PARTIE II, LETTRE IX. 4 ai
roi d'Angleterre est plus grand que celui du Conseil à Genève , que le droit négatif qu a ce prince est semblable à celui qu'usurpent vos magistrats , que votre gouvernement ne peut pas plus se passer que celui d'Angleterre de la puissance législative , et qu'enfin l'un et l'autre ont le même intérêt de protéger la constitution. Si l'auteur n'a pas voulu dire cela, qu'at-il donc voulu dire , et que feit cet exemple à son sujet?
C'est pourtant tout le contraire à tous égards. Le roi d'Angleterre , revêtu par les lois d'une si grande puissance pour les protéger, n'en a point pour les enfreindre : personne , en pareil cas,, ne lui voudroit obéir, chacun craindroit pour sa tête; les ministres eux-mêmes la peuvent perdre s'ils irritent le parlement : on y examine sa propre conduite. Tout Anglois , à l'abri des lois , peut braver la puissance royale ; le dernier du peuple peut exiger et obtenir la réparation la plus authentique , s'il est le moins du monde offensé : supposé que le prince osât enfreindre la loi dans la moindre chose, l'infraction seroità l'instant relevée ; il est sans droit, et seroit sans pouvoir pour la soutenir.
Chez vous la puissance du petit Conseil est absolue à tous égards ; il est le ministre et le prince, la partie et le juge tout à-la-fois : il ordonne et il exécute ; il cite , il saisit , il emprisonne , il juge , il punit lui-même ; il a la force en maii\pour tout faire; tous ceux qu'il emploie sont irrçcherchables; ri ne rend compte de sa conduite ni de la leur à personne; il n'a rien à craindre du législateur , auquel il a seul droit d'ouvrir la
422 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, bouche, et devant lequel il n'ira pas s'accuser. Il n'est jamais contraint de réparer ses injustices; et tout ce que peut espérer de plus heureux l'innocent qu'il opprime, c'est d'échapper enfin sain et sauf, mais sans satisfaction ni dédommagement.
Jugez de cette différence par les faits les plus récents. On imprime à Londres un ouvrage violemment satirique contre les ministres, le gouvernement, le roi même. Les imprimeurs sont arrêtés : la loi n autorise pas cet arrêt : un murmure public s'élève , il faut les relâcher. L'affaire ne finit pas là; les ouvriers prennent à leur tour le magistrat à partie, et ils obtiennent d'immenses dommages et intérêts. Qu'on mette en parallèle avec cette affaire celle du sieur Bardin , libraire à Genève ; j'en parlerai ci-après. Autre cas : il se fait un vol dans la ville ; sans indice et sur des soupçons en l'air, un citoyen est emprisonné contre les lois; sa maison est fouillée, on ne lui épargne aucun des affronts faits pour les malfaiteurs. Enfin son innocence est reconnue, il est relâché; il se plaint, on le laisse dire, et tout est fini.
Supposons qu'à Londres j'eusse eu le malheur de déplaire à la cour; que, sans justice et sans raison, elle eût saisi le prétexte d'un de mes livres pour le faire brûler et me décréter : j'aurois présenté requête au parlement , comme ayant été jugé contre les lois; je l'aurois prouvé , j'aurois obtenu la satisfaction la plus authentique, et le juge eût été puni , peut-être cassé.
Transportons maintenant M. Wilkes * à Genève,
* Jean Wilkes, l'un des aldermen de Londres, élu membre de