primus ego , iavisura quem tu tibi fiugis , et e.sse INil moror, en supplex vcnio : miserere tuorum; Pone animos , et pulsus abi ; sat t'uncra f'usi Vidimus, ingcntis et desolavimus agros.

Aut, si fama movet, si tantum pectore robur Concipis, et si adeo dotalis regia cordi est,

^70 Aude, atquc adversuni (idens fer pcctus in hostcni. Seilicet, ut Turno contingat regia conjux, INos, auiraae viles, inbumata intletaque turba, Sternamur campis ! Et jam tu , si qua tibi vis , Si patrii quid Martis habes, iliuui adspice contra, (}ui vocat. »

Talibus exarsit dietis violentia Turni ; Dat gerailuni , rumpitquc bas imo pectore voees : « Larga quidem, Drauce , semper tibi copia faudi, Tum quum beila nianus poscunt; patribusque vocatis

:ibo Primus ades; sed non replenda est curia veibis. Qui» tuto tibi magna volant , dum distinct liostem

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