‹ Œuvres de J. DelilleChapitre 386 sur 413 · L'IMMORTALITÉ DE L'A3IE · texte numérisé non relu

L'IMMORTALITÉ DE L'A3IE

D'où me vient de mon cœur l'ardente inquiétude .' En vain je promène mes joius

POÉSIES FUGITIVES

Du loisir au travail , du repos à l'élude : Rien n'en sauroit fixer la vague incertitude, Et les tristes dégoûts me poursuivent toujours.

Des voluptés essayons le délire ; Couronnez-moi de fleurs , apportez-moi ma lyre , Grâces, Plaisirs, Amours, Jeux, Ris, accoure* tous. Que le vin coule , Que mon pied foule Les parfums les plus doux.

Mais quoi ! déjà la rose pâlissante Perd son éclat , les parfums leur odeur ! Ma lyre échappe à ma main languissante, Et les tristes ennuis sont rentrés dans mou cœur. Volons aux plaioes de Bellone; Peut-être son brillant laurier A mon cœur va faire oublier Le noir chagrin qui l'environne.

Marchons : déjà la charge sonne , Le fer brille, la foudre tonne; J'entends hennir le fier coursier L'acier retentir sur l'acier ; L'Olympe épouvanté résonne Des cris du vaincu , du vainqueur; Autour de moi le sang bouillonne :

A ces tableaux mon cœur frissonne , Et la Pitié plaintive a crié dans mon cœur. D'un air moins turbulent l'Ambition m'appelle, Sublime quelquefois, et trop souvent cruelle :

Pour commander, j'obéis à sa loi.

Puissant dominateur de la terre et de Tonde, Je dispose à mon gré du monde , Et ne puis disposer de moi.

Aiusi, d'espérances nouvelles Toujours avide et toujours dégoûlé, Vers une autre félicité Mon ame ardente étend ses ailes; Et rien ne peut calmer, dans les choses mortelles, Cette indomptable soif de l'immortalité.

Lorsqu'en mourant le sage cède Au décret éternel dont tout subit la loi , Un Dieu lui dit : « J'ai réservé pour moi

L'Éternité qui te précède ; L'Éternité qui s'avance est à toi. »

Ah ! que dis-je ? écartons ce profane langage !

L'Éternité n'admet point de partage :

Tout entière en toi seul Dieu sut la réunir; Dans lui ton existence à jamais fut tracée, Et déjà ton être à venir Êtoit présent à sa vaste pensée.

Sois donc digne de ton auteur ; Ne ravale point la hauteur De cette origine immortelle !

Eh ! qui peut mieux t'enseigner qu'elle A braver des faux biens l'éclat ambitieux ? Que la terre est petite à qui la voit des cieux ! Que semble à ses regards l'Ambition superbe ? C'est de ces vers, rampants dans leur humble cité. Vils tyrans des gazons , conquérants d'un brin d'hcrl L'invisible rivalité.

Tous ces objets qu'agrandit l'ignorance Que colore la vanité.

Que sont-ils, aperçus dans un lointain immense, Des célestes hauteurs de l'Immortalité ? C'est cette perspective, en grands pensers féconde; C'est ce noble avenir qui , bien mieux que ces lois Qu'inventa de l'orgueil l'ignorance profonde, Rétablit en secret l'équilibre du monde, Aux yeux de l'Éternel égale tous les droits, Nos rires passagers , nos passagères larmes ; Ote aux maux leur tristesse, aux voluptés leurs charmes, De l'homme vers le ciel élance tous les vœux. Absent de cet atome , et présent dans les cieux , Voit-il, daigne-t-il voir s'il existe une terre. S'il y brille un soleil , s'il y gronde un tonnerre , S'il est là des héros, des grands, des potentats; Si l'on y fait la paix , si l'on y fait la guerre , Si le sort y ravit ou donne des états ? Eh ! qui , du sommet d'un coteau Voyant le Nil au loin rouler ses eaux pompeuses, Délourneroit les yeux de ce riche tableau

Et de ces eaux majestueuses.

Pour entendre à ses pieds murmurer un ruisseau ? Silence, êtres mortels! vaines grandeurs, silence! L'obscurité , l'éclat , le savoir , l'ignorance , La force, la fragilité, Tout, excepté le crime et l'innocence, Et le respect d'une juste puissance, Piès du vaste avenir , courte et frêle existence , Aux yeux désenchanteurs de la réalité , Descend de sa haute importance Dans réternelle Égalité, Tel le vaste Apennin, de sa cime hautaine. Confondant à nos yeux et montagne et vallon , D'un monde entier ne forme qu'une plaine , Et rassemble en un point un immense horizon. Ah! si ce noble instinct par qui du grand Homère, Tar qui des Scipions l'esprit fut enfanté , N'éloit qu'une vaine chimère.

Qu'un vain roman par l'orgueil inventé; Aux limites de sa carrière, D'oij vient que l'homme épouvanté , A l'aspect du néant, se rejette en arrière." Pourquoi , dans l'instabilité De cette demeure inconstante.

Nourrit- il cette longue attente De l'immuable Éternité .* Non , ce n'est point un vain système : C'est un instinct profond vainement combattu; Et sans doute l'Être suprême Dans nos cœurs le grava lui-même.

