PARTIE II, LETTRE IX
les magistrats respectés , que la constitution se soutienne, etque l'état soit tranquille. Personne dans cet ordre ne jouit à nul égard d'une telle supériorité sur les autres, qu'il puisse les mettre en jeu pour son intérêt particulier. C'est la plus saine partie de la république, la seule qu'on soit assuré ne pouvoir , dans sa conduite , se proposer d'autre objet que le bien de toufc. Aussi voit-on toujours dans leurs démarches communes une décence, une modestie, une fermeté respectueuse, une certaine gravité d'hommes qui se sén- , tent dans leur droit et qui se tiennent dans leur devoir. Voyez, au contraire, de quoi l'autre parti s'étaie; de gens qui nagent dans l'opulence, et du peuple le plus abject. Est-ce dans ces deux extrêmes , l'un fait pour acheter, l'autre pour se vendre, qu'on doit chercher l'amour de la justice et des lois? C'est par eux toujours que l'état dégénère : le riche tient la loi dans sa bourse , et le pauvre aime mieux du pain que la liberté. Il suffit de comparer ces deux partis pour juger lequel doit porter aux lois la première atteinte. Et cherchez en effet dans votre histoire si tous les complots ne sont pas toujours venus du côté de la magistrature, et si jamais les citoyens ont eu recours à la force que lorsqu'il l'a fallu pour s en garantir.
On raille sans doute, quand, sur les conséquences du droit que réclament vos concitoyens , on vous représente l'état en proie à la brigue , à la séduction , au premiervenu. Ce droit négatif que veut avoir leCon* âeilfut inconnu jusqu'ici : quels maux en est-il arrivé? Il en ftrt arrivé d'affreux, s'il eût voulu s'y tenir quand la bourgeoisie a feit valoir le sien. Rétorquez l'argu-
444 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, ment qu'on tire de deux cents ans de prospérité; que peut-on répondre? Ce gouvernement, direz- vous, établi par le temps , soutenu par tant de titres , autorisé par un si long usage , consacré par ses succès , et où le droit négatif des Conseils fut toujours ignoré , ne vaut-il pas bien -cet autre gouvernement arbitraire dont nous ne connoiesons encore ni les propriétés ni ses rapports avec notre bonheur, et où la raison ne peut nous montrer que le comble de notre misère?
Supposer tous les abus dans le parti qu on attaque, et n'en supposer aucun dans le sien, est un sophisme bien grossier et bien ordinaire , dont tout homme sensé doit se garantir. Il faut supposer des abus de part et d autre, parcequ'il s'en glisse partout; mais ce n'est pas à dire qu'il y ait égalité dans leurs conséquences. Tout abus est un mal, souvent inévitable, pour lequel on ne doit pas proscrire ce qui est bon en soi. Mais comparez, et vous trouverez, d'un coté, des maux sûrs, des maux terribles, sans bornes et sans fin; de l'autre, l'abus même difficile, qui, s'il est grand, sera passager, et tel que, quand il a lieu, il porte toujours avec lui son remède. Car , encore une fois, il n'y a de liberté possible que dans l'observation des lois ou de la volonté générale; et il n'est pas plus dans la volonté générale de nuire à tous, que dans la volonté particulière de nuire à soi-même. Mais supposons cet abus de la liberté aussi naturel que l'abus .de la puissance: il'y aura toujours cette différence entre lun et l'autre , que l'abus de la liberté tourne au préjudice du peuplé qui en abuse, et, le punissant de son propre tort, le force à en chercher le remède :