LIVRE IX
«i Quoi! la brute, dit-elle, articule des sous ! Elle a notre langage , elle a nos passions , Comme nous les exprime ! O surprise ! velllé-je ? L'homme seul, ce me semble, obtint ce privilège; Et le destin n'accorde à nos humbles sujets Qu'un murmure confus et des sons imparfaits. Depuis quand donna-t-il à leur race muette Ce langage , de l'ame éloquent interprète.' Celui-ci cependant , en son geste , en son air, Montre je ne sais quoi de plus grand , de plus fier ; Un céleste rayon dans ses yeux étincelle. >> Après un long silence, « O serpent, reprit-elle. Réponds-moi : je savois que la faveur des cieux Te fit des animaux le plus ingénieux ; Mais je ne savois pas que sa loi souveraine Aux formes d'une brute unît la voix humaine. Pourquoi donc en ces lieux ne troavé-je qu'eu toi Ce langage flatteur, el si nouveau pour moi ? »
Le perfide répond : « O beauté sarxs seconde, L'amour, l'étonnement et la reine du monde ! Commander est ton sort , t'obéir mon devoir. Mou destin est changé : loug-temps tu m'as pu voir, Vers la terre, comme eux, courbé par la uature, Avec les animaux partager leur pâture ; Et leurs grossiers repas, et leurs grossiers amours, Dans cet état abject occupoient tous mes jours ; L'instinct me parloit seul , et jamais ma pensée Vers des objets plus hauts ne s'étoit élancée. Mais un jour qu'au hasard j'errois dans ces beaux lieux , Un bel arbre soudain s'en vint frapper mes yeux ; A ses rcuneaux féconds pend un fruit que colore Un or pur, où se joint la pourpre de l'aurore : Son doux pai'fum encor surpassoit son éclat; Le serpolet fleuri flatte moins l'odorat ;
To beasts; whom God, on thcir crcation-dav, Creatcd mule lo ail articulate souod :
The latler 1 dcmur; lor iu tljeir looks Mucb reasoa, aod io their actions, oit appcars.
ioo Thee, seipeut, subllcst beast of ail ihe fielJ 1 koew, but not wilb bumaa voicc enducd : Redouble then this miracle, aud sav, How cana'st tbou speakable of mute, and how To me so fiiendiy grown above tlie rest Of brutal kind, that daily arc in sigiit? Say, for such wondcr claiius atteotiou due. » To whom the guileful Icmpter thus replie! : « Empress of this fair worlJ, rcsplcndeut E>el Easy to me it is to tell thee ail
^1° \N bat tbou command'st, and rigbt thoushouldst bt olicv'd : 1 was at first as olher beasls tliat graze The trodden herb, of abject Ihouglits and low. As was my food; nor auglit but food discern'd Or sex, and apprcheudcd nothing liigli : TiU, on a day roving the (ield, 1 cliauc'd A goodly tree far distant to bchold Loadcn with fruit of fairesl colours mix'd, Ruddy and gold : 1 ncarer drcw to gaze; When from the boughs a savoury odour blown ,
5So Gratcful to ajipetite, raore pleas'd my sensé Than sracU of sweetest fcnnel, or tlie tcats Ot c'f, or goat droppiug wilh miik at evcn,
U^ne moins douce odeur parfume le laitage
Que rapporte le soir, d'un riche pâturage,
La chèvre ou la brebis qui sevra ses agneaux ,
Quand sous tes belles mains il coule en longs ruisseaux.
Rien ne me relient plus; je cours, vole où m'invitent
Et la faim el la soif que ces beaux fruits irritent ;
Je me glisse, m'élance autour du tronc mousseux,
El je vois de plus près ce fruit délicieux :
Toi, ton époux lui-même, auriez peine à l'atteindre.
A sa vue, une soif que rien ne peut éteindre
Saisit les animaux, dont l'appétit fougueux
Ne pouvant le cueillir, le dévore des yeux.
Me voilà donc sur l'arbre, entoiué de richesses
Qu'à mes vœux enflammés prodiguoient ses largesses ;
Les cueillir, les goûter n'est pour moi qu'un moment.
O Dieu ! quelle saveur et quel ravissement !
Oui, le long des ruisseaux , dans les gras pâturages.
Les gazons les plus frais, les plus riches herbages
Semblent moins odorants et moins délicieux.
