AU DOCTEUR ARBUTHNOT
Jean , qu'on ferme la porte , et qu'on la barricade ; Qu'on mette les veirous; dis que je suis malade, Dis que je suis mourant, que je suis mort !... O cieux ! Quels torrents de rimeurs répandus en ces lieux ! Mon œil épouvanté croit voir sur cette place Tout l'hôpilal des fous, ou bien tout le Parnasse. Les vois-tu , récitant , courant en furieiLx , Un papier dans les mains , et le feu dans les yeux ?
* Cette maison de campagne apparlenoit à M. Watclet, de l'Académie française , qui v avoit fait placer ces vers.
POÉSIES FUGITIVES
Contre ce vil essaim qui fourmille sans cesse,
Quel rempart assez sur, quelle ombre assez épaisse?
Il m'attaque par terre , il m'assiège par eau ,
Se glisse dans ma grotte, investit mon berceau.
Inonde mes bosquels , borde mon avenue.
Me poursuit dans l'église,. et m'atteint dans la rue;
Ou, pressé par la faiui, pour mieux m'assassiner ,
M'aborde... justement à l'heure du diuer.
Est-il un vil rimcur, dont la verve grossière E.xhale en plats écrits les vapeurs de la bière; Est-il un grand seigneur, auteur de petits vers, Un poste en jupon, qui rime de travers; Un clerc encor poudreux , qui, déserteur du code , Sache , au lieu d'un contrat, me griffonner une ode; Un fou, qui, renferme sans encre et sans papier. Ait charbonné de vers les murs de son grenier ? Tous vieiment m'assaillir , dans leurs fureurs étranges , Outrés de ma critique , ou fiers de mes louanges. Arthur voit-il ses fils négliger le barreau ? Ce sont mes maudits vers qui troublent leur cerveau. Et le pauvre Cornus, trahi par ce qu'il aime. S'en prend aux beaux-esprits , à ma muse , à moi-même !
Toi qui sauvas mes jours , toi sans qui l'univers Et pour et contre moi n'eût point vu tant de vers. Quel remède contre eux ? Comment fuir cette peste .*• Parle : lequel pour moi crois-tu le plus funeste , De la haine des sots ou de leur amitié .•• D'un et d'autre côté que mon sort fait pitié ! Amis, je crains leurs vers; ennemis, leurs libelles; D'une part, de l'ennui; de l'autre, des querelles. On frappe : c'est Codrus ! Je suis mort. Le bourreau , Pour me lire ses vers, me tient sous le couteau. Forcé de les juger, conçois-tu ma misère? Moi, qui n'ose mentir, et qui ne puis me taire. Rire aux jeux de l'auteur seroii trop inhumain : Écouter de sang-froid , je l'essaierois en vain. Quel tourment! Je m'assieds, composant mon visage ; Poliment je m'ennuie, en silence j'enrage, Et lâche enfin ces mots très peu satisfaisants : * M'en croirez-vous ? Gardez votre pièce neuf ans. »
— « Neuf ans ! » crie un auteur forcé de faire unlivTe , Et par besoin d'écrire , et pai* besoin de visTe ; Qui dès le point du jour rime entre deux rideaux , Dont le tendre zéphir caresse les lambeaux'. « Vous blâmez donc mes vers ? Je vais vous les remettre ; Ajoutez, retranchez; vous m'y verrez soumettre.»
Deux grâces seulement, dit l'autre, et rien de plus : Votre amitié d'abord. — Et puis quoi.^ — Cent écus.
Monsieur, lisez ces mots que Damon vous adresse : Vous connoissez le duc; parlez à son altesse. — Mais ce Damon , monsieur, m'a cent fois outragé. — Ah! par son repentir vous êtes bien vengé; Ne le refusez pas ; sa haine est redoutable. Il écrit un journal ; Curl ^ l'invite à sa table.
Bon: d'où vient ce paquet .3 J'ouvTC, et je lis ces mots: « C'est un drame, monsieur, nouvellement éclos. L'auteiu" veut se cacher, attendant qu'il prospère;
> Libraire de Londres.
