LIVRE IX
Sur le large contour de son corps tortueux Il s'assied, il élève un front majestueux; Et son air, son regard, le beau feu qui l'anime, De son adroit discours sont Vexorde sublime. Ainsi, parmi les Grecs ou ces fameux Romains, Quand Rome, libre encor, commaudoit aux humains, Du geste, du regard la muetle éloquence. D'avance da discours préparoil la puissauce : Des plus grands iulérèts profondément rempli , L'orateur en soi-même un inslanl recueilli , Médiloit de son art les brillantes merveilles; Par le plaisir des yeux prévenoit les oreilles, S'arrctoit à propos , se taisoit à dessein , S'exprimoit du regard , el parloit de la main ; Tantôt insinuant , circonspect et timide , Préludoit lentement : tantôt brusque et rapide, Et d'un exorde adroit dédaignant les lenteurs, Partoit comme l'éclair, el tonnoit dans les cœurs. Tel prélude Satan, tel il rompt le silence. Et déploie en ces mois sa funesie éloquence : « Arbre sacré, dit-il, on germe le savoir, Apprends de moi la force et connois ton pouvoir; C'est par loi que j'ai su des mystères du monde Déchirer le bandeau, chasser la nuit profonde, Senti chaque beauté, connu chaque ressort. Reine de l'ifiivers , eh quoi ! tu craius la mort ! Mais d'où pouri'oit venir son alleiule funesie? Est-ce de ce beau fruit.' cet aliment céleste. Chère Eve , est un bienfait , et non pas un poison ; Il nourrit le génie el mûrit la raison. Crains-tu que de ton Dieu le courroux te dévore ? Je l'ai goûté ce fruit, et je respire encore : Que dls-je.' avec ses sucs si doux et si puissants, La source de la vie a coulé dans mes sens. Quoi ! de Dieu pour vous seuls la bonté se resserre !
Fluctuâtes distiirb'd , yet comelv and in act Rais'd, as of some great matter to begin.
670 As when of old some orator reoown'd, ]n Atheus or frec Rorae, whcre éloquence Fiourish'd, since mute, to some great cause address^d, Stood in Limsell collccted; while eacli part, Motion, each act, won audience ère the longue; Sometiincs in liiglith bcgan, as no deljv Of prelace brooking, through bis zeal of riglit : So standing, moving, or to higbth up grown, Tbe tempter, ail impassiou'd ibus l)egan : « O sacred, wise, and wisdom-gi\ing plant,
'80 Motber of science! now 1 fecl ibv power Witbin rae clear : not oaly to disccrn Tbings in tbeir causes, but to trace the wavs Of higbcst agents, deera'd however wise. Quceu of tbis univcrse! do not bclieve Tbosc rigid thrcats of death : ye sball not die : How sbould you? — -by the fruit? it gives you life To knowlcdge; — by tbe threatcner? look on me. Me, who bave touch'd and Lasted; vet both livc. And life more pcrfect bave attain'd tlian fale
Cj'' Meant me, by venturiiig liiglicr tban mv lot. Sball tbat be sbut to mjn, ubieb to tbe bcast Is open? or will God incense bis ire For such a petty trespass ? and not praise
La brûle obtiendroil plus que le roi de la lerre !
Pourroit-il donc, ce Dieu , punir nue action,
De son injuste loi légère infraction?
Ah! plulôt il loueroil la courageuse audace
Qui, dédaignant la mort, oubliant sa menace.
Vers un plus noble rang, un dcsiin plus heureux,
Auroit osé leuter un essor généreux ,
Et du bien et du mal conquérir la science,
Dont il nous déroboil l'ulile connoissance.
Oui, l'homme doit savoii" (el qui peut en douter?)
Le bien, pour en jouir; le mal, pour l'éviter.
Si l'Eternel est juste, en quoi peut-il vous nuire ?
S'il n'exerce sur vous qu'un lyranuique empire.
Alors il n'est plus Dieu; s'il ne l'est plus, vos cœur»
Peuvent-ils redouter ses iujusics rigueurs ?
Non, non, bravez sa haine ainsi que son envie :
Sa menace de mort vous assure la vie.
Pourquoi dc<ic sa défense ? Il veul que la terreur
Vous retienne enchaînés sous le joug de l'cn-eur,
El, dans une honteuse el longue ignominie.
