‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 354 sur 413 · ÉPITRE A M. LAURENT · texte numérisé non relu

ÉPITRE A M. LAURENT

A l'occasion d'un bras artiGcicI qu'il a fait pour un soldat invalide.

Archimède nouveau, qui, par d'heureux efforts. Pour dompUr la nature, imites ses ressorts;

' Ces vers sont un foible témoignage de la reconnoissance que je dois à la maison où j'ai le bonheur de vivre (le colk'ge de Beauvais, à Paris). L'éloge d'un collège n'est peutêtre pas bien intéressant ponr ce qu'on appelle le beau inonde; mais il peut l'être, je crois, pour ccm qui estiment ce qui est estimable.

ï M. Turquct, célèbre professeur de philosopliie.

3 M. Thomas, qui- vient de remporter, pour la troisième fois, le prix d'éloquence de l'.Vcadcinie française.

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Qui sers l'humanilé, ton maître et la patrie; Ma muse doit des vers à ta noble indusirie. Assez d'autres sans moi souilleront leur encens : Qu'ils refirent à Plutus ; je le dois aux talents. Les talents, de nos biens sont la source féconde; Ils forment les trésors et les plaisirs du monde. Sur cette terre aride, asile des douleurs, L'un fait naître des fruits , l'autre sème des fleurs. Pourquoi faut-il , hélas! que notre esprit volage N'aime que le brillant, dont nos mœurs sont l'image.'

J'aime voir de Pigal l'iodustrieuse main Donner des sens au marbre , et la vie à lairain. Je dévore des yeux ces toiles animées Où brillent de Vanloo les touches enûammces. Voltaire, toar-à-tour sublime et gracieux. Peut chanter les héros, les belles et les dieux. Je souris à Lani , qui, bergère ou déesse. Fait briller dans ses pas la grâce ou la noblesse. Et toi, divin Rameau ! par tes magiques airs. Peins les plaisirs des cieux, ou Ihorreur des enfers. Mais serai-je insensible à ces talents utiles Qui portent l'abondance à nos cités tranquilles; Qui, pour nous, en tous lieux, multipliant leurs soins, Consacrent leur génie à servir nos besoins ? Non; ces arts bienfaiteurs sont respectés des sages; El moins ils sont brillants , plus on leur doit d'hommages.

Sans doute ils te sont dus, mortel industrieux ! Oui , tu gagnes mon cœur, en étonnant mes yeux. Cet art, qui, suppléant la force par l'adresse, Fixe la i>esanteur, calcule la vitesse , Asservit à ses lois et l'espace et le temps. Et maîtrise à son gré le feu, l'onde et les vents; Cet art a signalé l'aurore de la vie : Ton ame l'embrassa par l'instinct du génie. Déjà tes foibles mains, que lassoit le repos, Préludoienl, en jouant, à tes hardis travaux. Un astre impérieux nous fail ce que nous sommes , El Us jeux de l'enfance annoncent les grands hommes Tel Buffou, dans le sein d'un germe à peine éclos. Déjà distingue un tronc , des fruits et des rameaux. Quels prodiges depuis ont rempli ta carrière! Je le suis dans les champs de la Flandre guerrière : Tristes champs, où Gérés voit naître ses moissons Du sang dont le dieu Mars engraissa les sillons ! Là ton art, sur l'Escaut, pour défendre nos villes, Posoit des murs de fer et des remparts mobiles; Lançoit sur l'ennemi des torrents déchaînés • , Ou portoit nos soldats sur les flols étonnés ^.

Mais la gloire l'appelle à de plus grands miracles ^ : La puissance d'un art s'accroît par les obstacles. C'est par eux qu'un dieu sage, irritant nos efforts , Nous enchaîne au travail , et nous vend ses trésors. C'est ainsi que ses mains , avares et fécondes, Ont caché sous la terre, en des mines profondes, Cet or qui fait mouvoir et vivre les états. Et le bronze et l'airain tonnant dans les combats;

' Écluses. — > Ponts portatifs. — 3 Dessèchement des mines.

