‹ Œuvres de J.J. RousseauChapitre 17 sur 159 · PARTIE I, LETTRE I · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE I

soin leur sentiment avec fermeté, même avec force; ils se défendront par la raison , si on les attaque. Du reste, ils ne disputeront point contre leurs frères; et, sans s obstiner à vouloir les convaincre, ils leur resteront unis par la charité, ils assisteront à leurs assemblées, ils adopteront leurs formules, et, ne se croyant pas plus infaillibles qu'eux , ils se soumet» tront à lavis du plus grand nombre en ce qui n'intéresse pas leur conscience et ne leur paroît pas importer au salut.

Voilà le bien , me direz-vous; voyons le mal. Usera dit en peu de paroles» Dieu ne sera plus l'organe de la méchanceté des hommes. La religion ne servira plus d'instrument à la tyrannie des gens d église et à la vengeance des usurpateurs; elle ne servira plus qu'à rendre les croyants bons et justes: ce n'est pas là le compte de ceux qui les mènent; c'est pis pour eux que si elle ne servoit à rien.

Ainsi donc la doctrine en question est bonne au genre humain , et mauvaise à ses oppresseurs. Dans quelle classe absolue la faut-il mettre? J'ai dit fidèlement le pour et le contre ; comparez , et choisissez.

Tout bien examiné , je crois que vous conviendrez de deux choses : l'une , que ces hommes que je suppose se conduiroient en ceci trèst;onséquemment à la profession de foi du vicaire; l'autre, que cette conduite seroit non seulement irréprochable, mais vraiment chrétienne, et qu'on auroit tort de refuser à ces hommes bons et pieux le nom de chrétiens, puisqu'ils le mériteroient parfaitement par leur conduite, et qu'ils seroient moins opposés par leurs sentiments

l8o LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE,

à beaucoup de sectes qui le prennent, et p qui on ne le dispute pas , que plusieurs de ces mêmes sectes ne sont opposées entre elles. Ce ne seroient pas , si Ton veut, des chrétiens à la mode de saint Paul, qui étoit naturellement persécuteur, et qui navoit pas entendu Jésus-Christ lui-même ; mais ce seroient des chrétiens à la ûiode de saint Jacques , choisi par le maître en personne , et qui avoit reçu de sa propre bouche les instructions qu'il nous transmet. Tout ce raisonnement est bien simple , mais il me paroît concluant.

Vous me demanderez peut-être comment on peut accorder cette doctrine avec celle d'un homme qui dit que l'Évangile est absurde et pernicieux à la société? En avouant franchement que cet accord me. paroît difficile , je vous demanderai à mon tour oh est cet homme qui dit que l'Évangile est absurde et pernicieux? Vos messieurs m'accusent de l'avoirdit : et où? Dans le Contrat social, au chapitre de la religion civile. Voici qui est singulier ! Dans ce même livre et dans ce même chapitre je pense avoir dit précisément le contraire, je /pense avoir dit que l'Évangile est sublime, et le plus fort lien de la société '. Je ne veux pas taxer ces messieurs de mensonge; mais avouez que deux propositions si contraires dans le même livre . et dans le même chapitre doivent faire un tout bien extravagant.

N'y auroit-il point ici quelque nouvelle équivoque,

à la faveur de laquelle on me rendît plus coupable ou

x plus fou que je ne suis ? Ce mot de société présente un

' Contrat social. Voyez tome V, page 261.

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