Tous trouve sans secours contre sa t\rannie.
Il sait trop que le jour où, plus audacieux.
Vous aurez pu goûter ce fruit digue des dieux,
De vos yeux dessillés tombera le nuage
Qui du bien et du mal vous déroboil limage.
Si le serpent de Dieu peut devenir l'égal ,
L'homme ne peut-il pas être im jour son rival ?
Ce que je suis à vous , l'homme l'esl à son mailre.
Ce trépas, qui vous doit donner un nouvel être,
Loin de le redouter, faites pour lui des vœux :
Sujets , devenez rois; hommes, devenez dieux.
« Que sont-ils plus que vous, si votre ame immortelle Roil avec le nectar une vie éternelle ? Si l'on en croit ces dieux , de l'homme trop jaloux , Existant les premiers, ils nous ont créés tous.
Rather your dauntless virtuc, wliom tbe pain Of death dcnounc'd, v*batevcr thing death be. Deterr'd not from acbicving «bat luight Icad To bappier life, knowlcdge of good and e>il; Of good, bow just? of evil, if »hat is evil Be real, whv not known, since easicr sbunn'd?
700 God therefore cannot burt ye, and be just;
Not just, not God; not fear'd tben, nor obey'd : Your fear itself of deatb rcmoves the fcar. Wby theo was tbis forbid? \\ by, but to awe; Why, but to keep ye low and ignorant, Ilis worshippers? Ile knows that ia tbe day Ve eat thereof, your eves, tbat seem so clcar, Yet are but dim, sball perfectly be tben Open'd and clear'd ; and ve shall be as gods , Knoning both good and evil, as they know.
7"> That ye sball be as gods, since I as man, Internai man, is but proportion nieet; I, of brute, huraan; ye, of human, gods. So ye sball die perhaps, by puttiiig ofT Human, to put on gods; dealb to be »ish d, Though threaten'd, wbich no worse ihan tbis can briug
ce And «bat are gods, that man may not become As tbev, participating god-like food?
Tbe gods arc 6rst, and tliat odvantage use On onr bclicf, tbat ail from thciu procceds :
PARADIS PERDU
Mais peut-on le penser ? Non , non ; l'aslre du monde
l,ui seul a tout produit par sa chaleur féconde :
Tout existe sans eux. Quel pouvoir souverain
A caché dans ce fruit ce principe divin
Qui , dès qu'on a goûté sa sève enchanteresse ,
Dans nos cœurs , malgré nous , fait entrer la sagesse ?
Dieu craint notre savoir : mais, s'il est notre roi ,
S'il est seul tout-puissant , d'où viendroit son effroi ?
Seroit-il donc jaloux? mais un Dieu peut-il l'être.^
Que te faut-il de plus pour t'apprcndre à conuoîlre
Que ce fruit, nécessaire autajil que précieux,
Est Ihonucur de la terre et le gage des cieux ?
Il enferme en son sein la vie et la sagesse.
O femme ! étends la main , et tu seras déesse ! »
Il dit : de ses discours l'arlifice vainqueur, Comme un poison subtil, a glissé dans son cœur. Elle fixe ce fruit dont la beauté suprême Auroit fait chanceler la sagesse elle-même. C'est peu ; dans son oreille Eve conserve cncor La voix qui la pressa de cueillir ce trésor; L'œil est déjà séduit; l'ardeur qui la dévore Par son parfum divin est irritée encore ; Et la vue él)louie et l'odorat charmé Aiguillonnent du goût le désir enflammé. Cependant le soleil, dans la céleste voûte, Déjà vient de martpier la moitié de sa roule : Isà faim se fait sentir; et le besoin pressant Ajoute uu nouveau charme à ce fruit ravissant. A peine elle contient sa main impatiente; L'éclat des pommes d'or, leur vapeur odorante , L'heure de son banquet, tout sert à la tenter. Brûlant de les cueillir, brûlant de les goûter. Elle résiste eucore, elle hésite et balance; A leur vertu divine elle rêve eu silence.
