‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 11 sur 159 · PARTIE I, LETTRE I. l · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE I. l

Le public est donc aussi le juge de semblables fautes; son blâme en est le seul châtiment. Nul ne peut se soustraire à ce juge; et quant à moi je n'en appelle pas. Il est vrai que si le magistrat trouve ces fautes nuisibles, il peut défendre le livre qui les contient; mais , je le répète, il ne peut punir pour cela Fauteur qui les a commises, puisque ce seroit punir un délit qui peut être involontaire, et qu'on ne doit punir dans le mal que la volonté. Ainsi ce n'est point encore là ce dont il s'agit.

Mais il y a bien de la différence entre un livre qui contient des erreurs nuisibles et un livre pernicieux. Des principes établis , la chaîne d'un raisonnement suivi, des conséquences déduites, manifestent l'intention de l'auteur; et cette intention, dépendant de sa volonté , rentre sous la juridiction des lois. Si cette intention est évidemment mauvaise , ce n'est plus erreur ni faute, c'est crime; ici tout change. Il ne s'agit plus d'une dispute littéraire dont le public juge selon la raison, mais d'un procès criminel qui doit être jugé dans les tribunaux selon toute la rigueur des lois : telle est la position critique où m'ont mis des magistrats qui se disent justes, et des écrivains zélés qui les trouvent trop cléments. Sitôt qu'on m'apprête des prisons, des bourreaux, des chaînes , quiconque m'accuse est un délateur ; il sait qu'il n'attaque pas seulement l'auteur, mais l'homme; il sait que ce qu'il écrit peut influer sur mon sort l : ce n'est plus à

1 II y a quelques années qu'à la première apparition d'un livre célèbre*, je résolus d*en attaquer les principes que je trouvais

• Le livre de VEs>prit. Voyez XAvis mis en tête des Notes de Rousseau en réfutation de l'ouvrage d'Helvétius, tome XII , page 49* ,

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ma seule réputation qu'il en veut, c est à moq honneur, à ma liberté , à ma vie.

Oeoi, monsieur, nous ramène tout d'un coup à l'état de la question dont il me parott que le public s'écarte. Si j'ai écrit des choses répréhensibles, on peut mep blâmer , on peut supprimer le livre. Mais , pour le flétrir, pour m attaquer personnellement, il faut plus; la faute ne suffit pas, il faut un délit, un crime; il faut que j'aie écrit à mauvaise intention un livre pernicieux , et que cela soit prouvé , non comme un auteur prouve qu'un autre auteur se trompe , mais oomme un accusateur doit convaincre devant le juge l'accusé. Pour être traité comme un malfaiteur, il faut que je sois convaincu de l'être. C'est la première question qu'il s'agit d'examiner. La seconde , en supposant le délit constaté, est d'en fixer la nature, le lieu où il a été commis; le tribunal qui doit en juger , la loi qui le condamne, et la peine qui doit le punir. Ces deux questions une fois résolues décideront si j'ai été traité justement ou non.

Pour savoir si j'ai écrit des livres pernicieux , il

dangereux. J'exécutois cette entreprise quand j'appris que Fauteur étoit poursuivi. A l'instant je jetai mes feuilles au feu , jugeant qu'aucun devoir ne pouvoit autoriser la bassesse de s'uriir à la foule pour accabler un homme d'honneur opprimé. Quand tout fut pacifié, j'eus occasion de dire mon sentiment sur le même sujet dans d'autres écrits ; mais je l'ai dit san> nommer le livre ni l'auteur. J'ai cru devoir ajouter ce respect pour son malheur à l'estime que j'eus toujours pour sa personne. Je ne crois point que cette façon de penser me soit particulière *, elle est commune à tous les honnêtes gens. Sitôt qu'une affaire est portée au criminel , ils doivent se ta^re., à moins qu'ils ne soient appelés pour témoigner.

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