‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 16 sur 159 · PARTIE I, LETTRE I · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE I

• Si nos prosélytes sont maîtres du pays où ils vivent , ils établiront une forme de culte aussi simple que leur croyance , et la religion qui résultera de tout cela sera la plus utile aux hommes par sa simplicité même. Dégagée de tout ce qu ils mettent à la place des vertus , et n'ayant ni rites superstitieux ni subtilités dans la doctrine , elle ira tout entière à son vrai but , qui est la pratique de nos devoirs. Les mots de dévot et ft orthodoxe y seront sans usage; la monotonie de certains sons articulés n'y sera pas la piété; il n'y aura d'impies que les méchants 9 ni de fidèles que les gens de bien.

Cette institution une fois faite , tous seront obligés parles lois de s'y soumettre , parcequ'elle n'est point fondée sur l'autorité des hommes , qu'elle n'a rien qui ne soit dans l'ordre des lumières naturelles, qu'elle ne contient aucun article qui ne se rapporte au bien de la société , et qu'elle n'est mêlée d'aucun dogme mutile à la morale, d'aucun point de pure spéculation.

Nos prosélytes seront-ils intolérants pour cela? Au contraire , ils seront tolérants par principe ; ils le seront plus qu'on pe peut l'être dans aucune autre doctrine , puisqu'ils admettront toutes les bonnes religions qui ne s'admettent pas entre elles , c'est-à-dire toutes celles qui, ayant l'essentiel qu'elles négligent, font l'essentiel de ce qui ne l'est point. En Rattachant , eux , à ce seul essentiel , ils laisseront les autres en faire à leur gré Faccessoire , pourvu qu'ils ne le rejettent pas , ils les laisseront expliquer ce qu'ils n'expliquent point , décider ce qu'ils ne décident point. Ils laisseront à cha-

178 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, cun ses rites, ses formules de foi, sa croyance; ils diront : Admettez avec nous les principes des devoirs de l'homme et du citoyen; du reste, croyez tout ce qu'il vous plaira. Quant aux religions qui sont essentiellement mauvaises , qui portent l'homme à faire le mal , ils ne les toléreront point , parceque cela même est contraire à la véritable tolérance , qui n'a pour but que la paix du genre humain. Le vrai tolérant ne tolère point le crime , il ne tolère aucun dogme qui rende les hommes méchants.

Maintenant supposons , au contraire , que nos prosélytes soient sous la domination d'autrui: comme gens de paix , ils seront soumis aux lois de leurs mai* très , même en matière de religion , à moins que cette religion ne fût essentiellement mauvaise; car alors, sans outrager ceux qui la professent , ils refuseraient de la professer. Ils leur diroient : Puisque Dieu nous appelle à la servitude , nous voulons être de bons serviteurs, et vos sentiments nous empêcheraient de l'être : nous connoissons nos devoirs , nous les aimons , nous rejeton.s ce qui nous en détache ; c'est afin de vous être fidèles que nous n'adoptons pas la loi de l'iniquité.

Mais si la religion du pays est bonne en elle-même, et que ce qu'elle a de mauvais soit seulement dans des interprétations particulières, ou dans des dogmes pu* rement spéculatifs, ils s'attacheront à l'essentiel, et toléreront le reste, tant par respect pour les lois que par amour pour, la paix. Quand ils seront appelé* à déclarer expressément leur croyance , ils le feront , parcequ'il ne faut point mentir; ils diront au be-

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