A ce pauvre orphelin daignez servir de père ! » Si je dis qu'il est mal , Dieu sait quelles fureurs ! Si je dis qu'il est bien , — « Parlez-en aux acteurs. » Je respue à ces mots. Grâce à certaines rimes, Nos histrions et moi ne sommes pas intimes. La pièce est refusée. Outré de désespoir : " Morbleu ! dit-il, je veux l'imprimer dès ce soii-, Parlez-en à Lintot. — Lui! ce fat de libraire, En l'imprimant gratis, croira déjà trop faire.
— Eh bien , retouchez-la. — Je suis bien importun ; Mais, me dit-il tout bas, le gain sera commun. »
A ces mots, je le chasse; et, lui rouvTaul la porte : « Vous et vos vers , monsieur, de grâce, que l'on sorte. >■
Quand du plus opulent et du plus sot des rois L'oreille s'alougea pour la première fois , Son ministre indiscret (d'autres disent sa femme) , Plutôt que de se taire, eut cent fois rendu l'ame. Le secret fut trahi : le garderai-je mieux. Moi , qui vois tant de sols en porter à mes yeux ? « Modérez-vous; souvent l'indiscrète parole A des échos tout prêts : le mot léger s'euvole, Et les mots échappés ne reviennent jamais. Laissons l'âne montrer ses oreilles en paix. Quel mal peut-il vous faire, et quel si giand désordre...
— Quel mal il peut me faire! il peut ruer et mordre. Ces sots sont des méchants : pour trahir leurs secrets , Je n'irai point les dire aux roseaux indiscrets. Moi-même, à haute voix, j'en instruirai la terre :
Un sot ne reste en paLx que lorsqu'il craiul la guerre. Je vous parois cruel; retenez bien ce mol ; De tous les animaux le plus dur est un sot. »
Intrépide Codrus, les loges, le parterre, Par d'affreux sifflements te déclarent la guerre; Un rire inextinguible, un rire universel. Eclate autour de toi , comme autrefois au ciel , Quand Vulcain, tout froissé de sa chute funeste, Traînoit un pied boiteux devant la cour céleste : -Ton drame aussi succombe, et ta pièce est à bas. Quel tumulte, grands dieux! quel horrible fracas! Inutile tempête ! en vain l'oi'age gronde ; Codj'us, sans s'ébranler, verroit crouler le monde : Son cœur depuis long-temps s'endurcit aux revers. C'est le sage qu'Horace a décrit dans ses vers. Vois fder dans un coin cet animal infâme; Que l'on brise sa toile, il renouera sa trame. Confondez les discours de ce vil rimailleiu- : Il revient à l'ouvrage, avide écrivailleiu- ; Et, fier d'un vain tissu qui d'un souffle s'envole. L'insecte admire en paix son ouvrage frivole. Mais quels sont donc mes torts ? Qu'ont perdu tous ces Ce poète a-t-il moins son sourire jaloux.' [fous?
Milord , ce fier sourcil où son orgueil éclate .' CiblxT, sa courtisane et ce seigneur qu'il flatte ? Henley, de sa canaille est-il moins l'orateur ? Moor , de ses francs-maçons le zélé sectateur .' Bavius n'est-il plus admis à cette table .' Ce prélat trouve-t-il Philis moius admirable ? Sapho... — Bon Dieu, paix donc! De pareils enncniL^...
— Ah ! je crains plus encor de semblables amis.
POÉSIES FUGITIVES
Alors qu'il vous oulrage, un sol n'est pas à craindie; C'est lorsqu'il se repent qu'on est le plus à plaindre. L'un me dédie un tome , et son ton empesé , Plus que cent ennemis, m'a ridiculisé; L'autre, la plume en main, chevalier de ma gloire, Pour moi, conire un journal dispute la victoire; L'autre vend mes écrits lâchement enlevés; L'autre crie après moi: « Souscrivez, souscrivez! »
Plusieurs , de mon corps même admirent la disgrâce. « Ovide eut votre nez; vous toussez comme Horace; Alexandre porloit l'épaule comme vous; Vos yeux... » Bon : mes amis, cet éloge est bien doux ; Ainsi , de ces mortels , fameux par leur mérite , Ce sont précisément des défauts que j'hérite. Quand je languis au lit, dites-moi poliment ; « Virgile reposoit comme vous justement; » Et quand j'expirerai , contez-moi , pour me plaire , Qu'autrefois , comme moi, mourut le grand Homère.