L'acier qui fait tomber les sapins et les châiies :

Le fer qui de Gérés fertilise les plaines ,

El le métal enfin qui, docile à nos lois,

S'arrondit en canaux , ou s'étend sur nos toils. ■

L'Armorique long-temps, de ce métal utile,

Dans de vastes marais cacha l'amas stérile.

Tu parois : l'onde fuit, la terre ouvre son sein,

El ne rend ses tributs qu'à ta puissante main.

Heureux qui sait briller par d'utiles prodiges! D'autres, féconds pour nous en frivoles prestiges, Osent prostituer à de pénibles jeux Un art qu'à nos besoins ont destiné les dieux. Pour leurs concitoyens que produit leur adresse .■• Ils nourrissent le luxe, ils flattent la mollesse. Oui, dans eux le génie est un enfant badin; Mais dans toi , c'est un dieu propice au genre humain.

Tu sentis le pouvoir de ses mains bienfaisantes ; Tu les mouilles encor de tes larmes touchantes, Infortuné mortel ! heureux dans ton malheur, Par ses rares talents , plus encor par son cœur ! Je crois voir le moment où, des traits de la foudre, Tes bras au champ de Mars furent réduits en poudre ; Je crois te voir encor, meurtri, défiguré. Traînant le reste affreux de ton corps déchiré, Te montrer tout sanglant à sa vue attendrie : La pitié qui lui parle enflamme son génie. O prodige! ton bras reparoît sous sa main : Ses nerfs sont remplacés par des fibres d'airain. De ses muscles nouveaux essaj^nl la souplesse, Il s'étend et se plie, il s'élève et s'abaisse. Tes doigts tracent déjà le nom que tu chéris ; La nature est vaincue, et l'art même est surpris. Que ne peut point de l'art l'aclivilé féconde! C'est par elle que l'homme est souverain du monde. De la nature en vain tu crois naître le roi : Mortel ! sans le travail , rien n'existe pour toi. Ce globe n'est soumis à ta vaste puissance Qu'à litre de conquête et non pas de naissance; El tu n'es distingué parmi les animaux Que par ton noble orgueil, ton génie et tes maux. Vois l'énorme éléphamt, dont la masse effrayante Fait trembler les forêts dans sa course pesante : Près de ce mont vivant, que sont tes foibles bras.' Mais sa force n'est rien; il ne la connoîl pas. Tu peux bien plus que lui : tu connois ta foiblesse, Tu sens ton indigence, et voilà ta richesse. Déjà l'art t'a soumis l'air , la terre et les mers ; Déjà je vois éclore un nouvel univers ; Tes jours sont plus sereins , tes champs sont plus fertiles , Ton corps devient moins foible, et les sens plus agiles ; Le verre aide ta vue ; il découvre à tes yeux » Des mondes sous tes pieds, des mondes dans les cieux : A l'aide du levier, du poids et de la roue, Des plus pesants fardeaux ton adresse se joue ; Les forêts, à ta voix, descendent sur les eaux; Les rivages creusés embrassent tes vaisseaux ' ; Le ciel règle leur cours écrit sur ses étoiles ;

I Microscope, télescope. — * Les ports.

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Le fougueux aquilon est captif dans leurs voiles. C'est par eux que, comblaul les gouffres de Thétis, Tu joins deux conlinenls, l'un par l'autre agrandis. Là, pour unii' deux mers, tu perças des montagnes ■ , Creusas des souterrains , inondas des campagnes. Plus loin , de l'Océan tu reculas les eaux ^ ; Un empire s'élève où mugissoient les flots. Tu changeas des marais en des plaines fertiles ; Sur l'abyme des mers tu suspendis des villes 3. Les monuments du Nil , vainqueurs du temps jaloux -i , Nés avec l'univers, ont vécu jusqu'à nous. Oui, telle est ta foiblesse, et ton pouvoir suprême, Les œu\Tes de tes mains survivent à toi-même.

