‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 15 sur 159 · PARTIE I, LETTRE I. I · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE I. I

croyez point; les chrétiens paisibles leur répondront, «Nous ne savons pas bien si nous croyons en Jésus- « Christ dans votre idée , parceque nous ne l'entendons «pas; maie nous tâchons d'observer ce qu'il nous «prescrit. Nous sommes chrétiens, chacun à notre «manière; nous, en gardant sa parole, et vous, en «croyant en lui. Sachante veut que nous soyons tous « frères : nous la suivons es vous admettant pour tels ; « pour l'amour de lui ne nous ôtez pas un titre que « nous honorons de toutes nos forces et qui nous est « aussi cher qu'à vous. »

Les chrétiens disputeurs insisteront sans doute. En vous renommant de Jésus,- il faudrait nous dire à quel titre. Vous gardez, dites-vous, sa parole; mais quelle autorité lui donnez-vous? Reconnoissez-vous la révélation? ne la reconnoissez-vous pas? Admettez-vous l'Évangile en entier? ne ladmettez-vous qu'en partie? Sur quoi fondez-vous ces distinctions ? Plaisants chrétiens, qui marchandent avec le maître , qui choisissent dans* sa doctrine ce qu'il leur plaît d'admettre et de rejeter!

A cela les autres diront paisiblement : « Mes frères , « nous ne marchandons point; car notre foi n'est pas « un commerce : vous supposez qu'il dépend de nous « d'admettre ou de rejeter comme il nous plaît; mais « cela n'est pas, et notre raison n'obéit point à notre « volonté. Nous aurions beau vouloir que ce qui nous « paraît feux nous parût vrai , il nous paraîtrait feux « malgré nous. Tout ce qui dépend de nous est de « parler selon notre pensée ou contre notre pensée , et « notre seul Grime est de ne vouloir pas vous tromper.

* Nous reconnoissons l'autorité de Jésus-Ghrist par- • ceque notre intelligence acquiesce à ses préceptes « et nous en découvre la sublimité* Elle nous dit qu'il « convient aux hommes de suivre ces préceptes , mais «qu'il étoit au-dessus d'eux de les trouver. No^s « admettons la révélation comme émanée de l'esprit «de Dieu, sans en savoir la manière, et sans nous « tourmenter pour la découvrir; pourvu que nous sa- « chions que Dieu a parlé , peu nous importe d'expli- « quer comment il s'y est pris pour se faire entendre.* « Ainsi , reconnoissant dans l'Évangile l'autorité di- «vinef, nous croyons Jésus-Christ revêtu de cette « autorité; nous reconnoissons une vertu plus qu'hu- « maine dans sa conduite» et une sagesse plus qu'hu- « maine dans ses leçons. Voilà ce qui est bien décidé «pour nous. Gomment cela s'est-il fait? Voilà ce qui « ne l'est pas; cela nous passe. Cela ne vous passe «pas, vous; à la bonne heure; nous von» en féli* « citons de tout notre cœur. Votre raison peut être « supérieure à la nôtre ; mais ce n'est pas à dire qu'elle « doive nous servir 4e loi. Nous consentons que vous « sachiez tout; souffrez que nous ignorions quelque «chose.

« Vous nous demandes si nous admettons tout l'É-r «vangile. Nous admettons tous les enseignements « qu'a donnés Jésus-Christ, L'utilité, la nécessité de « la plupart de ces enseignements noua frappe , et « nous tachons de nous y conformer. Quelques uns «ne sont pas à notre portée; ils ont été donnés sans « doute pour des esprits plus intelligents que fions. « Nous ne croyons pûibt avoir atteint les litoites de la

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« raison humaine, et les hommes plus pénétrants ont « besoin de préceptes plus élevés.

« Beaucoup de choses dans l'Évangile passent notre « raison, et même la choquent; nous ne les rejeton* « pourtant pas. Convaincus dé la foiblesse de notre a entendement , nous savons respecter ce que npus «ne pouvons concevoir, quand l'association dé ce « que nous concevons nous le fait juger supérieur à « nos lumières. Tout ce qui nous est nécessaire à sa» « voir pour être saints nous paroît clair dans FÉvai> « gile ; qu'avons-nous besoin d'entendre le reste? Sur « ce point nous demeurerons ignorants , mais exempts « d'erreur , et nous n'en serons pas moins gens de « bien ; cette humble réserve elle-même est l'esprit de « l'Évangile.

» Nous ne respectons pas précisément ce livre sacré «.comme livre , maiè comme la parole et la vie de « Jésus-Christ. Le caractère de vérité , de sagesse et a de sainteté qui s'y tïouve, nous apprend que cette « histoire n'a pais été essentiellement altérée 1 ; mais te il n'est pas démontré pour, nous qu'elle ne l'ait point « été du tout. Qui sait si les -choses que nous n'y ctp*- « prenons pas ne sont point des fautes glissées dans «le texte? Qui sait si des disciples si fort inférieurs a à leur maître l'ont bien compris et bien rendu ptfr* «ttout? Nous ne décidons point là<dessusy nous ne * présumons pas mépae, et nous ne vous proposons « des conjectures que parceque vous l'exige?.

* Ou en seroiènt ïes simples fidèles, si Yen ne pouvoit savoir cela que par des discussion* de critique , ott par l'autorité de% pasteurs ? De quel front ose-t-on faire dépendre la foi devant de science ou ae tant de soumission ?

176 LETTRES ÉCRITES DE # l4 MONTAGNE.

« Nous pouvons nous tromper dans nos idées, « mais vous pouvez aussi vous tromper dans les vôtres. « Pourquoi ne le pourriez-vous pas , étant hommes? « Vous pouvez avoir autant de bonne foi que nous , « mais vous n'en sauriez avoir davantage ; vous pou- « vçe être plus éclairés, mais vous n'êtes pas infaillt- « blés. Qui jugera donc entre les deux partis? sera-ce « vous? Cela n est pas juste. Bien moins sera-ce nous , « qui nous défions si fort de nous-mêmes. Laissons « donc cette décision au juge commun qui nous enci tend ; et , puisque nous sommes d'accord sur les régies «de nos devoirs réciproques, supportez-nous sur le « reste comme nous vous supportons. Soyons hommes « de paix, soyons frères ; unissons-nous dans l'amour «de notre commun maître, dans la pratique des « vertus qu'il nous prescrit. Voilà ce qui fait le vrai ■ «chrétien.

« Que si vous vous obstinez à nous refuser ce pré- « cieux titre après avoir tout fait pour vivre frater- «nellement avec vous, nous nous consolerons de «cette injustice, en songeant que les mots ne sont «pas les choses, que les premiers disciples de Jésus « ne prenoient point le nom de chrétiens , que le mar- « tyr Etienne ne le porta jamais, et que, quand Paul « fat converti à la foi de Christ , il n'y avoit encore « aucuns chrétiens l sur la terre. »

Croyez-vous, monsieur, qu'une controverse ainsi traitée sera fort animée et fort longue,, et qu'une des parties ne sera pas bientôt réduite au silence quand l'autre ne voudra point disputer?

1 Ce nom leur fut donné quelques années après à Antioche pour la première fois.

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