Ciel ! quel fâcheux démon m'a mis la plume en main.' Que de papier perdu dans un métier si vain ? Dès le berceau ( combien la nature est puissante ! ) Je bégayois des vers d'une voix innocente. Age hem-eux , où l'on sent des plaisirs sans douleurs , Où, sans craiudre d'épine, on recueille des fleurs ! Mais du moins, en rimant, j'ai suivi mon génie; Je n'ai point de mon père empoisonné la vie : Ma muse ne m'apprit qu'à chanter la vertu ; Qu'à surmonter les maux dont je suis combattu ; Qu'à bénir tes bienfails, tendre ami que j'honore ; Qu'à supporter ces jours que tu soutiens encore. Mais pourquoi, dira-t-on, vous imprimer .' Pourquoi? Eh ! qui n'auroit élé séduit ainsi que moi ? Walsh, ce fin connoisseur, le délicat Grand ville.
M'ont dit : « Vous charmerez et la cour et la ville. » Garlh, le généreux Garlh, daignoit guider mes pas ; Congrève me louoit , Swift ne me blàmoit pas ; Sheffield, Talbot, Somers, consentoient à me lire; Le grave Atterbury m'accordoit un sourire ; Et Bolyngbroke, ami de Dryden vieillissant, Embrassoit avec joie un poêle naissant.
Heureux mes vers, de plaire à leur esprit sublime!
Mais plus heureux l'auleur, de gagner leur estime !
Par eux , on jugera mon cœur et mon esprit.
Eh 1 que m'inqiorte après ce que Burnet écrit "> Rappelle-toi l'essor de ma muse novice.
Elle u'osoit encor livrer la guerre au vice ;
Elle peignoit des Heurs , des vergers , des ruisseaux.
Qui pouvoit s'offenser de ces riants tableaux '?
Gildon pourtant , dès-lors , outragea ma personne,
« Il veut dîner, me dis-je , hélas ! je lui pardonne. » Qu'un censeur, moins fougueux, critique mes écrits :
S'il dit vrai, j'en profite ; et s'il a tort, j'en ris.
Mais je connois trop bien nos graves Aristarques «
Stériles en génie, et féconds en remarques;
Le zèle, le travail, la mémoire, ils ont tout,
Excepté du bon sens , de l'esprit et du goût.
Ils savent à propos placer une virgule;
Pas un accent n'échappe à leur docte scrupule ;
Un mot, une syllabe épuise leurs efforts;
Ils jugent les vivants, ils commentent les morts; Et, par l'éclat d'autrui dissipant leurs ténèbres, Joignent leurs noms obscurs aux noms les plus célèbres. Tel le chêne soutient l'arbuste dans les airs; Tel l'ambre offre à nos yeux de la paille et des vers.
Maisque d'auteurs choqués! J'approuve leur murmure: Je les appréciai ; c'est sans doute une injure. Damon, que j'ai loué, n'est pas content de moi : Hélas ! c'est que Damon est trop content de soi. Pour louer un auteur, il nous faudroit connoître Non pas tout ce qu'il est, mais tout ce qu'il croit être; Les beaux-esprits, ainsi que les vieilles beautés. Trouvent leurs portraits faux, s'ils ne sont pas flattés. L'un , en un faux sublime égare sa pensée , Et nomme poésie une prose insensée ; L'autre, faux bel-esprit, tient mon esprit tendu, Veut êti'e deviné, mais jamais entendu ; L'autre, des vers d'autrui s'est enrichi sans honte; Traduit, pour un écu, quelque insipide conte; De son étroit cerveau tire vingt vers par an , N'écrit que pour prouver qu'il éloit sans talent ; Revêt de cent tableaux une muse postiche , Pille, dépense peu, mais n'en est pas plus riche. Cependant si ma muse, à ces minces auteurs, Veut bien donner le nom d'heureux compilateurs. Quels cris! « Oui, disent-ils, dans sa fureur extrême. Il lancera ses traits contre Addison lui-même. » Eh bien , qu'ils meurent donc dans leur obscurité.