Autour de nous, enfin, promenons nos regcrds; Là, je vois de plus près, et j'admii>e les arts ; Le cyclope, noirci des feux qui l'environnent, Yerse à flots embrasés les métaux qui bouillonnent ; La flamme cuit le vase arrondi sous nos doigts ; L'acier ronge le fer, ou façonne le bois. Sur les fleuves profonds me formant une route, Des rochers sous mes pas se sont courbés en voùle. Par les eaux ^ ou les vents ^ , au défaut de mes mains , Le cylindre roulé met en poudre mes grains. Ici l'or en habit se file avec la soie 7 ; En des tableaux tissus la laine se déploie 8. Là, le sable, dissous par les feux dévorants 9, Pour les palais des rois brille en murs transparents. Sur un papier muet la parole est tracée •"; Par un mobile airain on grave la pensée ' ' : Mille fois reproduite, elle vole en tous lieux. Le temps a pris un corps, et marche sous mes yeux '2. O prodige de l'art ! sous une main hardie , Le cuivre, des ciseaux reçoit l'ame et la vie '^ ; L'automate, animant l'ivoire harmonieux '4, Forme, sous des doigts morts, des sons mélodieux. Vois ces doubles canaux où les eaux rassemblées , Pour jaillir en torrents, à grand bruit sont foulées. Si le feu dans la nuit, irrité par les vents. Se roule en tourbillons dans des palais brûlants, Mille fleuves soudain s'élèvent jusqu'au faite »5; L'onde combat la flamme, et sa fureur s'arrête. Avec plus d'art encor, ces utiles canaux Dans d'arides déserts ont transporté les eaux. Privé de ce secours , le superbe Versailles Étaloit vainement l'orgueil de ses murailles : Mais que ne peut uu roi ? Près du riant ÎNLirly, Que Louis, la nature et l'art ont embelli. S'élève une machine , où cent tubes ensemble Versent dans des bassins l'eau que leur jeu rassemble. Élevés lentement sur la cime des monts. Ces flots précipités roulent dans les vallons. Raniment la verdure, ou baignent les Naïades,

I Canal de Languedoc. — z Les Hollandais. — 3 Venise. — < Pyramides d'Egypte. — 5 Moulin à eau. — 6 Moulin à vent. — 7 Travail de l'or-trait. — 8 Tapisseries des Gobclins. — t Glaces. — 'o Écriture. — " Imprimerie. — " Horlogerie. — '3 La gravure. — u Les figures de Vaucanson^ — " Les pnmjx-s pour les inceadies.

Jaillissent dans les airs , ou tombent en cascades. Puisse un jour cet ouvrage, avec l'utilité, Unir, dans sa grandeur, plus de simplicité! Puisse une main, avare avec magnificence, Réparer ou créer celte machine immense ; Retrancher des ressorts l'amas tumultueux , Rendre leur jeu plus sûr et moins impétueux ; Sans nuire à leur effet, borner leur étendue, Et m'élonner encor, sans fatiguer ma vue ' ! Mortels, de la nature industrieux rivau-x. Dans leur majesté simple imitez ses travaux. Avec le grand Newton, admirant sa puissance, Par un rapide essor jusqu'aux cieux je m'élance. Là , mon œil voit nager dans l'océan des airs Tous ces corps, dont l'amas compose l'univers. Autour du Dieu des ans , tranquille dans sa sphère , Les astres vagabonds poursuivent leur carrière. Notre globe , qu'entraîne une commune loi , S'incline sur son axe, et roule autour de soi ; La mer , aux temps marqués , et s'élève et s'abaisse ; La lune croit , décroît, fuit et revient saus cesse : Autour de leurs soleils, que de mondes flollanis 1 Un seul ressort produit tous ces giands mouvemeuls. De la simplicité quel sublime modèle !

