PARTIE II, LETTRE ÏX
rable tyrannie , on affirme cpie ce qui arrive n'arrivera pas , et Ton change en possibilité sans vraisemblance ce qui se passe aujourd'hui sous vos yeux. Personne , ose-t-on dire , ne dira que le gouvernement ne soit équitable et doux; et remarquez que cela se dit en réponse à des représentations où Ton se plaint des injustices et des violences du gouvernement. C'est là vraiment ce qu'on peut appeler du beau style; c'est l'éloquence de Périclès , qui , renversé par Thucydide à la lutte , prouvoit aux spectateurs quec'étoit lui qui l'avoit terrassé.
Ainsi donc , en s'eiçparant du bien d'autrui sans prétexte, en emprisonnant sans raison les innocents, en flétrissant un citoyen sans l'ouïr, en en jugeant illégalement un autre , en protégeant les livres obscènes , en brûlant ceux qui respirent la vertu , en persécutant leurs auteurs , en cachant le vrai texte des lois , en refusant les satisfactions les plus justes, en exerçant le plus dur despotisme , en détruisant la liberté qu'ils devroient défendre, en opprimant la patrie dont ils devroient être les pères , ces messieurs se font compliment à eux-mêmes sur la grande équité de leurs jugements ; ils s'extasient sur la douceur de leur administration , ils affirment avec confiance que tout le inonde est de leur avis sur ce point. Je doute fort toutefois que cet avis soit le vôtre , et je suis sûr au moins qu'il ô'est pas celui des représentants.
Que l'intérêt particulier ne me rende point injuste. C'est de tous nos penchants celui contré lequel je me tiens le plus en garde, et auquel j'espère avoir le mieux résisté. Votre magistrat est équitable dans les
choses indifférentes , j% le crqis porté même à Fêtre toujours; ses places «ont peu lucratives; il rend la justice et ne la vend point; il est personnellement intégre, désintéressé; et je sais que dans ce Conseil si despotique il régne encore de la droiture et des vertus. En vous montrant les conséquences du (Jroit négatif, je vous ai moins dit ce qu'ils feront, devenus souverains , que ce qu'ils continueront à faire pour Fêtre. Une foii reconnus tels , leur intérêt sera d'être toujours justes, et il l'est dès aujourd'hui d'être justes le plus souvent: mais malheur à quiconque osera recourir aux lois encore , et réclamer la liberté ! C'est contre ces infortunés que tout devient permis , légitime : l'équité , la vertu , l'intérêt même , ne tiennent point devant l'amour de la domination; et celui qui sera juste étant le maître n'épargne aucune injustice pour le devenir.
Le vrai chemin de la tyrannie n'est point d'attaquer directement le bien public ; ce seroit réveiller tout le monde pour le défendre : mais c'est d'attaquer successivement tous ses défenseurs, et d'effrayer quiconque oseroit encore aspirer à l'être. Persuadez à tous que l'intérêt public n'est celui de personne , et par cela seul la servitude est établie ; car quand chacun sera sous le joug , où sera la liberté commune? Si quiconque ose parler est écrasé dans l'instant même , où seront*ceux qui voudront l'imiter? et quel sera l'organe de la généralité quand chaque individu gardera le silence? Le gouvernement sévira donc contre les zélés et sera juste avec les autres, jusqu'à ce qu'il puisse être injuste avec tous impunément. Alors sa