‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 327 sur 413 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

Ce chant est presque dans toute son étendue de la plus grande beauté. C'est avec un goût infini que Milton , en peignant l'ouverture d'une assemblée où doivent se traiter les plus grands intérêts, environne Satan, le chef des rebelles, de toute la magnificence royale. Cette description pompe<ise du luxe des enfers frappe vivement l'imagination , et augmente la vraisemblance de la lutte terrible qui se prépare entre le prince des enfers et le souverain du ciel. Un des plus grands mérites de Milton , c'est la conformité qu'il a établie entre les actions et les discours des différents personnages, et le caractère qu'il leur a donné. La supériorité et la majesté de Satan se déploient d'une manière admirable dans toutes les circonstances où le génie de l'auteur l'a placé, dans la manière adroite et noble avec laquelle il ouvre et ferme les débats, dans la hardiesse qui le fait se charger seul d'une entreprise dont la seule proposition a fait reculer d'effroi toutes les puissances de l'enfer, dans l'intrépidité qu'il montre à l'aspect des deux fantômes qui en gardent les portes , dans le courage qui le conduit à travers tous les dangers de son périlleux voyage.

Après avoir donné à Satan l'audace et la majesté, il donne toute la rage du désespoir à Moloch , cet ange féroce , à qui , depuis, la terre offrit des victimes humaines. Milton seul, nourri de toutes les idées d'indépendance et de révolte contre l'autorité, pouvoit prêter à ce personnage ce caractère de férocité et de haine profonde qui règne dans son épouvantable discours, un des plus estimés et des plus éloquents qu'il ait fait tenir dans cette assemblée de rebelles.

Vengeance! guerre ouverte à l'auteur de nos maux! C'est par cette brusque et impétueuse exclamation qu'il débute, et le reste du discours y répond. Ce caractère farouche et violent de Moloch contraste parfaitement avec la souplesse insidieuse, l'odieuse personnalité de Bélial, qu'il peint comme le plus beau et le plus vicieux des anges tombés du ciel : la bassesse de ses sentiments le détermine en faveur de la résignation et de la patience; et, conformément au caractère que l'auteur lui a donné , il préfère la sécurité de la soumission aux dangers de la guerre. La même convenance se trouve dans le discours de Mammon, cet ange qui, dans le ciel, suivant

l'expression de Milton , préféroit aux visions béalifiques le pavé des cicux, dont ses regards baissés contemploiunt sans cesse l'or et les pierreries ; il rejette aussi tous les projets de guerre , et se console de la perte des cieux par les richesses qu'il espère trouver dans l'enfer.

Le mélange d'aud;,cc et de prudence qui caractérise le discours de Beizébuth semble un instant éclipser Satan lui-même; mais le prince des enfers reprend tous ses avantages , par la hardiesse avec laquelle il se charge seul de la périlleuse entreprise d'aller visiter le séjour du premier homme, et de le précipiter, par la désobéissance, du rang où le Créateur l'a placé.

11 étoit difficile, pendant l'absence de Satan, d'occuper les anges rebelles dans leur empire infernal; Milton s'est souvenu alors des jeux qu'ont décrits Homère et Virgile, et des différentes joûtes-auxquelles s'exercent les héros de leurs poèmes 11 a inventé aussi des jeux destinés à charmer les loisirs de ces anges exilés du ciel; mais ces jeux manquent absolument d'intérêt. Dans Virgile et dans Homère, la victoire est balancée, les différentes chances des combats sont variées avec un art infini : ces grands spectacles ont un intérêt religieux; il s'agit dans l'un des honneurs funéraires d'Hector, dans l'autre de ceuid'Anchise.Maisun morceau charmant, est celui où Milton peint ces anges malheureux se livrant à des promenades mélancoliques, visitant tristement les différentes parties de leur lugubre domaine ; quelques-uns, plus intéressants encore, prenant leur Ivre, chantant leurs malheurs, et charmant, par les douceurs de l'harmonie, les tristes souvenirs de leur défaite et de leurs revers : c'est avec moins de goût qu'il a représenté ces anges se livrant à des discussions de métaphvsique et de théologie, s'entretenant de la fatalité, de la grâce, et de la prédestination, etc.

Vient ensuite la fameuse allégorie du péché et de la mort, trop blâmée par les uns, trop louée par les autres. C'est ici le ras de rappeler à ceux qui trouvent ce morceau dégoûtant, ce* vers de V Art poétique de Boileau :

Il n'est point de serpent, ni de monstre odieux, Qui , par l'art imité, ne puisse plaire aux jeux i D'un pinceau délicat l'artifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable.

Quoi qu'en disent quelques critiques, les gens de goût seroient fâchés de voir retrancher de VÉnéide la peinture bien plus dégoûtante des Harpies; elle jette de la variété dans le récit, et elle a fourni au poète l'occasion toujours précieuse de vaincre de grandes difficultés, et de corriger, par la décence de l'expression , ce que le sujet de cette peinture offre de révoltant. Peut-être aussi aucun des apologistes de Milton n'a fait à ses critiques la réponse la plus juste et la plus convenable. Milton a dû peindre non seulement les horreurs physiques, mais les horreurs morales des enfers : ainsi , après avoir peint les fiammes, le lac brûlant, et tous les tourments auxquels se* habitants sont condamnés, il a représenté les crimes monstrueux , les amours criminelles , l'inceste , les remords ; et cette idée mérite les plus grands éloges. H y a d'ailleurs deux parties dans ce morceau, l'invention et l'exécution: en condamnant l'une comme bizarre, on ne peut s'empêcher d'admirer danj l'autre la force, l'énergie, la verve, le mouvement qui la caractérisent. On ne peut lire sans frissonner de terreur, le morceau où Milton peint le péché qui vient d'enfanter la mort, regardant avec effroi le bruit de cet horrible enfantement, fuvant épouvanté, criant le trépas! tout l'eufer répondant le trépas! et ce terrible nom, l'effroi de la nature, retentissant d'échos en échos jusqu'au foud de l'abime.

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