X Fruit défendu, dit-elle, ou plutôt négligé, C'est par toi qu'avec nous la brute a partagé Et la raison divine et le don du langage , Dont l'homme seul encore avoit reçu l'usage ; Et l'éloge étounant de ce» arbi-e si beau Fut le premier essai de son talent nouveau. Celui qui le défend , Dieu l'a vanté lui-même : Il appelle sacré cet arbre heureUx que j'aime ; Par lui , dit-il , du bien on distingue le mal , El cet arbre divin nous doit être fatal ! Ah ! l'interdire ainsi , c'est le louer encore : En croyant l'avilir, sa défense riionorc. Qui peut trouver le bien , s'il ne le connoîl pas ? Et d'un bien inconnu quels seroient les appas .'' Qui défend le savoir nous défend la sagesse ; Obéir à ses lois seroit une foiblessc.
La mort sera le prix de la rébellion; Mais cette liberté dont il nous a fait don, Que devient-elle alors ? Si jamais votre audace Touche à ce fruit fatal , et vous et votre race Vous mourrez, nous dit-il. Mais cet heureux serpent, Qui , sans voix , sans raison , se traînoit en rampant , Il respire, il connoît, il raisonne, il s'exprime. Ce fruit pour l'homme seul seroit-il donc un crime ? Ce fruit , par qui des sens l'erreur s'évanouit , Il le refuse à l'homme , un serpent en jouit ! Il l'accorde à lui seul ! Mais l'heureux téméraire Qui ht l'essai hardi de ce fruit salutabe, . Avec l'homme du moins veut bien le partager; Et, si j'en crois mon cœur, son offre est sans danger. Il paroit nous aimer ; il est sans artifice. S'il commit un forfait, je me fais sa complice. Un forfait ! en est-ce un , quand j'ignore à-la-fois Et le bien et le mal , et le crime et les lois ,
7*0 J question il; for tliis fair earlli 1 sec,
Warra'd by tlie suii , producing cvcry k,nd ; Thcra notliiug : if tlicy ail thiiigs, wlio euclos'd Knowledge of gooJ and c\il iu tliis treS, Tliat whoso eats thercof forthwJLh attaics Wisdoœ witliout tbeir leavc : and whereio lies Tbe' offencc, tbat nian sbould thiis attain to ktio» ? Wbat can your knowkdge burt biin, or ibis lice Impart agaiust bis will, if ail be liis? Or is U envy? and can envy dwell Tn heavenly breasts? Thèse, thèse, and manv luorc Causes iniport your necd of ibis fair fruit. Goddess bumane, reacb then, and freely tastc. » He ended; and bis words, replète widi giiile, Into her beart too easy enlrance won : Fix'd on tbe fruit sbe gaz'd, wbicb to bebold Migbt tempt aloue; and iu ber cars tbe sound Vet rang of bis persuasive words, impregn'd With reason, to ber seeining, and witb truth : Mcanwbile tbe bour of nooa drew on , and wak'd »*•> An eager appelite rais'd by tbe sinell
Se savoury of tbat fruit, which with désire (Inclinable now grown to toucb or taste) Solicited ber longing eye; yet first Pausing awhile, tbus to berself sbe mus'd.
n Great arc tliy virtues, doubtless, best of Iruils^ Tboiigh kc()i from man , nnd wortby to be' adiuir'd;
Wliosc tastc, too long forborne, al firsl assay
Gave elocution to tbe mute, and taugbt
The longue not madc for speech to speak iby praisc :
t5o Tby praise be also, who forbids thy use, Conceals not from us, naïuing tbee tbe trce Of knowledge, knowledge both of good and evil; Forbids us then to tastc! but bis forbidding Coumiends tbee more, wbilc it infers tbe good By thce comraunicaled, and our waut :
For good unknown sure is not bad; or, bad And yet unknown, is as not bad at ail. In plaJii then , wbat forbids bc but to know, Forbids us good, forbids us to bc wise?
76" SJcb prohibitions bind not. But, if death Bind us witb after-bands, wbat profits tbea Our inward freedom? In tbe day we eat Of tbis fair fruit, our doom is, we sball die! How dics tbe serpent? he batb eatcn and lives. And kuows and speaks, and reasous and discerns, Irrational till then. For us alone Was death invented? or to us denied Tbis intcllcctual food, for beasts reserv'd? For bcasls it seems : yet tbat one beast wbicb first
770 Hatb tastcd envies not, but brings with joy Tbe good befaH'n bim, autbor unsuspect, Friendly to man , far from deccit or guile. Wbal fear 1 then? ratbcr, wbat know to (car