Enfin, rassasié de ces fruits précieux.
Tout-à-coup je me sens une vigueur nouvelle :
Que dis-je.' un avant-goût de la vie éternelle,
Plus pur que l'amhrosie et plus doux que le miel ,
De la terre à l'instant m'a porté dans le ciel ;
Et quoique ce beau fruit m'ait laissé la figure
Qu'en me donnant le jour me donna la nature,
Je parlai comme vous; plein d'un céleste feu,
Je sentis l'animal se iransformer en Dieu ;
Devant moi l'ignorance abaissant sa barrière,
Ouvrit à ma pensée une vaste carrière;
La terre fut sans voile, et le ciel sans rideau;
Je reconnus le bon, je distinguai le b;'au.
Bel objet, l'un el l'autre en toi seul se rassemble ;
Aux célestes beautés ton visage ressemble.
(Jnsuck'd of lamb or kid, that tend thcir play. To satisfy the sharp désire I had Of tasting those fair applcs, I rcsob'd INot to dcfcr; hnnger aud thiist at once, Powcrfu! persuadcrs, quickcn'd at the scent Of that alluring fruit, urg'd me so keen. About the mossy trunk I wouud me soon;
.'.jo Por, high from ground, the branches would require Thv ulmost reach or Adam's : round ihc tree AU other beasts thîit saw, with like désire I.ongiug and cnvying stood, but could not reach. Auiid the tree now got, whcre plcnlv huug Tcinpting so nigh, to pluck aud eat my fill 1 spar'd not; for, suci pleasure till that hour, At feed or fountain , ncvcr had I found. Sated at length, ère long I luight perceive Slraoge altération iu me, to dcgree
I..O Of reason in my iuward powers; and speech Wanîed not long; though to this shape retain'd. Thcnceforth to spéculations high or decp I turn'd my thoughts, and with capacious miud Considcr'd ail thiugs visible in heaven. Or carth, or uiiddle! ail things fair and good : But ail that fair and good in thy divine Semblance, and in t!iy beautj's heavcoly ray, United I behcld; no fair to thine Equivalent or sccoud ! which compcU'd
Grâce à ce friiil puissant, mon œil est dessillé ; A mes regards enfin les vertus ont brillé : C'est lui qui m'enhardit, trop indiscret peut-èlre, A le voir de plus près; trop heureux de connoître Celle à qui tant d'attraits et de titres divers Ont mérité l'empire et soumis l'univers ! »
Sous les (rails de l'amour ainsi parloit la haine.
« O serpent! lui répond Eve encore incertaine, Plus tu vantes ici ce fruit nouveau pour moi , Dont les surs n'ont encor divinisé que toi , El plus je dois douter. Mais réponds-moi, sa tige Croît-elle loin de nous ? où trouver ce prodige .-' En arbres si divers ces lieux sont abondants! Mon œil voit tant de fruits à leurs branches pendant!. ! La terre en est prodigue ; et quelque jour, peut-être. D'heureux cultivateurs une race doit naître , Qui de ces plants nombreux de leurs fruits surchargés Dépouilleront enfin les rameaux soulagés. »
L'astucieux serpent, que ce prélude enchante, Lui répond : « O ma reine ! ô beauté ravissante ! Cet arbre n'est pas loin : près de ces lieux chéris , Par-delà ces bosquets et ces myrtes fleuris , Dans ces lieux arrosés d'une fraîche fontaine, Un doux et court chemin t'y mènera sans peine; Et si la volonté ne s'y refuse pas.
Moi-même avec plaisir je conduirai tes pas. »
« Eh bien! di!-elle , allons. » L'auteur de sa ruine. Presque sûr du succès , aussitôt s'achemine , Glisse rapidement, rampe moins qu'il ne court, Et même en serpentant rend le chemin plus court : L'espoir brille en ses yeux, il relève sa tète; D'un rouge plus ardent il enflamme sa crête.
