‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 147 sur 159 · PARTIE II; LETTRE IX · texte numérisé non relu

PARTIE II; LETTRE IX

justice ne sera plus qu une économie pour ne pas dissiper sans raison son propre bien.

Il y a donc un sens dans lequel le Conseil est juste , et doit l'être par intérêt ; mais il y en a un dans lequel il est du système qu'il s'est fait d être souverainement injuste; et mille exemples ont dû vous apprendre combien la protection des lois est insuffisante contre la haine du magistrat. Que sera-ce lorsque, devenu seul maître absolu par son droit négatif, il ne sera plus gêné par rien dans sa conduite, et ne trouvera plus d'obstacles à ses paissions? Dans un si petit état, où nul ne peut se cacher dans la foule , qui ne vivra pas alors dans d'éternelles frayeurs, et ne sentira pas à chaque instant de sa vie le malheur d'avoir ses égaux pour maîtres? Dans les grands états , les particuliers sont trop loin du prince et des chefs pour en être vus ; leur petitesse les sauve; et pourvu que le peuple paie , on le laisse en paix. Mais vous ne pourrez faire un pas sans sentir le poids de vos fers. Les parents , les amis , les protégés , les espions de vos maîtres, seront plus vos maîtres qu'eux; vous n'oserez ni défendre vos droits, ni réclamer votre bien, crainte de vous faire des ennemis ; les recoins les plus obscurs ne pourront vous dérober à la tyrannie , il faudra nécessairement en être satellite ou victime. Vous sentirez à-la-fois l'esclavage politique et le civil , à peine oserezvous respirer en liberté. Voilà , monsieur , où doit naturellement vous .mener l'usage du droit négatif tel que le Gpnseil se l'arrogé. Je crois qu'il n'en voudra pas faire un usage aussi funeste , mais il le pourra cer tainement;etla seule certitude qu'il peut impunément *• 29 ,

45o LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE.

être injuste vous fera sentir les mêmes maux que s'il

Pétoit en effet.

Je vous ai montré , monsieur , l'état de votre constitution tel qu'il se présente à mes yeux. Il résulte de cet exposé que cette constitution * prise dans son ensemble , est bonhe et saine , et qu'en donnant à la liberté ses véritables bornes , elle lui donne en même temps toute la solidité qu elle doit avoir. Car , le gouvernement ayant un droit négatif contre les innovations du législateur, et le peuple un droit négatif contre les usurpations du Conseil , les lois seules régnent, et régnent sur tous; le premier de l'état ne leur est pas moins soumis que le dernier , aucun ne peut les enfreindre, nul intérêt particulier ne peut les changer , et la constitution demeure inébranlable. Mais si au contraire les ministres des lois en deviennent les seuls arbitres , et qu ils puissent les faire parler ou taire à leur gré ; si le droit de représentation , seul garant des lois et de la liberté , n'est qu'un droit illusoire et vain, qui n'ait en aucun cas aucun effef nécessaire; je ne vois point de servitude pareille à la vôtre; et l'image de la liberté n'est plus chez vous qu'un leurre méprisant et puéril , qu'il est même indécent d'offirir à des hommes sensés. Que sert alors d'assembler le législateur , puisque la volonté du Conseil est l'unique loi? qpe sert d'élire solennellement des magistrats qui d'avance étoient déjà Vos juges , et qui ne tiennent de cette élection qu'un pouvoir qu'ils exêrçoiebt auparavant? Soumettezvous de bonne grâce , et renoncez à ces jeux d'enfants , qui , devenus frivoles , ne sont pour vous qu'un avilissement de plus.

Page 1