Mais représentez-vous un écrivain vanté, Plein de grâce et d'esprit, sachant penser et vivre; Charmant dans ses discoiu's, sublime dans un livre; Partisan du bon goût, amoureux de l'honneur, Fait pour un nom célèbre, et né pour le bonheur; Mais qui, comme ces rois que l'Orient révère. Pense ne bien régner qu'en étranglant son frère; Concurrent dédaigneux , et cependant jaloux , Qui, devant tout aux arts, les persécute en vous; Blâmant d'un air poli , louant d'un ton perfide ; Cherchant à vous blesser, mais d'une main timide ; Flatié par mille sots, et redoutant leurs traits; Tellement obligeant, qu'il n'oblige jamais; Dont la haine caresse, et le souris menace; Bel-esprit à la cour, et minisire au Parnasse, Faisant d'une critique une affaire d'état ; Ainsi que son héros ' , dans son petit sénat. Réglant le peuple auteur, tandis qu'en son extase, Tout le cercle ébahi se pâme à chaque phrase.... Parle, qui ne riroit de ce portrait sans nom.' Mais qui ne pleureroit, si e'étoit Addison ! Et qui n'auroit pitié du contraste bizarre D'une ame si commune et d'un talent si rare!
Mes écrits, je l'avoue, affichés en cent lieux, Étalent sur nos murs leurs titres orgueilleux ; Et deux cents colporteurs, au lecteur qui s'empresse, Les vendent tout mouillés au sortir de la presse. Mais me voit-on , bouffi d'une folle hauteur, Vouloir en souverain régir le peuple auteui: .'
' Allusion à la tragédie de Caton d'Utique , d'Addisou.
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A ce peuple imporlun , encor plus que risible , Tel qu'un sullau allier, je nie rends invisible. Après les vers nouveaux je ne vais poinl courir : Sans savoir s'ils sont nés, je les laisse mourir. Je ne vais point, trottant au travers de la ville, Colporter des couplets, répandre un vaudeville, Remettre à l'imprimeur lui écrit claudestiu , De^ drames nouveau-nés décider le destin, Une orange à la main soulever le parterre, Dans l'ombre d'un café réformer l'Angleterre; Las de prose, de vers , des Muses , dA])ollou, J'abandonne à Bardus tout le sacré vallon.
Tel qu'Apollon assis sur la double colline, L'épais Bardus s'étale avec sa lourde mine ; Trente rimeurs gagés le parfument d'encens; Mécène et lui déjà vont de pair dans leurs cbanis. Son cabinet , orné d'un Pindare sans tète. S'ouvre indifféremment à tout mauvais poète. Chaque auteur, de son goût vient recevoir la loi, Demande ses avis, et sur-tout un emploi; Admire ses tableaux et sa maguiGcence ; Et, pour diner un jour, pendant un mois l'encense. Mais, hélas ! il commence à devenir frugal : Les uns , d'un froid éloge ont le maigre régal ; D'autres out pour leurs vers quelque froide louange; D'autres, plus maltraités, out les siens eu échange. A ses yeux, que toujours le vrai talent frappa, Dryden (qui le croiroit !), Dryden seul échappa. Mais un grand , éclairé , tôt ou tard se détrompe : Si Dryden meurt de faim , on l'enterre avec pompe.
Oh ! puissent désormais tous ces vils protecteurs Grossir leur triste cour de tous ces vils auteurs ! Que tout rimeur à gage ait une maison prête ! Que tout patron stupide ait un client plus bête! Ainsi , taudis qu'un sot pour un fat rimera. Tandis que la bassesse à l'orgueil se vendra , Tous ces fous , loin de moi , fuiront l'un après l'autre. O grands ! mon intérêt s'accorde avec le vôtre ; Je hais la flatterie , et vous la bonne foi ; Cibber rampe chez vous , et Gay vécut chez moi. Ciel , fais-moi , comme Gay , vivre et mourir sans maître! Savoir vivre et mourir, c'est le seul art peut-êtie. Puissé-je, indépendant de l'univers entier, Paroiire noblement dans un noble métier. Vivant pour mes amis, existant pour moi-même. Lisant ce qui me plait , et voyant ceux que j'aime ; Du faquin qui protège implacable ennemi. Mais aux grands quelquefois donnant le nom d'ami ! Non , je n'èlois point né pour les grandes affaires : Je crains Dieu , ne dois rien , récite mes prières ; Je dors , grâces au ciel , sans rimer en rêvant ; Eh ! sais-je si Deunis est ou mort ou vivant ? « Qu'allez-vous imprimer .? » Vient-on souvent me dire .'' Ciel ! n'étois-je donc fait que pour toujours écrire ! Insensé ! n'ai-je donc rien de mieux h. songer, Point d'amis à servir, de pauvre à soulager ?