''"" Me tlius, thoiigli importiiue pcrliaps, to corne And gaze, and woiship tlice, of liglit dcclar'd Sovran of créatures, uuiversal dame! »
So talk'd the spiritcd sly snake; and Eve, Y et more aiuaz'd, nnwary thus rcplied :
« Serpent, tliy overpraising leavcs in doulit The virtue of tliat fruit, in ihee first prov'd : But say, wliere grows the trce? from lienee liow far? For raany ave tlic trces of God tliat grow In paradise, and varions, yet uukno.vn ''20 To us; in such nbundance lies our choicc, As leaves a greatcr store of fruit untouch'd, Still lianging incorruptible, till raen Grow nj) to thcir provision, and more liands Iklp to disburdcn nature of her birtJi. »
To wliom the wily adder, blithe and glad : « F.mpress, llie way is readv, and not long; Bcyoud a row of niyrtles, on a fiât, Fast by a fountain , one small tldcket past Of blowing myrrh and balin ; if tiiou accepl e3o iviy conduct, ] can bring tliee ihitlicr soon. »
c< Lead thcn, » said Eve. lie, leading, swifllv roll'd In tangies, and made intricate seem straiglit, To iniscliief swilt. Hope élevâtes , and joy Brigiitens bis crest : as wiien a wanduriiig fire, Compact of unctuous vapour, whicb tl;e niglit Condenses and tlic cold environs round, Kindled througli agitation to a flamc, Which oft, tliey say, somc evil spirit attends,
Telle, enfant des marais, une humide vaj)eiir
S'eijibrase dans la nuit; de son phare trompeur
Le voyageur séduit voit la lueur sim'stre,
Des esprits malfaisants pernicieux ministre :
Malheureux! à travers la vaste obscurité,
Il marche, il erre, il suit l'infidèle clarlé;
Et, de l'astre perfide ignorante victime,
Tombe englouti dans l'onde, ou plongé dans l'abîme.
Ainsi brilloil Satan : tel , vers l'arbre fatal ,
Auteur de notre perle et la source du mal.
Il conduit la jeune Eve; elle le voit, s'arrête :
« Serpent, garde pour toi la brillante conquête. Lui dit-elle : ce fruit si beau, si merveilleux, Qui transforma ton être et qui t'ouvrit les cieux , Le loucher seulement pour moi seroit un crime. De tous les autres fruits l'usage légitime Nous fut abandonné par le suprême roi : Son ordre est la raison , la raison noire loi. »
« Eh quoi ! répond Satan , vous les maîtres du monde, Parmi les fruits divers dont ce jardin abonde. Il eu est que le ciel interdit à vos mains ! » — « Eh bien ! qu'ont de cruel ces oidres souverains ? Dieu nous laissa d'Éden la libre jouissance : Des présents infinis que nous fait sa puissance, Cet arbre, qui s'élève au centre du jardin, Est lui seul excepté par son ordre divin ; Gardez-vous d'y toucher! nous a-t-il dit lui-même, Autrement vous mourrez. » De son vil stratagème ï)éguisant la noirceur sous un air d'amitié. L'affreux Satan poursuit; dans sa fausse pitié, 11 plaint l'homme opprimé par une loi sévère. Du juste courroucé feint la noble colgi-e;
Ilovering and blazing widi delusive liglit, Cjo Misleads tlie' amaz'd uiglit-wanderer from his way To bogs and mires, and oft througli pond or pool; Tbere swalluw'd up and lost, frora succour far. So glister'd llie dire snake; and into fraud Lcd Eve, our credulous mother, to the tree Of prohibition, root of ail our woe; Which whcn she saw, thus tu her guide she spake :
« Serpent, we might bave spar'd our comiug liithcr, Fruitiess to me, though fruit be hère to' excess, The crédit of whose virtue rest with thee; t)5o Wondrous indeed, if cause of such effects. Fut of this tree wc raav not taste nor touch ; God so commauded, and left that command Sole daughter of his voice; the rcsl, we livc Law to ourselves; our reasou is our law. »
To whom the tempter guilefully rcplied : « Indeed ! hath God ihen said ihat of the fruit Of ail thèse garden-trees ye shall not cat, Yet lords declar'd of ail in earth or air? » To whom thus Eve, yet sinless : « Of the fruit (''"'O Of each tree in the garden we may eat; But of the fruit of this fair tree amidst The garden, God hath said, ye shall not cat Thereof, nor shall ye tnucli it, lest ye die. » She scarce had said, though brief, whcn now more bold The tempter, but with show of zeal and love To nian, and indignation at his wrong, i\cw part puts on; and, as to passion mov'd,