‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 134 sur 159 · PARTIE II, LETTRE IX · texte numérisé non relu

PARTIE II, LETTRE IX

disant, écrivant, imprimant, publiant contre le petit Conseil le quart de ce qu il a dit, écrit, imprimé, publié hautement à Londres contre le gouvernement , la cour, le prince. Je n'affirmerai pas absolument qu'on l'eût fait mourir, quoique je le pense; mais sûrement il eût été saisi dans l'instant même , et dans peu très grièvement puni '.

On dira que M. Vilkes étoit membre du corps législatif dans son pays; et moi, ne letois-je pas aussi dans le mien? Il est vrai que Fauteur des Lettres veut qu on n'ait aucun égard à la qualité de citoyen. Les règles y dit-il, de la procédure sont et doivent être égales

la chambre des communes en 1761 , s'y montra l'adversaire le plus redoutable du ministère et de l'autorité royale, et à ce titre fut long-temps l'idole du peuple anglois, qui lui donna des marques d'affection poussée même jusqu'au délire. Wilkes ayant publié un écrit des plus virulents contre les ministres et contre le roi lui même, fut mis à la Tour par ordre du gouvernement. Cette incarcération fit naître un procès , aux débats duquel toute la nation prit l'intérêt le plus vif, et dont le résultat fut non seulement l'entier acquittement et la mise en liberté de Wilkes, mais la prise à partie des magistrats, contre lesquels il obtint une indemnité de quatre mille livres sterling. Gomme d'ailleurs il avoit plus de jactance et d'audace que de talent réel, et que sa conduite privée ne le rendoitrien moins que digne d'estime, son extrême popularité ne lui procura aucun des avantages que sans doute il se promettoit , et sur la fin de sa carrière législative , également méprisé des deux partis , il retomba dans l'obscurité dont il ne sortit plus jusqu'à sa mort, arrivée en 1797.

1 La loi mettant M. Wilkes à couvert de ce côté , il a fallu , pour l'inquiéter, prendre un autre tour; et c'est encore la religion qu'on a fait intervenir dans cette affaire *.

* Wilkes avoit composé et fait imprimer , sous le titre d'Essai sur la Femme y un poème obscène, dans lequel il faisoit figurer l'évêque Warburton.

pour tous les hommes : elles ne dérivent pas du droit de la

cité; elles émanent du droit de T humanité (page 54).

Heureusement pour vous le fait n'est pas vrai I ; et quant à la maxime, c'est sous des mots très honnêtes cacher un sophisme bien cruel. L'intérêt du magistrat, qui, dans votre état , le rend souvent partie contre le citoyen, jamais contre l'étranger, exige, dans le premier cas , que la loi prenne des précautions beaucoup plus grandes pour que l'accusé ne soit pas condamné injustement. Cette distinction n'est que trop bien confirmée par les faits. Il n'y a peut-être pas, depuis l'établissement de la république, un seul

' Le droit de recours à la grâce n appartenoit par l'édit qu'aux citoyens et bourgeois ; maïs par leurs bons offices ce droit et d'autres furent communiqués aux natifs et habitants , qui , ayant fait cause commune avec eux , avoient besoin des mêmes précautions pour leur sûreté; les étrangers en sont demeurés exclus. L'on sent aussi que le choix de quatre parents ou amis pour assister le prévenu dans un procès criminel n'est pas fort utile à ces derniers; il ne l'est qu'à ceux que le magistrat peut avoir intérêt de perdre, et à qui la loi donne leur ennemi naturel pour juge. Il est étonnant même qu'après tant d'exemples effrayants les citoyens et bourgeois n'aient pas pris plus de mesures pour la sûreté de leurs personnes, et que toute la matière criminelle reste, sans édits et sans lois, presque abandonnée à la discrétion du Conseil. Un service poui lequel seul les Genevois et tous les hommes justes doivent bénir à jamais les médiateurs, est l'abolition de la question préparatoire. J'ai toujours sur les lèvres un rire amer quand je vois tant de beaux livres , où les Européens s'admirent et se font compliment sur leur humanité, sortir des mêmes pays où l'on s'amuse à disloquer et briser les membres des hommes, en attendant qu'on sache s'ils sont coupables ou non. Je définis la torture un moyen presque infaillible employé par le fort pour charger le foible des crimes dont il le veut punir.

Page 1