PARTIE II, LETTRE IX
ni clients; tous , tenus parleur commerce, par leur état, par leurs biens, dans une grande dépendance du magistrat, ont à le ménager; tous craignent de lui déplaire : s'ils veulent se mêler des affaires publique», c'est toujours au préjudice des leurs. Distraits d'un côté par des objets plus intéressant;* pour leurs familles; de l'autre arrêtés par des considérations de prudence , par l'expérience de tous les temps , qui leur apprend combien, dans un aussi petit état que le vôtre , où tout particulier est incessamment sous les yeux du Conseil , il est dangereux de l'offenser , ils sont portés par les raisons les plus fortes à tout sacrifier à la paix; car c'est par elle seule qu'ils peuvent prospérer : et dans cet état de choses, chacun, trompé par son intérêt privé, aime encore mieux être protégé que libre, et fait sa cour pour faire son bien.
- De: l'autre côté , je vois dans une petite ville, dont les affaires sont au fond très peu de chose, un corps de magistrats indépendant et perpétuel, presque oisif par état, faire sa principale occupation d'un intérêt trèsgrand et très naturel pour ceux qui commandent, c'est d'accroître incessamment son empire; car l'ambition comme l'avarice se nourrit de ses avantages; et plus on étend sa puissance, plus on est dévoré du desir de tout pouvoir. Sans cesse attentif à marquer îles distances trop peu sensibles dans ses égaux de naissance , il ne voit en eux que ses inférieurs , et brûle d'y voir ses sujets. Armé de toute la force publique , dépositaire de toute l'autorité, interprète et dispensateur des lois qui le gênent, il s'en fait une arme offensive Qt défensive, qui le rend redoutable, respectable , sa-
cré pour tous ceux qu'il veut outrager. C'est au nom même de la loi qu'il peut la transgresser impunément. Il peut attaquer la constitution en feignant de la défendre; il peut punir comme un rebelle quiconque ose la défendre en effet. Toutes les entreprises de ce corps lui deviennent faciles ; il ne laisse à personne le droit de les arrêter ni d'en connoître : il peut agir , différer , suspendre; il peut séduire, effrayer, punir ceux qui lui résistent; et s'il daigne employer pour cela des prétextes, c'est plus par bienséance que par nécessité. Il a donc la volonté d'étendre sa puissance, et le moyen de parvenir à tout ce qu'il veut. Tel est l'état relatif du petit Conseil et de la bourgeoisie.de Genève. Lequel de ces deux corps doit avoir le pouvoir négatif pour arrêter les entreprises de l'autre? L'auteur dés Lettres assure que c'est le premier.
Dans la plupart des états , les troubles internes viennent d'une populace abrutie et stupide, échauffée d'abord par d'insupportables vexations , puis ameutée en secret par des brouillons adroits , revêtus de quelque autorité qu'ils veulent étendre. Mais est-il rien de plus feux qu'une pareille idée appliquée à la bourgeoisie de Genève , à sa partie au moins qui fait face à la puissance pour le maintien des lois? Dans tous les temps, cette partie a toujours été l'ordre moyen entre les riches et les pauvres, entre les chefs de l'état et la populace. Cet ordre, composé d'hommes à peu près égaux en fortune, en état, en lumières, n'est ni assez élevé pour avoir des prétentions, ni assez bas pour n'avoir rien à perdre. Leur grand intérêt, leur intérêt commun est que les lois soient observées,