‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 338 sur 413 · REMARQUES DU LIVRE VIL · texte numérisé non relu

REMARQUES DU LIVRE VIL

tion et du inonde nouveau que Dieu a fait pour eux doit exciter et entretenir leur reconnoissance.

Rien n'égale la grâce avec laquelle Adam prie l'archange de différer eocore son départ pour le ciel, pour lui raconter rbistoire de la création. Le poète lui a prêté à-la-fois les expressions les plus ainaables et les figures les plus hardies :

L^ soleil a rempli la moitié de son coir^ : L'autre est encore à nous; et qu:<nd l'aube du jour Seroit près à nos yeux d'éteindre sa lumière , Ce grand astre , à ta voix prolongeant sa carrière , Pour toi s'arrèteroit sur le Irôae des airs, T'éeouleroit conter ces prodiges divers; Dire quel jour ouvrant sa marche solennelle. Lui-même il s'étonna de sa clarté nouvelle. Mats si la nuit survient , à tes savants discours. Non , Don, les cieux muets ne resteront pas sourds : Le Silence prendra du plaisir à l'entendre; Le Repos sur nos yeux lardera de descendre ; Et, force par tes soins d'interrompre ses lois. Le Sommeil veillera pour écouter ta voix ; Et nous , nous jouirons , jusqu'à ce que r.\urore Se lève , et te renvoie à ce Dieu que j'adore.

Jamais la poésie n'a tracé un plus magnifique tableau; jamais épisode plus sublime, mieux lié au sujet, u'a embelli un jioême épique. Si le héros trojen sait nous intéresser en raroDtant la destruction d'une ville , combien Raphaël doit nous intéresser davantage en racontant la création du monde !

On ne peut rien ajouter à la solennité du départ de Dieu pour ce grand ouvrage; les portes des cieux s'ouvrant d'ellesmêmes pour lui faire passage , sont visiblement imitées des trépieds d'or fabriqués par Vulcain, qui, mus par une force secrète, alloient et revenoicnt d'eux-mêmes. C'est une chose digne de remarque , que .Milton est à-la-fois le poète le plus imitateur et le plus original; il a emprunté une foule de beautés des poètes anciens et modernes; mais il les a converties, pour ainsi dire, en sa propre substance. L'airain de Corinthe éloit composé de plusieurs métaux différents; si cet assemblage eijt été fait à coups de marteau , il eut été bizarre et sans valeur; mais le feu les avoit fondus, et avoit fait de cet amalgame un métal plus précieux que l'or; tel est l'ouvrage de Milton; le feu de son génie a fondu, avec ses propres rirliesses , des richesses étrangères , et toutes sont devenues égilement sa propriété. On ne peut rien ajouter à la magnificence du cortège du tils de Dieu , et à la convenance du choix qu'il a fait de ce cortège : c'est la majesté, la sagesse et l'amour. La ))cinture du chaos, le silence qu'il commande à ses flots tumultueux, l'obéissance de l'abime , sont d'une extrtVne sublimité; et, ce qui est peut-être plus sublime encore, c'est le moment où Dieu, plongeant dans le chaos , prend le compas d'or gardé dans le trésor des cieux, fixe l'une de ses branchesdans le centre, fait tourner l'autre dans la circonférence de l'espace, et marque au monde ses limites. Quelques uns des passages suivants sont empruntés de la Genèse, et ne sont pas indignes de l'historien sacré de la création.

• Mais de ce vaste amas , sombre et tileccieoT . I.a nuit couvroit encor la matière inféconde ; L'rsprit de Dieu s'étend sur les gouffres de l'ond» , Les couve sous son aile, et verse dans leur sein Son ame créatrice et son souffle divin. Au feu vivifiant de sa cbaleur puissante Le cbaos »e féconde , et la nature enfante. .

Milton a peint, d'une manière fort supérieure a celle d'Ovide , la séparatioa des divers éléments : dans la création de la lumière , il a emprunté de Moïse un trait cité avec raison par Longin comme le modèle du sublime :

Alors l'Étemel dit au néant qui conçut :

• Que fa lumière soit! • et la lumière fut.

La lumière étant le premier bienfait de Dieu, c'est avec raison que Milton la fait célébrer particulièrement par la vnii des anges, comme le prélude brillant de la création.

« Ainsi du jour naissant brillèrent les prémices; Le ciel même à la terre envia ses délices ; Et tout l'olympe en cbceur . par de joyeux concerts , Chanta le jour enfant , et le jeune univers. •

La séparation de l'air et des ondes n'est pas peinte avec moins de richesse; l'un s'élève vers l'éther, les autres descendent sur la terre : là le poëte peint leurs cours variés des couleurs les plus poétiques et les plus vraies : la chute det cascades, les molles sinuosités des ruisseaux, les eaux qui filtrent à travers les monts, et triomphent de tous les obstacles; enfin tou.s ces flots, courant tomber et s'amonceler dans le bassin des mers, forment un magnifique tableau; une agréable fraîcheur, une extrême variété, et des contrastes charmants, caractérisent la création du règne végétal.

Milton a épuisé toutes les couleurs de la poésie pour peindre avec la magnificence convenable la première marche, et, pour ainsi dire, ce début du soleil déjà créé, mais ténébreux encore. La lumière qui part de son berceau ou l'orient la rctenoit captive, qui court inonder cet astre, en fait son palais et son temple; tous ces astres inférieurs qui viennent l'y puiser dans leurs urnes d'or, le soleil prenant sa course comme un héros pour parcourir sa brillante carrière, poursuivant sur son char victorieux la nuit qui s'enfuit eo repliant ses voiles, offrent un tableau digne des objets qu'il représeute : la lune, plus modeste et plus timide , vient former avec cet astre éclatant le contraste le plus aimable; et ces deux astres accompagnés de leur cortège d'étoiles ont du suffire à la quatrième journée.

La création du règne animal semble l'emporter encore sur tout ce qui précède. .Milton , dans cette peinture de la cinquième journée , semble avoir prodigué la poésie comme le Créateur a prodigué les êtres ; chacun est peint avec les couleurs qui lui conviennent, et toute la variété de la nature animée. Tantôt Milton, comme un grand peintre, présente les animaux en groupe, tantôt en détache quelques uns plus intéressants ; c'est ainsi que dans la peinture des oiseaux il se plait à nous représenter le plus mélodieux de tous . le rossignol, qui charme le silence de la nuit, et qui semble inviter la lune à s'arrêter pour l'entendre. On distinguera dans ce tableau la peinture du cvgnc, du coq et du paon; ils étoient, de tous les volatiles, les plus remarquables par leur iosLinct, leur plumage et leur beauté.

Le sixième jour est consacré à la création des quadrupèdes Milton a mis dans ce tableau une grande variété : les uns s'échappent, tout formés, de la terre; les autres sont sortis à moitié, et luttent encore contre le sol qni les retient ; c'est d:ns cette attitude qu'avec un goût infini il a peint le lion montrant déjà la moitié de son corps, s'indignant des obstacles qui retiennent l'autre moitié, et riechirantla terre de sa griffe tranchante. Ce coup de pinceau est vraiment admirable. Parmi les animaux, les uns sont distingués parleur légèreté, let autres par leur pesanteur; le cerf bondit et part , tandis que le lourd éléphant dégage pesamment de la terre sa masse colossale; les uns virent solitaires, les autres connoissenl le* douceurs de la société; ailleurs il distingue les animaux par les lieux qu'ils habitent; en un root, tous sont caractérisés ou [lar leurs maurs ou par leurs altitudes au moment de leur naissance.

.Milton compare quelques uns de ces animaux qni s'échap-

Page 1