PARTIE I, LETTRE II
se sont séparés de l'Église romaine : et ils ne pouvoient moins faire sans tomber en contradiction ; car quelle autorité interprétative auroient-ils pu se réserver, après avoir rejeté celle du corps de l'Église?
Mais , dira-t-on, comment, sur un tel principe , les réformés ont-ils pu se réunir? comment, voulant avoir chacun leur façon de penser , ont-ils fait corps contre l'Église catholique? Ils le dévoient faire : ils se réunissoient en ceci , que tous reconnoissoient chacun d'eux comme juge compétent pour lui-même. Ils toléroient et ils dévoient tolérer toutes les interprétations , hors une , savoir celle qui ôte la liberté des interprétations. Or cette unique interprétation qu'ils rejetoient étoit celle des catholiques. Ils dévoient donc proscrire de concert Rome seule , qui les proscrivoit également tous. La diversité même de leurs façons de penser sur tout le reste étoit le lien commun qui les unissoit. G'étoient autant de petits états ligués contre une grande puissance , et dont la confédération générale n'ôtoit rien à l'indépendance de chacun.
Voilà comment la réformation évangélique s'est établie , et voilà comment elle doit 9e conserver. Il est bien vrai que la doctrine du plus grand nombre peut être proposée à tous comme la plus probable ou la plus autorisée ; le souverain peut même la rédiger en formule et la prescrire à ceux qu'il charge d'enseigner , parcequ'il faut quelque ordre , quelque régie dans le$ instructions publiques; et qu'au fond l'on ne gêne en ceci la liberté de personne, puisque nul n'est forcé d'enseigner majgré lui : mais il ne s'ensuit pas de là que les particuliers soient obligés d'admettre
194 LETTRES ÉCRITES DE LA MONTAGNE, précisément ces interprétations qu'on leur donne et cette doctrine qu'on leur enseigne. Chacun en demeure seul juge pour lui-même, et ne reconnoît en cela d autre autorité que la sienne propre. Les bennes instructions doivent moins fixer le choix que nous devons faire , que nous mettre on état de bien choisir. Tel est le véritable esprit de la réformation , tel en est le vrai fondement. La raison particulière y prononce , en tirant la foi de la régie commune qu'elle établit , savoir, l'Évangile; et il est tellement de l'essence de la raison d'être libre , que , quand elle voudroit s'asservir à l'autorité, cela ne dépendrait pas d'elle. Portez la moindre atteinte à ce principe , et tout l'évangélisme croule à l'instant. Qu'on me prouve aujourd'hui qu'en matière de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un , dès demain je me fois catholique, et tout homme conséquent et vrai fera comme moi.
Or la libre interprétation de l'Écriture emporte non seulement le droit d'en expliquer les passages , chacun selon son sens particulier , mais celui de rester dans le doute sur ceux qu'on trouve douteux , et celui de ne pas comprendre ceux qu'on trouve incompréhensibles. Voilà le droit de chaque fidèle , droit sur lequel ni les pasteurs ni les magistrats n'ont rien à voir. Pourvu qu'on respecte toute la Bible et qu'on s'accorde sur les points capitaux , on vit selon la réformation évangélique. Le serment des bourgeois de Genève n'emporte rien de plus que cela.
Or je vois déjà vos docteurs triompher sur ces points capitaux, et prétendre que je m'en écarte. Douce-