Pour combattre le vice et servir la vertu. Dans sa demeure inébranlable , Assise sur l'Éternité , La tranquille Immortalité, Propice au bon, cl terrible au coupable, Du temps , qui sous ses yeux marche à pas de géant , Défend l'ami de la justice, Et ravit à l'espoir du vice

POÉSIES FUGITIVES

L'asile horrible du néant.

Oui : vous qui, de l'Olympe usurpant le tonnerre, Des élcrnelles lois renversez les autels;

Lâches oppresseurs de la terre,

Tremblez , vous êtes immortels !

Et vous, vous, du malheur victimes passagères, Sur qui veillent dun Dieu les regards paternels , Voyageurs d'un moment aux terres étrangères,

Consolez-vous, vous êtes immortels!

Eh ! quel cœur ne se livre à ce besoin suprême ?

L'homme, agité d'espérance et d'effroi , Apporte ce besoin d'exister après soi.

Dans l'asile du trépas même.

Un sépulcre à ses pieds, et le front dans les cicux,

La pyramide qui s'élance.

Jusqu'au trône éternel va porter l'espérance

De ce cadavre ambitieux.

Sur l'airain périssable il grave sa mémoire ,

Hélas! et sa fragilité; Et sur ces monuments , témoins de sa victoire ,

Trop frêles garants de sa gloire, Fait un essai mortel de l'Immortalité.

Vous seuls, qu'on admire et qu'on aime. Vous seuls , ô mes rivaux ! par un pouvoir suprême Dressez des monuments qui ne sont point mortels ; Doublement investis des honneurs éternels , Du talent vertueux vous tressez la couronne; Votre front la reçoit , et votre main la donne ; Homère de ses dieux partagea les autels.

Si quelquefois la flatterie

A déshonoré vos chansons.

Plus souvent vos sublimes sons Font respecter les lois , font chérir la patrie. Le Barde belliqueux couroit de rangs en rangs Échauffer la jeunesse aux combats élancée : Tyrtée embrasoit Mars de feux ph*s dévorants;

El les vers foudroyants d'AJcée

Menacent encor les tyrans.

Que je hais les tyrans ! Combien, dès mon enfance, Mes imprécations ont poursuivi leur char ! Ma foiblesse superbe insulte à leur puissance : J'aurois chanté Caton à l'aspect de César,

Et pourquoi craindre la furie

D'un injuste dominateur ?

N'est-il pas une autre patrie

Dans l'avenir consolateur .?

Ainsi, quand tout fléchit dans l'empire du monde.

Hors la grande ame de Caton, Immobile , il entend la tempête qui gronde , Et tient, en méditant l'Éternité profonde. Un poignard d'une main , et de l'autre Platon. Par eux , bravant les fers , les tyrans et l'envie , Il reste seul arbitre de son sort :

A ses vœux l'un promet la mort,

El l'autre une éternelle vie.

Que tout tombe aux genoux de l'oppresseur du Tibre , Sa grande ame affranchie a son refuge au ciel. Il dit au tyran : Je suis libre; Au trépas : Je suis immortel.

Allez, portez dans l'urne sépulcrale Où l'attendoient ses immortels aïeux , Portez ce reste glorieux , Vainqueur, tout mort qu'il est, du vainqueur de Pharsalc. En vain César victorieux Poursuit sa marche triomphale :

Autour de la tombe fatale , Libre encore un moment, le peuple est accouru; Du plus grand des Romains il pleure la mémoire ; Le cercueil rend jaloux le char de la victoire : Caton triomphe seul , César a disparu.

Que dis-je.' enfants bannis d'une terre chérie, Fiançais, que vos vertus triomphent mieux du sort ! Sans biens, sans foyers, sans patrie.

Votre malheur n'appelle point la mort : Plus courageux , vous supportez la vie.

Qui peut donc soutenir votre cœur généreux ? Ah ! la foi vous promet le fruit de tant de peines; Au sein de l'infortune elle vous rend heureux , Riches dans l'indigence, et libres dans les chaînes; Et du fond des cachots vous habitez les cieux. Loin donc, de l'homme impie exécrable maxime. Qui sur ses deux appuis ébranles le devoir ! « Il faut un prix au juste, il faut un frein au crime! L'homme sans crainte est aussi sans espoir. Ainsi, par un accord sublime, La céleste Immortalité S'élance d'un vol unanime, Avec sa sœur, la sage Liberté.

Et vous, vous que mon cœur adore, Faudra-t-il donc vous perdre sans retour ? Non, si d'un jour plus beau cette vie est l'aurore. Nous nous retrouverons dans un autre séjour :

O mes amis ! nous nous verrons encore ! Qu'en nous reconnoissant , nous serons atlendiis ! Du haut des célestes lambris , Sur ce séjour de douleur et d'alarmes Nous jetterons un regard de pitié, Et nos yeux n'auront plus à répandre de larmes. Que les pleurs de la joie et ceux de l'amitié. Cependant, exilés dans ce séjour profane,

Cultivez les arts enchantein-s; Ils calmeront les maux où le ciel vous condamne ;

Ils mêleront quelcjue charme à vos pleurs. Mais ne profanez point le feu qui vous anime; Laissez là des plaisirs les chants voluptueux , El leur lyre pusillanime.

Célébrez l'homme magnanime, Célébrez l'homme vertueux ; Et que vos sons majestueux Soient sur la terre un prélude sublime Des hymnes chantés dans les cieux.

ÉPITRE

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