■( J'ai trouvé Pope et Swift enfermés tête à tête , Dit l'indiscret Balbus ; quelque chose s'apprête. » J'ai beau lui prolester. « Eh! non , je vous comiois;
Votre verve , dit-il , ne s'épuise jamais. »
Et la première horreur qu'un méchant distribue,
Ce connoisseur profond d'abord me l'attribue.
Hélas ! malheur au vers le plus harmonieux , Qui blesse l'innocent d'un trait calomnieux ; Dont la pudeur rougit, dont la venu s'alarme; Qui peut de deux beaux yeux arracher une larme! Me confonde le ciel , si l'on voit mes discours Des jours d'un honnête homme empoisonner le cours ! Mais ce méchant, fléau des vertus les plus belles, Qui compose dans l'ombre ou répand des libelles , Qui déchire avec art, mais avec cruauté, Le talent malheureux, l'indigente beauté; Ce grand qui, près des rois adulateur servile. Sous un ruban d'azur me cache une ame vile ; Ce fat qui me protège avec un air si vain , Qui, vantant mes écrits, néglige l'écrivain; Qui , n'osant me défendre alors que l'on me blesse , Me voit par vanité , me trahit par foiblesse; Qui, s'il n'est pas méchant, est du moins indiscret; Qui donne un ridicule , ou révèle un secret ; Qui , prêtant à mes vers des tournures malignes , Va dire aux grauds: C'est vous que l'on peint dans ces li- Voilà ceux qu'à mes pieds je veux voir abattus : [ gncs; -Je suis l'effroi du vice et l'appui des vertus.
Que Sporus tremble ! — Qui ? celte chétive espèce. Automate de soie, extrait de lait d'ànesse. Chenille que colore uu brillant vermillon ? Quoi ! faut-il dans la mer noyer un papillon ? — Du moins , écrasez donc cet orgueilleux insecte , Ce ver aux ailes d'or, qui me pique et m'infecte ; Qui , formé dans la fange, et fier de ses couleurs , De la société flétrit toutes les fleurs; Parcourt , en bourdonnant , le Pinde et les ruelles , Mais sans goûter les arts, mais sans jouir des belles : Ainsi, dans le gibier qu'il mordille en grondant, L'èpagneul bien dressé n'ose imprimer la dent. Son sourire éternel annonce une ame aride : D'un ruisseau peu profond ainsi l'onde se ride. Mannequin animé par le souffle d'autrui, Il ne pense , il ne sent , ne juge poinl par lui; Dans chaque pas qu'il fait , chaque mot qu'il profère, On reconnoît le fil et la main du compère. Aux discours des savants mêle-l-il son caquet ? Parmi l'or des moissons on croit voir un bluet. Voyez de mille excès ce bizarre assemblage : Sérieusement fou , ridiculement sage.
Par des moyens obscurs courant après l'éclat , Qui put n'être qu'un sot , et voulut être un fat ; Courtisan pédantesque, et pédant petit-maître, Dégradant ce qu'il est par tout ce qu'il veut êlre ; De la société brillant caméléon, Socrate le matin, le soir Anacréon; A force d'ugrémeul parvenant à déplaire . Ayant toujours un rôle, et pas uu caractère.
Sa gravité déplaît , sa légèreté pèse ; Lui-même est une plate et risible anliihèsc. Une espèce amphibie , équivoque animal ,
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Avantageux et bas, doucereux et l)rulal; Tour-à-Iour grand seigneur ou petite-maîtresse, Mignard comme une fille, ou fier comme une altesse ; Frivole par l'esprit , infâme par le cœur ; Fat auprès d'une femme , auprès des rois flatteur. Belle Eve , ainsi l'on peint ton séducteur funeste, Ange par la figure, et serpent par le reste : C'est un être choquant, même par sa beauté; Affable par orgueil, rampant par vanité.