Sans elle rien n'est beau ; tout s'embellit par elle. Laurent, oui, lu connus cette admirable loi: Tes ouvrages sont grands et simples comme toi. Achève; et, déployant ta force tout entière, De l'art qui l"i|lustra recule la barrière : Tout semble t'inviter à de nouveaux efforts ; La gloire de ton nom t'a conduit sur ces bords. Où de tous les plaisirs le Français idolâtre. Aux talents qu'il honore ouvre un vaste théâtre, D'un bout du monde à l'autre assemble tous les arts, Et des peuples rivaux étonne les regards. C'est là qu'en t'admirant il va le rcconnoitre. Paris s'est applaudi lorsqu'il t'a vu paroitre; Et ses murs , si féconds en pompeux monuments , Attendent de tes mains de nouveaux ornements. Là, tandis que, vengeant l'honneur de la patrie, Le Lou^Te reprendra sa majesté flétrie ; Tandis que d'un monarque adoré des Français Le bronze avec orgueil reproduira les traits ; La Seine, s' élevant de ses groites profondes, A ta loi souveraine asser\ira ses ondes; El, se multipliant dans de nombreux canaux , Formera dans Paris mille fleuves nouveaux. Artiste ingénieux et citoyen fidèle , Des long-temps ta patrie a reconnu ton zèle : En vain ce peuple fier, jaloux de nos succès, Le rival et sur-tout l'ennemi des Français; En vain ce roi , fameux par les arts et la guerre ' ,

j Qui lour-à-tour instruit et ravage la terre, Espéroient, à prix d'or, acheter ton secoiu-s :

1 Tu dois à ton pays ton génie et tes jours.

i RIalheur au citoyen, ingrat à sa patrie,

' r.c vreu du poète est complètement réalisé aujourd'hiii

i ^ t'rcdéric-lc-Crand.

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Qui Ycnd à rétranger son avare industrie ! Et vous, qui des lalenls voulez cueillir les fruits, Rois, payez leurs travaux, et connoissez leur prix. Eugène, ce héros dédaigné de la France, Fit trembler cet élaf , qu'eût servi sa vaillance. Pourquoi vous disputer des provinces , de l'or ? Les grands hommes , les aris , voilà le vrai trésor. Osez les conquérir par d'uliles largesses. Ils ne demandent point d'orgueilleuses richesses ; Ils laissent à Plulus le faste et les grandeurs. Que faul-il à l'abeille.^ un asile et des tleurs. Ah ! s'il est quelque bien qui flatte leur envie. C'est l'honneur : aux talents lui seul donne la vie. Louis , qui, rassemblant tous les arts sous sa loi, Du malheur de régner se consoloit en roi ; Louis , de ses regards récompensoil leurs veilles : Un coup d'oeil de Louis enfantoit les Corneilles.

Citoyen généreux , ainsi Ion souverain , T'égalant aux héros, ennoblit ton destin '. Trop souvent le hasard dispense ce beau lilre : Hélas! si la vertu des rangs éloit l'arbitre, Peut-être un malheureux, mourant sur son fumier. Du dernier des humains deviendroil le premier. Tes talents, du hasard ont réparé l'outrage; Ton nom n'est dû qu'à toi ; ta gloire est ton ouvrage. D'autres feront parler d'antiques parchemins : Ces monuments fameux qu'ont élevés tes mains. Ces chefs-d'œuvre brillants, ces fruits de Ion génie, Tant d'uliles travaux qu'admira ta patrie ; Voilà de ta grandeur les litres glorieux ; Là , la noblesse éclate et fi'appe tous les yeux. Que font de plus ces grands , dont la fière indolence Dévore lâchement une oisive opulence ?

Que laissent en mourant, à leur postérité, Ces mortels corrompus par la prospérité ? Des exemples honteux , de coupables richesses , Un nom jadis sacré, souillé par leurs bassesses. Tes enfants, plus heureux, hériteront de toi L'exemple des talents, le zèle pour leur roi.

EPITRE

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