LIVRE I
L'annonce du sujet, comme le remarque Addison , est de la plus grande simplicité; j'observerai seulement que Milton a passé une circonstance essentielle, je veux dire l'hérédité terrible de la mort et des malheurs, léguée par nos premiers parents à leur postérité.
L'invocation est de la plus grande beauté. L'auteur y parcourt de la manière la plus poétique les lieux et les événements les plus célèbres dans l'histoire sainte ; c'est avec raison qu'il place son sujet au-dessus de tous les sujets profanes et fabuleux; c'est là que se trouve, dans toute sa magnificence, le beau idéal, qui est la véritable source du sublime. Ce sujet a l'avantage de réunir le merveilleux avec la vérité, tous les intérêts du ciel et de la terre , les charmes de la nature encore vierge, de l'homme encore innocent, la perspective des grands malheurs que sa première faute a transmis à ses descendants. L'exposition du sujet est simple et rapide , et ressemble , non seulement par la forme , mais par le fond , à celle des poëraes
épiques les plus célèbres : dans Y Iliade, e'estla colère d'Achille; dans V Enéide , celle de Junon; dans le Paradis perdu, celle de Satan.
Rien n'égale l'énergie avec laquelle Milton a peint toute cette armée d'anges rebelles, précipités dans une mer de feu; Satan relevant sa tète au-dessus de ses vagues brûlantes, et contemplant avec elfroi les débris de son armée. Le caractère de ce chef des rebelles se montre déjà dans le discours qu'il adresse à Beizébuth , son complice , et après lui le premier dans le ciel; mais dans ce discours, et dans la réponse de Bclzébutli, se montrent déjà la supériorité de courage et le caractère indomptable du chef des anges révoltés. Satan espère encore; Belzéhutii n'espère plus. Rien n'est plus sublime que la peinture de Satan sortant du gouflre; son corps gigantesque laissant dans l'abîme une vallée immense, la hauteur de sa taille, la grandeur de son armure, son port, son maintien, tout est au-dessus des héros ordinaires des poëmes épiques, et annonce d'avance, de la manière la plus énergique , la lutte de l'enfer contre le ciel. Il seroit difficile de trouver dans aucun autre poète un discours plus énergique et plus éloquent que celui oii Satan exprime les sentiments que lui inspire la vue de l'enfer, sa nouvelle patrie. L'expression de sa colère, de ses regrets, est de la plu s admirable vivacité; sa résignation même fait frémir. La réponse de Beizébuth semble accorder de nouveau la première place à Satan, et le reconnoître pour son chef, pour celui sur qui l'enfer doit fonder toutes ses espérances.
La marche de Satan vers le lac de feu, son vaste corps appesanti par la souffrance, cicatrisé par la foudre, se traînant péniblement appuyé sur sa lance, est peinte des plus vives couleurs; le discours qu'il adresse, debout sur la rive, à ses guerriers étendus sur la mer enflammée, est de la plus sombre , et de la plus impétueuse éloquence. Une verve admirable règne dans le morceau suivant, pour exprimer la multitude immense de ses guerriers qui accourent de la mer brûlante à la voix de leur chef. Le poète a accumule les comparaisons à la manière d'Homère, dont il est en cet endroit le disciple et le rival. Tous les lecteurs ne seront pas également contents des détails de géographie moderne qui se trouvent dans ce morceau , et qui forment une sorte de disparate avec le sujet de son poème; c'est là que Milton a montré pour la première fois son goût excessif pour ce genre d'érudition, dont il est ridiculement prodigue dans presque toutes les parties de son ouvrage.
A l'imitation des poètes anciens, Milton a fait une énumcration de l'armée de Satan et des principaux chefs qui dévoient combattre sous lui ; il paroîl en cet endroit inférieur à ses modèles. L'histoire de l'idolâtrie, pleine de détails géographiques très exacts et très savants , est presque étrangère au sujet; cette énumération, d'ailleurs, manque de l'intérêt national qu'on trouve dans les morceaux du même genre que nous ont laissés Homère et Virgile : c'étoit la population , la géographie de leur pays que peignoient ces deux poètes. On sait que l'énumération que fait Homère des différents peuples qui partoient pour le siège de Troie, étoit regardée par les Grecs comme le monument le plus fidèle de leur histoire et de leur géographie : cette fidélité a été reconnue par les savants de tous les âges, et chaque détail de ce morceau est encore une autorité pour les géographes. Milton a été plus heureux dans la peinture qu'il fait de l'armée de Satan, rangée en bataille; Homère et Virgile n'offrent rien de plus brillant et de plus animé. La construction du Pandémonium , toute fantastique qu'elle est, est peinte des couleurs les plus magnifiques : c'est l'imagination parlant à l'imaginalioa. Le goût ne peut pas