Libre d'ambition, insensible aux richesses , Courageux sans hauteur, complaisant sans bassesses , Voilà le vrai poëte : il plaît , mais noblement; De l'orgueil d'un ministre il n'est pas l'instrument. Flatter, même les rois , à ses yeux est coupable; De mentir, même en vers , sa bouche est incapable. Chez lui la poésie est plus que de vains sons ; La sublime morale ennoblit ses chansons; Il fait briller le vrai dans la fiction même : Ce n'est point un vain nom , c'est la vertu qu'il aime. Il respecte les grands , et ne les Halte pas ; Il dompte ses rivaux , sans livrer de combats; Il voit avec mépris le louangeur slupide, L'agresseur furieux , le défenseur timide , Le critique implacable et qui mord sans pitié , Le bel-espril jaloux , et qui loue à moitié , Tant de coups sans effet, tant de traits sans blessure, Et la haine impuissante, et l'amitié peu sûre. Qu'on réchauffe cent fois des contes pleins d'ennui ; Que l'on charge son nom des sottises d'autrui ; Qu'un méchant affamé défigure , pour vivre , Ses traits dans une estampe , cl ses mœurs dans un livre ; Qu'on l'outrage dans ceux qui lui sont les plus chers; Qu'on blâme sa morale , au défaut de ses vers ; Que l'on poursuive encor, par une lâche envie , Ses amis dans l'exil , et son père sans vie ; Qu'enfin , jusqu'à son roi , les vils échos des cours Fassent de ces méchants retentir les discours : Adorable vertu , c'est à vous qu'il s'immole ! C'est pour vous qu'il souffrit , par vous il se console ! — Mais j'insulte le pauvre, et je brave les grands. — Oui, pour moi, l'homme vil est vil dans tous les rangs ; Je le hais sous le froc, ainsi que sous la mitre; Chevalier d'industrie , ou chevalier en titre; Écrivain mercenaire , ou courtisan vénal ; Assis sur la sellette , ou sur le tribunal ; Triomphant dans un char, ou rampant dans la boue; Admis auprès du trône , ou conduit à la roue.
Cependant cet auteur, si terrible et si craint, Sapho sait qu'il n'est pas aussi noir qu'on le peint. Dennis même avouera, s'il veut être sincère, Qu'en méprisant ses vers, il aida sa misère. On l'accusa d'orgueil : il étoit si peu fier, Qu'il visita Tibald et but avec Cibber. Un prêtre contre lui vomit un gros volume. L'a-l-on vu, pour répondre, user en vain sa plume ? Pour plaire à sa maîtresse, un fat l'ose outrager: Ah! qu'elle soil sa femme, et c'est trop le venger! Que Pope soit l'objet d'une satire amère : Mais pourquoi dénigrer et son père et sa mère ?
Sa mère a-t-elle, hélas! médit de son prochain.^ Vit-on jamais son père outrager son voisin? Lâches, écoulez-moi; respectez sa famille, El ne ternissez plus l'éclat dont elle brille : Son nom sera sacré, tant que cet univers Chérira les vertus, et lira les beaux vers.
Ceux dont il tient le jour, el l'époux el la femme, Étoient nobles de nom comme ils l'étoienl par l'ame. Leurs aïeux pour l'honneur combattirent cent fois , Quand de l'honneur encor iious connoissious les lois. — Mais qu'étoienl leur fortune et leurs biens ? — Légitimes. Ils laissèrent Crassus s'engraisser par des crimes. Ce bon père, aujourd'hui l'objet de ses regrets. Gentilhomme sans morgue, héritier sans procès, Citoyen sans cabale , époux sans jalousie , Traversa doucement l'espace de la vie.
Jamais il ne parut au tribunal des lois. Jamais d'un faux serment n'appuya de vains droits. Il n'étoit point enflé d'une vaine science : Le langage du cœur fut sa seule éloquence. Éclairé par l'usage, el poli par bonté. Sain par la vie active et la sobriété, Ses vénérables jours furent longs, sans souffrance; Son paisible trépas fut court , sans violence. Ciel ! accorde à son fils et sa vie et sa mort , El les enfants des rois vont envier mon sort !
Ami, jouis toujours de ta douce folie:
Pour moi, mon cœur se plaîl dans sa mélancolie : Puissé-je encor long-temps, par de pieux secours, Conserver une mère, el prolonger ses jours; Sur le bord du cercueil soutenir sa foiblesse. Égayer ses langueurs, el bercer sa vieillesse; Piévenir ses besoins, les lire dans ses yciux. Et retarder encor son départ pour les cieux » !
REPONSE