‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 374 sur 413 · TRADUCTION · texte numérisé non relu

TRADUCTION

D'un morceau de la tragédie d'ÛTHELLO, de Shakespeare.

Son père m'estimoit; par la publique voix

11 savoit dès long-temps mes malheurs, mes exploits :

Ils lui donnoient pour moi l'intérêt le plus tendre;

Mais de ma propre bouche il vouloit les entendre;

Et moi , pour satisfaire à ses vœux empressés ,

Je lui contois mes maux et mes périls passés.

Quel fut mon sort obscur, comment par mon courage

Je sortis de la foule et devins mon ouvrage;

Quel revers me plongea dans la captivité;

Quel ami généreux paya ma liberté;

Ce tissu varié d'espérance et d'alarmes; ,

Ma jeunesse affrontant le tumulte des armes;

Quels prodiges cent fois m'ont sa-'.ivé du trépas ;

Des milliers d'ennemis moissonnés par mon bras.

Malheureux qu'à regi'et immoloit ma victoire.

Et sur qui je pleurois au milieu de ma gloire.

Tantôt c'étoit un siège et ses longues horreurs :

L'assaillant au-dehors déployant ses fureurs ;

Au-dedans tous les maux d'une ville affamée,

Et la contagion dévorant mon armée.

Desdémona pensive écoutoit ce discours;

Ou si , de mon histoire interrompant le cours ,

Quelque soin domestique exigeoit sa présence,

Bientôt, pour réparer ces courts moments d'absence,

Elle accouroit vers nous, et son cœur transporté,

Ecoutant mon récit avec avidité,

Partageoit mon destin heureux ou misérable.

Je le vis, je saisis un instant favorable.

Et surpris à son cœin- sensible et généreux

Une douce prière, olijet de tous mes vœux

C'étoit de répéter, de répéter encore

Ces traits qu'elle admira, ces maux qu'elle déplore.

Mon récit trop modeste en laisoit la moitié;

C'étoit trahir ma gloire et trahir l'amitié;

Depuis les premiers jours de ma première enfance

Jusqu'au dernier péril qu'affronta ma vaillance.

On vouloit tout savoir; et tandis que ma voix

Reprenoit ce récit redemandé vingt fois.

Mes courses , mes combats sur la terre et les ondes ,

Dans les sables déserts, dans les forêts profondes.

Mon coursier tout sanglant se débattant sous moi;

Mon œil dans tous ses traits voyoit courir l'effroi.

J'entendois ses soupirs, je surprenois ses larmes.

Et jouissois tout bas de ses tendres alarmes.

Un jour enfin, d'un ton mélancolique et doux :

« Quel mortel, me dit-elle, a souffert plus que vous?

Entre tous vos amis s'il en est un qui m'aime,

A conter vos malheurs instruisez-le vous-même,

El je ne quitte plus ce touchant entretien. »

Ces mots partis du cœur avertirent le mien;

Elle avoit révélé le secret de sa flamme,

Et l'aveu de la mienne échappa de mon ame.

Sans refuser mes vœux et sans les recevoir.

Sa louchante rougeur confirma mon espoir;

Elle aimoit mes malheurs, et moi j'aimai ses larmes.

L'amour et la pitié confondirent leurs charmes.

Et firent deux époux de deux tendres amants :

Voilà mon sortilège et mes enchantements.

Page 1