‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 335 sur 413 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

11 y a beaucoup à blâmer et à louer dans ce chant: ce qui est répréhensible appartient au sujet; ce qui est louable appartient au poêle. Le sujet de ce chant est la guerre des bons et des mauvais anges. Tous les poêles épiques ont peint des bataiUes; elles occupent une grande partie du poème d'Homère; et, malgré la variété extrême qu'il y a répandue, en faisant paroitre tour-à-tour des héros d'un caractère différent, et en variant àl'inGni le lieu des scènes militaires, on ne peut disconvenir que la profusion de ces sortes de peintures ne produise une sorte de satiété et de monotonie. Virgile en a été plus sobre, et les a traitées avec plus d'art, mais avec moius d'éclat. Si l'on cherchoit les raisons qui ont déterminé les poètes épiques à consacrer une partie de leurs ouvrages à des descriptions de combats, on pourroit en découvrir plus d'une : i° Le poème épique est un poème héroïque, et le premier caractère de l'héroïsme est le mépris de la vie;

2° Ces guerres ont pour cause la rivalité des nations guerrières, dont la lutte offre toujours un spectacle intéressant;

3° Ajoutez à cet intérêt le génie et l'habileté que demandent les manœuvres et les évolutions mililaires ;

4° Enfin, ces sortes de descriptions, sous la main des

grands maîtres, sont pleines de verve , de chaleur et de mouvement.

Les batailles de Milton ne pouvoient avoir le même intérêt que celles de Virgile et d'Homère. Pour produire cet intérêt, il faudroit pouvoir placer les héros de ces batailles dans de grands dangers; et quels dangers peuvent courir des anges, des êtres presque impassibles, dont les blessures se referment à l'instant? 11 faut que ces héros inspirent l'espérance ou la crainte, par l'incertitude du succès; et comment des anges rebelles, déjà vaincus, luttant contre la Toute-puissance , pourroient-ils produire cet effet ? Le lecteur préToit aisément de quel côté sera la victoire, et ces récils oe pea«eot exciter suffisamment la curiosité.

Mais si les batailles de Milton manquent de quelques um des avantages de celles d'Homère et de Virgile, sous d'autres rapports elles l'emportent infiniment sur celles de ces deux poêles; elles offrent toute la variété dont le sujet étoit susceptible. La peinture de l'armée céleste est pleine de chaleur et des plus magnifiques images; sa marche sur la terre et dana l'air est exprimée avec force et avec rapidité. 11 a peiul avec des couleurs non moins vives l'armée rebelle, dont la magnificence semble le disputer à celle des troupes célestes. Satan y est représenté avec une pompe d'images et d'expressions digne de la fierté et des titres de cet archange audatieux. Le premier engagement est un combat singulier entre le chef des révoltés et le généreux Abdiel ; il étoit convenable de donner les honneurs de ce premier combat à celui qui avoit résisté en face à Satan dans le conseil des rebelles, et avoit intrépidement soutenu la cause de Dieu. Le lecteur désire en secret que Satan soit désarmé dans ce premier combat; mais l'intérêt finiroit trop tôt : aussi Milton, dans ce premier choc, se codteate d'humilier l'orgueil de Satan; il peint ensuite un engagement général, et rien n'égale la chaleur avec laquelle il est décrit.

Un nouveau combat singulier a lieu entre Michel, le chef des milices célestes, et celui des puissances infernales; il étoit convenable que celui-ci pariit plus d'une fois sur la scène. Sa défaite et sa blessure encouragent les milices célestes; le cotubat devient général; les anges rebelles sont vaincus, Salao se relire, mais il ne désespère pas. 11 propose à ses troupes d'inventer des armes nouvelles; ce qui amène naturellement l'invention infernale de l'artillerie. J'ai tâché de motiver d'une manière plus particulière que ne l'a fait Milton , cette invention désastreuse, qui , moyennant cette précaution, paroil moins bizarre et plus vraisemblable. L'usage qu'en fait l'armée de Satan a donné lieu à une des plus magnifiques descriptions que présente aucune bataille poétique. On peut en dire autant du moyen que les anges fidèles emploient contre leur vainqueur d'un moment; ils lancent à leurs ennemis des promontoires, des montagnes et des forêts entières; et, quoi qu'en disent les critiques, d'après l'idée que Milton vient de nous donner de la force supérieure des anges, qui pourroient d'uo seul coup lancer des planètes à leurs ennemis, ces images n'ont rien d'exagéré ni de gigantesque; et sans doute ou auroit tort de mesurer les forces célestes sur les forces humaines: ce genre de merveilleux convient au sujet. Ccst ainsi que Milton a distingué ses batailles de toutes celles des poètes qui l'ont précédé; et la description qu'il a faite est digue, par la chaleur et le mouvement qui l'animent, des grands objets et des grands efforts qu'elle représente.

L'ébranlement qu'occasionnent dans la nature entière ce» terribles batailles , décide l'Éternel à les terminer par la main de son fils. Ici le poème reprend uu ton plus auguste et plus

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